Lara Fabian : âCamouflage, câest lâhistoire de ce que traverse lâhumanitĂ©, racontĂ©e par quelquâun qui la vit de lâintĂ©rieurâ
INTERVIEW - Vingt ans dĂ©jĂ que son Je t'aime chante dans nos cĆurs. Alors qu'elle sort son quatriĂšme album en anglais, Camouflage, et s'apprĂȘte Ă devenir coach dans la version quĂ©bĂ©coise de The Voice, la star fait le point avec Closer, sur son statut d'artiste⊠et sur les vingt annĂ©es Ă venir !
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Cette interview a Ă©tĂ© publiĂ©e dans le numĂ©ro 643 du magazine Closer et en plusieurs parties sur Closer.frÂ
Deux ans aprÚs votre précédent album, vous revenez avec un album⊠en anglais !
Jâai toujours fait de la musique en anglais, câest dĂ©jĂ le quatriĂšme album dans cette langue. CâĂ©tait un peu la suite des choses.
Votre premier album était sorti en 1999 et vous aviez réussi à percer dans quelques territoires. Depuis, presque rien à l'international. Comment le public se souvient de vous ?
Comme la chanteuse de "Adagio" ou bien de "I Will Love Again" et puis jâai beaucoup tournĂ© un peu partout en privilĂ©giant un rĂ©pertoire en plusieurs langues. Je me balade depuis des annĂ©es avec un best-of qui comprend des chansons dans les quatre ou cinq langues dans lesquelles jâai toujours chantĂ© ou Ă©crit.
C'est aussi la premiÚre fois que vous partez en tournée internationale avec un album en anglais. On peut s'attendre à quoi ?
Ăa va ĂȘtre un reflet assez juste du cĂŽtĂ© Ă©lectro-pop quâon ressent dans "Camouflage". Quelque chose qui sera vraiment un miroir avec la plupart des chansons que vous entendez. Il y aura Ă©videmment pas mal de chansons qui sont issues de mes autres albums en anglais, quelques coups de cĆur. Et puis dans certaines villes comme Paris ou Bruxelles, oĂč il est normal de mettre Ă lâhonneur la musique en français, je chanterai quelques titres de mon rĂ©pertoire francophone.
Quand vous parlez de coups de cĆur, vous parlez de chansons moins connues de votre rĂ©pertoire ou bien de reprises ?
Non, des reprises...
Cet album est musicalement plus électro, plus pop. C'est la nouvelle génération qui vous a inspirée ?
Oui, câest Ă la fois la musique que jâĂ©coute et dâautre part le fait que je voulais aussi aller vers ce genre de choses. Câest un cĂŽtĂ© que jâai recherchĂ©. Moi je voulais bosser avec un mec comme Moh Denebi. Il fait ce son-lĂ . Parce qu'on nâest plus en 1990, et il faut vivre avec son Ă©poque. Je disais la derniĂšre fois en rigolant quâon ne porte plus de pattes dâeph... On vit avec notre Ă©poque, vĂ©ritablement. Lâavantage dâun instrument comme la voix câest quâil est complĂštement adaptable, aussi bien Ă un style de musique, quâĂ un style dâarrangement, et moi jâai toujours envisagĂ© mon instrument comme ça.
Le single "Growing Wings", est trĂšs aĂ©rien, presque mystiqueâŠÂ
Hypnotique, oui⊠Comme le dit le titre de la chanson, "Growing Wings", câest vraiment un acte de foi. Cet album est tout simplement lâhistoire de ce que traverse lâhumanitĂ©, racontĂ©e par quelquâun qui la vit de lâintĂ©rieur. Je me fais la narratrice de ce rĂ©cit. Cet aspect du dĂ©ploiement des ailes je trouvais que musicalement, il devait ĂȘtre reprĂ©sentĂ© de maniĂšre trĂšs aĂ©rienne, trĂšs flottante, trĂšs hypnotiqueâŠ
La chanson "Let it kill you" est en revanche trĂšs ancrĂ©e dans le registre Lara Fabian⊠CâĂ©tait une maniĂšre de montrer que vous restiez la mĂȘme tout en Ă©voluant ?
Oui. LâĂ©quation "Camouflage", câest tout simplement ça. Câest qui suis-je ? Eh bien je suis "ça", mais je vis en 2017.
Les titres "Camouflage" et "Painting in the rain" sont mes prĂ©fĂ©rĂ©s de lâalbum : on les croirait presque sortis d'une BOâŠ
Merci beaucoup. Pour "Painting in the rain", je me souviens que câest un moment que Sharon Vaughn et moi on sâest imaginĂ©es dans une situation physiquement comme celle dĂ©crite dans la chanson : on sort le chevalet dehors et il se met Ă tomber des trombes. Quâest-ce quâon fait ? Câest une mĂ©taphore assez jolie dans la vie, au moment oĂč il se met vraiment Ă , comme on dit au QuĂ©bec, "mouiller tellement fort quâon pourrait boire debout". Est-ce quâon se met Ă lâabri ? Est-ce quâon continue ? Et tout lâaspect un peu tribal, rĂ©silient, festif⊠Câest le maĂźtre-mot de lâalbum.
Les deux clips proposés sont trÚs esthétiques, trÚs agréables à regarder. Pourquoi avoir choisi de les tourner en Islande ?
Pour la dimension des paysages, et puis aussi pour lâaspect mystique de lâIslande. Il y a un mĂ©lange entre le silence et lâespace, qui force cette intĂ©rioritĂ©. Je trouvais que, pour les deux titres, câĂ©tait juste.
L'album sort tout juste et on en est dĂ©jĂ au troisiĂšme extrait proposĂ© ("We are the flyers" dans certains pays et "Chameleon" dans dâautres). Pourquoi enchaĂźner aussi vite ?
Câest la nature de ce quâest devenue "lâinterface musique". Un peu comme on Ă©coute plusieurs chansons les unes derriĂšre les autres. Par rapport avec lâĂ©poque quâon traverse, câest assez juste, ça laisse la possibilitĂ© aux gens de se faire rapidement un point de vue sur ce quâest lâalbum. Encore une fois, câest question dâĂȘtre raccord avec son temps.
Justement, comment est-ce qu'une artiste comme vous, qui avez dĂ©butĂ© Ă une Ă©poque oĂč on vendait beaucoup de disques vit le passage au streaming ?
Je continue pour la mĂȘme raison que pour laquelle jâai commencĂ© : lâamour de ce que je fais. Toujours et encore. Ce qui mâanime, câest la musique, sa crĂ©ation, ce quâelle veut transmettre et ce Ă quoi elle peut contribuer.
C'est moins rentable aujourd'hui de sortir des disques ?
Vous savez, moi je suis une trĂšs mauvaise mathĂ©maticienne. Ce que je peux vous dire câest que, si jâavais voulu faire ce mĂ©tier pour lâargent, jâaurais certainement fait autre chose. Câest une Ă©quation dans laquelle je ne rentre que parce quâil est nĂ©cessaire de le faire pour la survie de la musique. Ce nâest vraiment pas un problĂšme que je me pose au quotidien. Jâessaie de faire du mieux que je peux avec les cartes que jâai en main aujourdâhui. Quand on commence dans ce mĂ©tier, on est toujours exposĂ© Ă la mĂȘme chose. On est toujours entourĂ© et limitĂ© par les mĂȘmes circonstances. Si on les considĂšre un jour ou lâautre comme "ennemi", câest quâil faut arrĂȘter de faire ce mĂ©tier. Enfin je crois.
Dâailleurs il y a de moins en moins dâĂ©missions de variĂ©tĂ©s Ă la tĂ©lĂ©. Câest devenu un problĂšme ?
Ăa se transforme par autre chose : les rĂ©seaux sociaux ont aujourdâhui une place prĂ©pondĂ©rante. Oui, il y a moins dâĂ©missions de variĂ©tĂ©s câest vrai mais il y a dâautres plateformes sur lesquelles la musique peut exister et se transmettre.
Les artistes passent de plus en plus dans des talks-shows comme chez Laurent Ruquier ou Thierry Ardisson. Vous jamais. Pourquoi ?
Parce que je ne sais pas faire. Bon jâavais fait "Tout le monde en parle" en 2005 mais câest un exercice qui, je trouve, ne ressemble pas du tout Ă la musique. Je reste avant tout une musicienne, un auteur, un compositeur, jâai une approche de mon mĂ©tier qui est celle de lâartisan. Alors aller mâinstaller sur un fauteuil comme celui-lĂ nâest pas en harmonie avec ce que je fais. Et je sais que câest malheureusement les derniĂšres plateformes qui restent, je le comprends. Mais jâai du mal Ă me dire que câest Ă ces endroits-lĂ que la musique doit exister forcĂ©ment. Je ne pense pas que ces Ă©missions-lĂ soient un danger. Câest plutĂŽt une question de se sentir ou pas Ă sa place. Moi je ne me sentirais tout simplement pas Ă ma place.
Donc on ne vous verra pas dans "On nâest pas couchĂ©" ou "Salut les terriens" pour parler de "Camouflage" ?
Mais avec Laurent on sâest vus aux "Grosses TĂȘtes" et tout sâest bien passĂ©, on a bien rigolĂ©. Je crois que chaque pays, chaque culture, a sa nature dâexpression en terme de mĂ©dias. Ici en France, on adore les talks, au QuĂ©bec on aime un peu plus les variĂ©tĂ©s, en Italie, on aime les Ă©missions avec des jolies filles. AprĂšs, câest juste de se demander oĂč est-ce quâon se sent bien. Moi je ne me sentirais pas tout Ă fait Ă lâaise dans ces Ă©missions-lĂ .
La nouvelle vient de tomber : vous allez ĂȘtre coach dans "La Voix", la version quĂ©bĂ©coise de "The Voice". Contente de cette aventure ?
Câest une magnifique opportunitĂ©. Je serai aux cĂŽtĂ©s de Garou, Alex Nevsky et Eric Lapointe. Je commence les tournages des auditions Ă lâaveugle dans une semaine. Je suis trĂšs heureuse de retourner au QuĂ©bec.
En France, le deuxiĂšme anniversaire de lâattentat au Bataclan approche. Plusieurs artistes ont exprimĂ© leur refus de rejouer dans cette salle. Vous les comprenez ?
Je peux comprendre quâon puisse avoir une apprĂ©hension, une grande tristesse, quâon nâait pas envie de fouler cette scĂšne et en mĂȘme temps, je suis une rĂ©siliente et une survivante. Je le ferais juste pour faire partie dâun principe de reconstruction. Peut-ĂȘtre avec plusieurs artistes. Ăa a dĂ©jĂ Ă©tĂ© fait mais il faudrait le refaireâŠ
Cette année marque les 20 ans de la sortie de votre album "Pure" en France et le début de votre succÚs en Europe. Quel regard portez-vous sur ces deux décennies ?
Quel grand voyage ! AprĂšs je ne suis pas du tout une fille qui se retourne. Je ne suis pas du tout passĂ©iste, ni nostalgique. Je nâaime pas les regrets, je nâaime pas la nostalgieâŠ
MĂȘme pas les bons souvenirs ?
Si si ! Mais justement je parlais peut-ĂȘtre de lâaspect un peu nĂ©gatif du fait de se retourner. Jâaime bien regarder devant moi, je porte un regard lĂ -dessus un peu enfantin. Ce qui me vient Ă lâesprit câest : allez, on est partis pour la deuxiĂšme moitiĂ© (rires).
Un souvenir Ă garder ?
Un seul câest difficile mais je vous dirais quand mĂȘme les ArĂšnes de NĂźmes le 11 aoĂ»t 2000 avec le public qui pour la premiĂšre fois transforme ma chanson "Je tâaime" et chante "On tâaime".
Et le duo avec Johnny Hallyday au Stade de France 1998Â ?
Aussi ! Aussi ! Câest lâune des premiĂšres choses qui mâest venue Ă lâesprit. Je vous lâaurais dit aussi.
Vous avez des nouvelles ou pas du tout ?
Ăa mâest arrivĂ© une fois de temps en temps, par le biais de Laeticia.
Un projet de rechanter ensemble ?
Pas pour lâinstantâŠ
"Je t'aime" est peut-ĂȘtre la chanson qui reprĂ©sente le plus cette pĂ©riode, alors que c'est "Tout" qui vous a rĂ©vĂ©lĂ©eâŠ
Câest vrai que câest "Tout" qui mâa rĂ©vĂ©lĂ©e mais câest "Je tâaime" qui a consolidĂ© cette position et surtout, "Je tâaime" est devenue une sorte dâhymne. Et partout. Ce qui est sidĂ©rant câest que oĂč que jâaille, quelle que soit la langue du pays oĂč je vais, les gens connaissent "Je tâaime". Je trouve ça magique que le français puisse se traduire Ă autant de cultures, de façon aussi immuable.
Ăa fait longtemps que vous nâavez pas chantĂ© "Tout"âŠ
CâĂ©tait en 2009 je crois ? Non, en 2005 vous avez raison. La derniĂšre fois que jâai chantĂ© "Tout", câĂ©tait sur la tournĂ©e âUn Regard 9âł. Ouais, 2005, câest vraiâŠ
Câest le genre de titre quâon a trop chantĂ© ?
Bah non parce que regardez, je continue de chanter "Je tâaime". Peut-ĂȘtre que parfois dans le tour de chant quand je considĂšre toutes les chansons je me dis : « tiens, je vais privilĂ©gier "Jây crois encore" ou "Tu es mon autre" ou "Immortelle" ». Câest vrai, vous avez raison, je devrais y repenser.
Ăa mâa fait penser Ă Patricia Kaas qui inclut une version live de son tube "Mademoiselle chante le blues" dans tous ses best-of parce quâelle trouve que les arrangements de la version studio sonnent trop 1988, alors je me suis demandĂ© si câĂ©tait pareil pour vous.
Ah non. Câest vrai que ça l'est (ancrĂ© dans une pĂ©riode) mais câest aussi la beautĂ© des choses. Mais oui je devrais la remettre au rĂ©pertoire, câest vrai.
Quand Florent Pagny explique qu'il a choisi de s'installer au Portugal pour des raisons fiscales, vous comprenez ?
Câest vrai que comme on en parlait tout Ă lâheure, la musique va de plus en plus mal et sâil y a le moyen de faire lâĂ©conomie de quelques sous pour les rĂ©investir dans la musique par le biais dâun paradis fiscal câest un choix que je peux comprendre, oui.
Vous-mĂȘme vous avez quittĂ© la Belgique pour emmĂ©nager en Espagne. Pourquoi ce changement gĂ©ographique ?
Pour crĂ©er de la musique, pour penser au prochain spectacle, pour vivre avec un peu plus de lumiĂšre. Jây allais dĂ©jĂ depuis une quinzaine dâannĂ©es, câest un endroit que jâaime beaucoup.
Votre fille, Lou, dix ans en novembre, est donc bilingue ?
Plus mĂȘme puisquâelle parle aussi lâitalien et lâanglais !
Avec un mari et une maman siciliens, on vous aurait plutĂŽt imaginĂ© partir pour l'ItalieâŠ
(Rires) Câest vrai, qui sait ? Un jour peut-ĂȘtre.
D'ailleurs, comment va votre maman, dont vous évoquiez la maladie dans la chanson "L'oubli" en 2015 (elle souffre de démence à corps de Lewy, apparentée à Alzheimer) ?
Ăa va, elle fait du mieux quâelle peut. Je la vois le plus souvent possible, mĂȘme si elle vit toujours en Belgique.
Vous aviez parlĂ© du cĂŽtĂ© trĂšs jaloux de votre mari Gabriel. Vous voir aussi dĂ©colletĂ©e sur la pochette du disque ne l'a pas gĂȘnĂ© ? Il va faire comme pour le "Gala" oĂč vous apparaissiez nue en Une et aller acheter tous les disques ?
(Eclat de rire) Il a essayĂ© ! Il avait quand mĂȘme vidĂ© tout un kiosque ! Non tout va bien de ce cĂŽtĂ©-lĂ .
D'ailleurs on note un nouveau look. Pourquoi avoir troqué vos boucles blondes pour ce carré déstructuré ?
Une envie de changement comme parfois on craque sur une paire de chaussures. Dâailleurs il va falloir que jâaille les recouper.
Vous serez en tournée jusqu'à l'été prochain. Quels sont vos projets ensuite ?
Un autre album en français en novembre 2018, et puis bien terminer ma participation Ă "La Voix" parce que ça va quand mĂȘme prendre huit mois de ma vie. On a fait en sorte que tout colle parfaitement avec le planning de la tournĂ©e.
(Entretien réalisé le 02 octobre 2017)