vacarme
Dans 20 ans tu auras fait ta vie, sûrement trouvé l’amour, le vrai, fais des études brillantes et des gosses dans le même genre, t’auras sûrement une maison assez grande pour y inviter tes tas d’amis et ta famille, qui t’aimera tant, un jardin fleuri de lilas dont tu t’orneras les cheveux pour resplendir comme le Soleil au zénith, une grande fenêtre à ta chambre pour te fondre dans le ciel quand les étoiles s’y éveillent, tu auras, un boulot stable, des horaires standard, et un bloc-notes, à droite de ton bureau, sur lequel tu griffonneras, de temps en temps, des corps, des nus des feuilles mortes à l’automne, comme si rien n’était perdu puis tu riras, beaucoup, au réveil dans des draps blancs. Tu partiras en voyage, en balade, de bateau en avion, mais jamais à l’aventure. Tu réchaufferas tout le Monde de ton regard qui était autrefois beaucoup trop noir pour que ça ne puisse pas se ressentir des dizaines d’années plus tard mais tu sais, c’est c’qui sauvera l’humanité. Et moi ? Et moi j’te regarderai passer depuis le trottoir d’en face, assise sur le sol trop froid, cigarette à la bouche, à m’cacher dans un pull toujours trop grand en priant un dieu auquel je ne croirai plus, certainement, pour pas qu’nos regards se croisent. Qu’tu m’illumines pas d’un sourire qui n’se voudrait même pas faux pour venir me demander comment j’vais comme si j’avais grandie depuis le temps et que tout faisait sens maintenant, puis qu’on s’comprenait. Comme si la tornade s’était calmée parce que t’auras oublié, dans 20 ans, que la tornade c’est moi. J’prierai de tout l’espoir qu’il me reste pour que tu ne me parles pas du passé comme s’il était passé et du présent comme s’il était le futur dont j’avais toujours rêvé, que tu me dépeignes pas la gosse dérangée que j’étais à l’époque sans même que ça te vienne à l’esprit que j’aie pu ne pas changer. Puis surtout, surtout, qu’tu me rappelles pas nos soirées passées à se peindre sur le corps ce qu’on dessinait du regard dans le ciel, nos nuits blanches à l’odeur de café noir et d’alcool trop cher pour nous, nos courses effrénées dans le coma de la ville pour y réveiller seulement ce qu’on pensait en valoir le coût et nos réveils, qu’on regrettait parfois avant d’ouvrir les yeux sur le fulminement du dehors et de commencer à imaginer tous les possibles de la journée qui nous attendait. Ouais, surtout, j’prierai pour que t’évoques pas ces moments comme de la folie pure, des conneries d’adolescents. Parce que j’crois qu’j’aurai trop honte de te dire que c’est toujours mon quotidien, de rien prendre au sérieux sauf l’art et l’amour puis surtout l’amour de l’art, l’amour de vivre avec le goût de la mort accroché aux lèvres comme seul espoir, parce que tu comprendrais pas, que je n’me retrouve toujours que dans le vacarme, dans la tempête, dans le fracas des vagues contre les rochers, tu comprendrais pas que je n’tienne pas debout sur un Monde stable et que je jouerai toujours ma vie au funambule parce que c’est la peur de perdre l’équilibre qui me fait avancer. J’saurai pas te dire que depuis rien n’a changé, que j’tombe toujours amoureuse à ce que ça en brûle avant de me barrer, de tout foutre en l’air quand les sentiments deviennent trop dangereux, que j’ai pas de « chez moi » si ce n’est les quais de gare parce que j’cherche toujours à posséder le Monde, que je passe de ville en ville pour piquer les échantillons de parfum dans les chambres d’hôtel, les mêmes que j’t’offrais pour m’faire pardonner une absence trop longue. J’prierai pour que tu ne ries pas et pour que je ne sorte pas le dernier que j’ai chopé de ma poche pour que tu ne l’essayes pas au creux de ta nuque une fois rentrée chez toi et que tu n’y sentes pas l’odeur de la vie qu’on aurait pu avoir en te demandant comment j’y ai survécu.












