Le fast-food au coin de la rue
J'en suis tombĂ©e amoureuse. Ce beau jeune homme aux allures rassurantes et Ă la carrure de basketteur. Il me semble quâil en faisait pendant son temps libre, lorsquâil nâĂ©tait pas occupĂ© Ă tenir le fast-food familial avec sa sĆur et son pĂšre. Elle sâappelle Sara, et nâest pas vraiment ravie que Djibril et moi nous frĂ©quentions. Elle ne me regardait jamais dans les yeux en me saluant et sâĂ©chappe toujours de la piĂšce quand je suis lĂ . Le chef de fratrie, quant Ă lui, ce nâest quâune silhouette que je peux observer Ă travers le comptoir, comme sâil essayait de battre le record du monde de nombre de plats sortis en une durĂ©e impartie. Je ne lâai jamais aperçu sans quâil soit cachĂ© par le mobilier de sa cuisine, si bien que je ne sais mĂȘme pas sâil a des jambes humaines ou bioniques.
Mais aujourdâhui, tout allait changer, jâen suis certaine. Et pour cause : je portais la vie depuis quelques semaines. Pourtant, on se protĂ©geait avec Djibril ! Il mettait un prĂ©servatif Ă chacun de nos rapports, lâon faisait trĂšs attention Ă ce quâil nây ait pas dâĂ©carts. Quoi quâil en soit, il fallait que je le lui annonce et je le ferais pendant sa pause.
ArrivĂ©e au restaurant familial, Djibril allait sortir me saluer quand il sâest fait rappeler par son pĂšre
« - Coupe les lĂ©gumes sâil te plaĂźt, ta sĆur ne se sent pas bien. »
Jâai souri Ă mon homme pour lui assurer que je peux attendre, alors quâau fond de moi je bouillonnais dâenvie de lui dire. Sara⊠Toujours disponible pour mâembĂȘter, mĂȘme quand elle nâest pas lĂ Â !
Pour patienter, jâai pu rentrer dans un local du bĂątiment qui devait ĂȘtre une salle Ă manger quand la COVID nâavait pas encore changĂ© notre façon de vivre et de nous nourrir. CâĂ©tait une piĂšce poussiĂ©reuse, trĂšs sombre puisque les fenĂȘtres Ă©taient condamnĂ©es par plusieurs couches de rideaux. Le mobilier Ă©tait en bois foncĂ© et les chaises Ă©taient agrĂ©mentĂ©es de tissus vert sapin, ce qui arrangeait bien les acariens qui y considĂ©raient un foyer pour y rĂ©sider.
Une fois en face Ă face avec lâhomme que jâaime, je fis abstraction de lâenvironnement pour lui annoncer la nouvelle.
« â Tu vas ĂȘtre papa. » je lui murmurai.
Sans rĂ©ponse de sa part, je scrutais sa figure Ă la recherche de lâĂ©motion quâil pouvait ressentir. Ătait-il en colĂšre, heureux, effrayé ? Je nây voyais rien ce tout ça, juste un visage livide. Il me prit par le bras, et me tira avec lui vers le couloir de la piĂšce en me chuchotant de le suivre.
Avant mĂȘme quâil puisse ouvrir la porte, sa sĆur la fit presque voler.
« â Attends ! Tu ne vas pas faire ça, enfin Djibril, arrĂȘte ! » lui cria-t-elle.
CâĂ©tait la premiĂšre fois que je voyais son regard, il Ă©tait marron avec de longs cils noirs, de jolis yeux de biche sâils nâavaient pas Ă©tĂ© noyĂ©s par des larmes.
Djibril la prit Ă la gorge et la poussa si fort quâelle ne peut se rattraper sur la commode dans le couloir que sa hanche frappa de plein fouet. Djibril courut en direction de sa voiture garĂ©e sur le parking, me tenant toujours le bas pour ĂȘtre assurĂ© que je le suive.
« â On va enfin pouvoir sâen aller dâici, jâen pouvais plus de ce travail avec ma famille, ils me rendent fou, je veux vivre une vie normale avec toi. » a-t-il dit, avec cette fois-ci finalement une Ă©motion qui se dĂ©gageait de son visage ; celle dâun enfant qui allait faire une bĂȘtise.
Il dĂ©marra la voiture puis allait remonter la rue sur laquelle se trouvait le restaurant de son pĂšre. Sarah Ă©tait lĂ , au milieu de la route, faisant dâĂ©normes signes avec ses bras. DĂ©cidĂ©ment, elle va mâennuyer jusquâau bout. CâĂ©tait sans compter le geste de Djibril qui, au lieu de freiner, appuya de toutes ses forces sur la pĂ©dale dâaccĂ©lĂ©rateur. Ă mon tour de crier, pourtant aucun mot ne pouvait sortir de ma bouche. JâĂ©tais figĂ©e, totalement choquĂ©e par la violente scĂšne Ă laquelle je venais dâassister. Est-ce que jâĂ©tais en voiture avec un meurtrier ?
Mes cordes vocales furent enfin de nouveau fonctionnelles lorsque jâaperçus Sara se relever. Elle Ă©tait amochĂ©e, mais bien moins que ce que jâaurais imaginĂ©. Jâouvre la porte pour crier Ă Djibril de la faire monter Ă lâarriĂšre de lâauto, quâelle a besoin de soin et quâon doit aller Ă lâhĂŽpital. Il acquiesce Ă contrecĆur. Son regard est Ă nouveau livide.
Une fois installĂ©e derriĂšre avec Sara, et Djibril au volant, jâessaie pour la premiĂšre fois de discuter un peu avec elle. Je lui demande pourquoi elle sâĂ©tait mise au milieu de la route, pourquoi a-t-elle tant rĂ©sistĂ© pour nous arrĂȘter ? Un sourire narquois se dĂ©gagea de son visage tumĂ©fiĂ©, et elle porta mon attention sur Djibril en pointant du doigt son volant ; il ne le tenait pas !
Lâautomobile faisait un trajet qui avait Ă©tĂ© au prĂ©alable enregistrĂ©. CâĂ©tait ce genre de bijoux Ă pilote automatique, capable de se diriger toute seule vers un itinĂ©raire Ă condition que celui-ci ait prĂ©cĂ©demment Ă©tĂ© rentrĂ© Ă la main. Mais comment est-ce possible alors que nous allons Ă lâhĂŽpital pour soigner sa sĆur, câĂ©tait un accident !
Câest quand Djibril se retourna pour Ă©changer un regard complice avec Sara, que jâai vu son visage sans Ă©motion arborer un sourire machiavĂ©lique, que jâai compris.
Et jâĂ©tais dans un sacrĂ© pĂ©trin.