Rapport 520. Le piÚge que Césaire a tendu à la République
Il existe deux Rapport 520. Celui qu'on cite et celui qu'on ne lit pas.
Celui qu'on cite est un texte de commĂ©moration, un objet patrimonial qu'on sort pour les anniversaires de la dĂ©partementalisation, dont on extrait toujours les mĂȘmes formules : « une politique de logique, de raison et de gĂ©nĂ©rositĂ© » ; « libĂ©rer prĂšs d'un million d'hommes de couleur d'une des formes modernes de l'esclavage ». Celui-lĂ tient en deux paragraphes Ă©mus et ne dit rien que le lecteur ne sache dĂ©jĂ .
Celui qu'on ne lit pas est un piĂšge. Quatorze pages serrĂ©es, dĂ©posĂ©es par AimĂ© CĂ©saire Ă la tribune de l'AssemblĂ©e Nationale Constituante le 25 fĂ©vrier 1946. Une mĂ©canique argumentative dont la prĂ©cision tient du dispositif d'horlogerie, et dont le ressort secret n'est ni l'adhĂ©sion rĂ©publicaine ni la naĂŻvetĂ© assimilationniste, mais le retournement. Le rapport est rĂ©digĂ© par un homme qui, dĂšs 1935, dans le premier numĂ©ro de L'Ătudiant noir, avait Ă©crit un texte intitulĂ© « NĂ©greries : Jeunesse noire et assimilation » pour rejeter ce mot. Onze ans plus tard, ce mĂȘme homme plaide pour ce qu'il avait combattu. Et quatre ans plus tard, il publie le Discours sur le colonialisme, l'un des plus violents pamphlets jamais Ă©crits contre l'entreprise française outre-mer. Entre ces deux dates, un texte parlementaire. Et dans ce texte, une stratĂ©gie que personne n'a vraiment voulu lire.
I. Ce que la littérature existante a fait du Rapport 520
L'historiographie de la départementalisation a produit trois lectures, et seulement trois.
La premiĂšre est hagiographique. Elle cĂ©lĂšbre CĂ©saire libĂ©rateur, l'homme qui a apportĂ© la SĂ©curitĂ© sociale aux Antilles. Articles de presse, dossiers pĂ©dagogiques, tribunes commĂ©moratives : la production est abondante mais rĂ©pĂ©titive. On rĂ©sume le rapport, on cite les mĂȘmes phrases, on ne lit pas le texte.
La deuxiÚme est juridico-institutionnelle. Justin Daniel et Fred Constant, dans leurs deux sommes collectives (Cinquante ans de départementalisation outre-mer, L'Harmattan, 1997 ; 75 ans de départementalisation outre-mer, L'Harmattan, 2021), ont dressé le bilan juridique : droits sociaux étendus, mais avec retard ; identité législative théorisée, mais sans cesse contournée ; SMIC aligné en 1996, soit cinquante ans aprÚs la loi. Patrick Lingibé, André Oraison et François Miclo ont analysé les rouages techniques de l'article 73 et de la spécialité législative. Le rapport, dans cette lecture, est un point de départ administratif. La pensée politique de Césaire n'y est pas interrogée.
La troisiĂšme est crĂ©oliste. RaphaĂ«l Confiant, dans AimĂ© CĂ©saire, une traversĂ©e paradoxale du siĂšcle (Stock, 1993), prononce le rĂ©quisitoire : CĂ©saire aurait commis le « pĂ©chĂ© originel de l'assimilation », il aurait « conçu un avenir de province française pour les Antilles ». Ădouard Glissant, dans Le Discours antillais (Seuil, 1981), diagnostique la pulsion mimĂ©tique que la dĂ©partementalisation aurait engendrĂ©e. Cette critique est puissante mais elle commet un contresens mĂ©thodologique : elle prend le Rapport 520 au premier degrĂ©, comme s'il fallait y lire un consentement plutĂŽt qu'une stratĂ©gie.
Aucune de ces trois lectures n'a traité le Rapport 520 pour ce qu'il est en réalité : un texte stratégique, dont le sens politique ne se lit pas dans ce qu'il dit, mais dans ce qu'il accomplit en le disant. C'est cette lecture, ligne à ligne et dans le mouvement de sa dialectique, que cet article propose.
II. La situation parlementaire d'un piĂšge
Février 1946. La France sort de l'Occupation. L'Assemblée Constituante, élue en octobre 1945, rédige une nouvelle Constitution. Le programme du Conseil National de la Résistance constitue l'horizon politique : nationalisations, Sécurité sociale, droits syndicaux. Le Parti communiste français, fort de son rÎle dans la Résistance, est la premiÚre force politique du pays. Césaire siÚge à l'Assemblée comme député communiste de la Martinique. Il a trente-deux ans.
Trois propositions de loi convergentes sont déposées : Léopold Bissol pour la Guadeloupe et la Martinique, Gaston Monnerville pour la Guyane, Raymond VergÚs pour la Réunion. La Commission des Territoires d'Outre-Mer, présidée par Lamine-GuÚye, désigne Césaire comme rapporteur. Ce point décide tout. Césaire n'est pas l'auteur des propositions, il en est l'avocat. Et un avocat ne choisit pas ses arguments en fonction de ce qu'il pense, mais en fonction de ce qui convaincra son auditoire.
L'auditoire, ici, est constitué de députés de la Constituante, des hommes issus de la Résistance, imprégnés de l'idéal républicain, sensibles à l'argument universaliste mais farouchement attachés à la grandeur de la France. Césaire ne leur parle pas en Martiniquais. Il leur parle en républicain. Et c'est précisément dans ce déplacement de voix que se joue le geste stratégique. Il enfile le costume pour entrer dans la salle, et une fois dans la salle, il dresse un acte d'accusation.
III. La structure d'une mise en demeure
Le rapport s'ouvre par un hommage qui est en réalité un avertissement.
CĂ©saire salue « ce qu'il y a de touchant dans une telle revendication des vieilles colonies ». Le mot « touchant » est un mot de surplomb, un mot de celui qui regarde depuis le haut. Mais CĂ©saire retourne immĂ©diatement ce surplomb : « Ă l'heure oĂč, çà et lĂ , des doutes sont Ă©mis sur la soliditĂ© de ce qu'il est convenu d'appeler l'Empire, Ă l'heure oĂč l'Ă©tranger se fait l'Ă©cho de rumeurs de dissidence, cette demande d'intĂ©gration constitue un hommage rendu Ă la France et Ă son gĂ©nie. » Lu attentivement, ce passage n'est pas un compliment. C'est un chantage diplomatique. CĂ©saire dit Ă l'AssemblĂ©e : les colonies veulent rester ; si vous les repoussez, c'est vous qui porterez la responsabilitĂ© historique de la rupture, Ă un moment oĂč l'Empire vacille dĂ©jĂ partout ailleurs. La France est mise en demeure d'ĂȘtre Ă la hauteur de l'image qu'elle se donne d'elle-mĂȘme.
Vient ensuite l'argument historique, qui occupe le cĆur du rapport. Et cet argument est en rĂ©alitĂ© un acte d'accusation dĂ©guisĂ© en rĂ©cit. CĂ©saire ne raconte pas l'histoire de l'intĂ©gration des colonies, il raconte l'histoire de ses interruptions. Chaque avancĂ©e rĂ©publicaine, la reprĂ©sentation parlementaire en 1870, les conseils gĂ©nĂ©raux en 1871, la loi sur le jury en 1880, les libertĂ©s de presse et de rĂ©union en 1881, la loi municipale en 1887, la libertĂ© d'association en 1901, les libertĂ©s syndicales de 1884 Ă 1919, le service militaire en 1911, est prĂ©sentĂ©e comme la preuve d'un mouvement que la France a elle-mĂȘme engagĂ© et elle-mĂȘme trahi. Puis CĂ©saire pose la phrase qui rĂ©vĂšle la vĂ©ritable intention du rapport :
Le processus d'assimilation s'est arrĂȘtĂ© au moment mĂȘme oĂč en France naissait la lĂ©gislation ouvriĂšre.
Cette phrase est une bombe. Elle dit, sans le dire, que la France a cessĂ© d'intĂ©grer les colonies au moment prĂ©cis oĂč l'intĂ©gration aurait coĂ»tĂ© de l'argent. Que l'arrĂȘt du processus ne tient pas Ă une difficultĂ© gĂ©ographique, climatique ou culturelle, mais Ă un calcul Ă©conomique. Le rapport ne plaide pas pour l'assimilation, il exhibe le mensonge rĂ©publicain. La dĂ©partementalisation n'est donc pas une innovation ni une faveur. Elle est la sommation faite Ă la RĂ©publique de tenir une parole qu'elle a elle-mĂȘme prononcĂ©e. Le mot « aboutissement » que CĂ©saire emploie n'est pas un mot d'adhĂ©sion, c'est un mot de mise en demeure. Vous avez commencĂ© : finissez.
IV. Le retournement de Montesquieu
Les adversaires de l'assimilation, CĂ©saire le sait, ont leur arsenal philosophique. L'Esprit des lois est leur citation prĂ©fĂ©rĂ©e : « Les lois doivent ĂȘtre tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c'est un trĂšs grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir Ă une autre. » C'est l'argument classique du relativisme colonial, habillĂ© de respectabilitĂ© philosophique : on ne peut pas appliquer aux Antilles les lois de la mĂ©tropole, parce que les peuples diffĂšrent et que les climats diffĂšrent.
CĂ©saire ne discute pas Montesquieu. Il le retourne. Le mĂȘme Montesquieu, rappelle-t-il sĂšchement, a Ă©crit « des pages cinglantes contre l'esclavage des noirs ». Et dans la foulĂ©e, il assĂšne la phrase qui contient toute la stratĂ©gie du rapport : « Ce dont il s'agit aujourd'hui, c'est, par une loi d'assimilation, mieux d'Ă©galisation, de libĂ©rer prĂšs d'un million d'hommes de couleur d'une des formes modernes de l'esclavage. »
Quatre mots, glissĂ©s en incise, font basculer le sens du texte : mieux d'Ă©galisation. CĂ©saire corrige le mot d'assimilation au moment mĂȘme oĂč il l'emploie. Il dit Ă l'AssemblĂ©e : ce que je demande n'est pas que vous absorbiez les colonies, c'est que vous reconnaissiez que ces colonies sont dĂ©jĂ ce que vous prĂ©tendez qu'elles sont. Le rapport ne dit pas « faites-nous comme vous » ; il dit « cessez de nous traiter autrement que ce que vous prĂ©tendez que nous sommes ». La nuance est dĂ©cisive et elle est volontaire. Elle dit que CĂ©saire ne demande pas l'effacement des Antilles dans la France, mais l'effacement du mensonge français sur les Antilles.
Il prĂ©cise encore que l'assimilation proposĂ©e n'est pas « gĂ©omĂ©trique » mais « souple, intelligente et rĂ©aliste ». Il oppose le calque rigide de Boissy-d'Anglas en l'an III Ă une assimilation qui « tient compte des contingences gĂ©ographiques et Ă©conomiques locales ». Ce n'est pas une concession, c'est un piĂšge supplĂ©mentaire. Car les adversaires de l'assimilation craignent l'uniformitĂ©, mais ils ne peuvent pas refuser l'Ă©galitĂ© sans se contredire. CĂ©saire les enferme dans leur propre langage. Soit vous reconnaissez l'Ă©galitĂ©, et alors vous tenez parole ; soit vous la refusez, et alors vous avouez que la doctrine rĂ©publicaine n'a jamais Ă©tĂ© universelle, qu'elle s'arrĂȘtait Ă la couleur de peau. Le piĂšge est parfait. Il n'y a pas d'issue politiquement avouable.
V. L'accusation sociale comme arme
Le volet social du rapport est le plus violent et c'est dans cette violence que se lit le mieux l'intention véritable de Césaire.
Le tableau qu'il dresse n'est pas un plaidoyer, c'est un rĂ©quisitoire. « Pas d'indemnitĂ© pour la femme en couches. Pas d'indemnitĂ© pour le malade. Pas de pension pour le vieillard. Pas d'allocation pour le chĂŽmeur. » L'anaphore martelĂ©e est un procĂ©dĂ© de tribunal, pas de supplique. CĂ©saire ne demande pas la charitĂ© de la mĂ©tropole, il exhibe la faillite de la RĂ©publique. Il convoque l'enquĂȘte VillermĂ© de 1840, celle qui avait dĂ©crit la misĂšre ouvriĂšre française, et il affirme que ces descriptions, « devenues historiques en France, s'appliquent encore cruellement Ă la rĂ©alitĂ© antillaise ». Le parallĂšle est dĂ©vastateur : la France a rĂ©glĂ© le problĂšme chez elle, elle a refusĂ© de le rĂ©gler outre-mer. La dĂ©partementalisation n'est pas un cadeau, elle est la rĂ©paration d'un abandon.
Et puis il y a la citation de Diderot, placĂ©e Ă la fin du volet social comme un sceau : « Avoir des esclaves n'est rien. Ce qui est intolĂ©rable, c'est d'avoir des esclaves en les appelant citoyens. » Cette phrase est l'arme nuclĂ©aire du rapport. Elle ne parle plus de la dĂ©partementalisation, elle parle de l'imposture. La France a fait des habitants des colonies des citoyens de nom tout en les maintenant esclaves de fait. La dĂ©partementalisation n'est pas la rĂ©compense d'une fidĂ©litĂ©, elle est la fin d'un mensonge. Et CĂ©saire le dit Ă la tribune, dans le langage mĂȘme de la RĂ©publique, en convoquant ses propres philosophes des LumiĂšres.
Le volet Ă©conomique achĂšve la dĂ©monstration. CĂ©saire dĂ©nonce la domination de « dix familles » qui « rĂ©ussissent Ă imposer leurs produits Ă la mĂ©tropole Ă des taux supĂ©rieurs aux prix mondiaux » tout en imposant aux travailleurs antillais « les salaires les plus bas du monde ». Puis il assĂšne la phrase qui condense tout le projet : « Il ne doit pas y avoir deux capitalismes : le capitalisme mĂ©tropolitain que l'on combat et que l'on limite, et le capitalisme d'outre-mer que l'on tolĂšre et que l'on mĂ©nage. » Ce n'est pas le langage d'un homme qui demande l'assimilation par amour de la France, c'est le langage d'un dĂ©putĂ© communiste qui retourne le programme du CNR contre la mĂ©tropole elle-mĂȘme. Soyez ce que vous prĂ©tendez ĂȘtre, ou avouez que vous ne l'ĂȘtes pas.
VI. Le masque et l'arme : Césaire entre Du Bois et Fanon
Peut-on affirmer que Césaire savait ce qu'il faisait ? Que ce texte n'est pas un acte de naïveté mais un acte de conscience stratégique ? Quatre éléments convergents permettent de le soutenir.
La biographie intellectuelle. L'homme qui rĂ©dige le Rapport 520 en fĂ©vrier 1946 est le mĂȘme qui a publiĂ© « NĂ©greries : Jeunesse noire et assimilation » en mars 1935, dans le premier numĂ©ro de L'Ătudiant noir. Ce texte, manifeste fondateur de la NĂ©gritude cosignĂ© avec Senghor et Damas, se dresse explicitement contre l'assimilation. CĂ©saire y refuse la dissolution de la singularitĂ© noire dans l'universalisme abstrait français. Onze ans plus tard, il rĂ©dige un rapport parlementaire qui plaide pour l'assimilation. La contradiction n'est cohĂ©rente que si l'on comprend que le mot ne dĂ©signe pas la mĂȘme chose : en 1935, l'assimilation est culturelle, elle signifie l'effacement ; en 1946, elle est juridique, elle signifie l'Ă©galitĂ© de droits. Et CĂ©saire corrige lui-mĂȘme le terme dans le rapport : non pas « assimilation » mais « Ă©galisation ».
La trajectoire ultĂ©rieure. Quatre ans aprĂšs le Rapport 520, en 1950, CĂ©saire publie le Discours sur le colonialisme. Six ans plus tard, en 1956, il adresse Ă Maurice Thorez sa lettre de rupture avec le Parti communiste, oĂč il Ă©crit cette phrase qui est l'antithĂšse exacte de la posture assimilationniste : « Un fait Ă mes yeux capital est celui-ci : que nous, hommes de couleur, en ce moment prĂ©cis de l'Ă©volution historique, avons, dans notre conscience, pris possession de tout le champ de notre singularitĂ©. » En 1958, il fonde le Parti Progressiste Martiniquais, dont la doctrine est l'autonomie. L'homme qui aurait « plaidĂ© pour l'assimilation » en 1946 la rejette frontalement douze ans plus tard. Non pas parce qu'il a changĂ© d'avis. Parce que l'instrument a produit ce qu'il devait produire, et que l'Ă©tape suivante peut dĂ©sormais ĂȘtre posĂ©e.
La double conscience. Ce que CĂ©saire pratique dans le Rapport 520 a un nom dans la tradition intellectuelle noire. W.E.B. Du Bois, dans The Souls of Black Folk (1903), l'a appelĂ© double consciousness : la capacitĂ© du sujet noir de se voir simultanĂ©ment depuis l'intĂ©rieur de sa propre culture et depuis le regard du dominant, et d'utiliser cette dualitĂ© non comme blessure mais comme instrument. Le Noir, Ă©crit Du Bois, est toujours obligĂ© de se penser Ă travers l'Ćil de l'autre. Cette aliĂ©nation peut ĂȘtre subie, et elle l'est dans la majoritĂ© des cas. Mais elle peut aussi ĂȘtre retournĂ©e. Elle devient alors une compĂ©tence stratĂ©gique, la capacitĂ© de parler la langue du dominant pour obtenir, dans cette langue, ce que cette langue elle-mĂȘme prĂ©tend offrir. CĂ©saire, formĂ© Ă la fois par Schoelcher et par les spirituals noirs amĂ©ricains, par Hugo et par Du Bois, par la RĂ©volution française et par la Harlem Renaissance, est un virtuose de cette double conscience. Le Rapport 520 en est l'exĂ©cution parlementaire.
Le masque. Frantz Fanon, qui fut élÚve de Césaire au lycée Schoelcher de Fort-de-France, a théorisé le geste dans Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952). Le sujet colonisé, écrit Fanon, est contraint de porter le masque blanc pour entrer dans le langage du dominant. Ce masque est généralement une aliénation. Mais il peut, dans certaines mains, devenir une arme. Fanon a vu Césaire faire en 1946 ce qu'il décrira en 1952 : utiliser le masque comme moyen, non comme fin. Parler français pour dire ce que le français refuse d'entendre quand on le dit dans une autre langue. C'est cette continuité qui rend le Rapport 520 lisible. Il n'est pas écrit malgré la Négritude, il est écrit avec la Négritude, dans son geste de retournement le plus subtil. La Négritude affirme la singularité ; le Rapport 520 utilise l'universalisme prétendu de l'autre pour faire reconnaßtre les conséquences matérielles de cette singularité. Les deux gestes sont complémentaires, et seul un lecteur qui n'a pas compris la Négritude peut croire que Césaire l'a trahie en 1946.
VII. Le 19 mars 1946 : la République se trahit avant que Césaire ait le temps de la juger
Cette lecture stratégique du Rapport 520 n'est pas une reconstruction a posteriori. Elle se vérifie dans un fait que la littérature commémorative passe systématiquement sous silence : entre la proposition rédigée par Césaire et la loi finalement adoptée le 19 mars 1946, l'Assemblée a procédé à une opération technique d'apparence anodine, et politiquement décisive.
Comparons les deux textes mot Ă mot.
Article 3 de la proposition Césaire : « DÚs la promulgation de la présente loi, toutes les lois et tous les décrets applicables dans la métropole seront automatiquement appliqués dans ces nouveaux départements, sauf dispositions contraires insérées dans le texte. »
Article 3 de la loi n° 46-451 du 19 mars 1946 : « DÚs la promulgation de la présente loi, les lois nouvelles applicables à la métropole le seront dans ces départements, sur mention expresse insérée aux textes. »
Cette modification microscopique est un séisme juridique. Césaire avait inscrit le principe de l'identité législative : par défaut, la loi métropolitaine s'applique aux nouveaux départements, sauf exclusion expresse. L'Assemblée, sur suggestion de la commission de l'Intérieur et avec l'aval du ministre de la France d'Outre-Mer Marius Moutet, a inversé la préposition. La loi adoptée pose le principe inverse : par défaut, la loi métropolitaine ne s'applique pas aux nouveaux départements, sauf inclusion expresse.
Le juriste François Miclo a parlĂ© d'une « interversion des prĂ©positions ». Le constitutionnaliste rĂ©unionnais AndrĂ© Oraison, dans ses travaux rĂ©cents, en a tirĂ© la consĂ©quence : la loi du 19 mars 1946 maintient en rĂ©alitĂ© le principe colonial de la spĂ©cialitĂ© lĂ©gislative, c'est-Ă -dire le rĂ©gime d'exception, sous le nom de dĂ©partement. Les Antilles, la RĂ©union et la Guyane deviennent juridiquement, selon la formule que CĂ©saire lui-mĂȘme employait dans le rapport pour la rejeter, « des dĂ©partements diminuĂ©s, des dĂ©partements d'exception ».
Autrement dit : au moment prĂ©cis oĂč l'AssemblĂ©e vote la loi Ă l'unanimitĂ©, en applaudissant CĂ©saire et en se fĂ©licitant de la gĂ©nĂ©rositĂ© de la RĂ©publique, elle vide la loi de son principe Ă©galitaire. Le geste est presque trop parfait pour ĂȘtre commentĂ©. La France valide la dĂ©partementalisation au prix d'une opĂ©ration technique qui en annule le sens. Elle accorde le mot et confisque la chose. Elle dit oui Ă CĂ©saire et fait non Ă ses propres principes, dans le mĂȘme mouvement, dans le mĂȘme article, dans la mĂȘme sĂ©ance.
C'est cette duplicitĂ©, anticipĂ©e par CĂ©saire avant mĂȘme qu'elle ne se produise, qui justifie rĂ©troactivement toute la stratĂ©gie du Rapport 520. Si CĂ©saire avait Ă©tĂ© l'assimilationniste sincĂšre que la critique crĂ©oliste lui reproche d'avoir Ă©tĂ©, il aurait protestĂ© contre l'inversion de l'article 3. Il ne l'a pas fait. Pas parce qu'il ne l'a pas vue, mais parce qu'il savait que le combat dĂ©cisif n'Ă©tait pas dans le texte de la loi mais dans son application future, et que cette bataille-lĂ demanderait des dĂ©cennies. La dĂ©partementalisation n'Ă©tait pas l'objectif final, c'Ă©tait la mise en demeure. Et la mise en demeure Ă©tait inscrite dans la loi mĂȘme que la RĂ©publique venait de se voter Ă elle-mĂȘme.
VIII. Quatre-vingts ans plus tard
Que reste-t-il de ce geste ?
La dĂ©partementalisation a effectivement apportĂ© l'extension des droits sociaux. SĂ©curitĂ© sociale, allocations familiales, droit du travail : tout ce que CĂ©saire avait listĂ© comme absent dans son rĂ©quisitoire a Ă©tĂ© progressivement instaurĂ©. Mais l'Ă©galitĂ© rĂ©elle a Ă©tĂ© diffĂ©rĂ©e pendant cinquante ans. L'alignement du SMIC sur celui de la mĂ©tropole n'est intervenu qu'en 1996. Et le capitalisme colonial bĂ©kĂ©, que CĂ©saire dĂ©nonçait dĂšs 1946 comme l'obstacle structural Ă toute Ă©mancipation, n'a pas Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©. Il s'est reconfigurĂ©. Les mĂȘmes familles, les mĂȘmes monopoles, les mĂȘmes prix imposĂ©s, les mĂȘmes structures de dĂ©pendance. L'Ă©conomie martiniquaise, loin de s'Ă©manciper, s'est enfoncĂ©e dans la consommation de produits importĂ©s et le dĂ©clin de la production locale, confirmant Ă la lettre l'avertissement que contenait le rapport.
Confiant a tort quand il impute Ă CĂ©saire la responsabilitĂ© de ce qu'est devenue la Martinique. Non pas parce que la critique est illĂ©gitime, mais parce qu'elle commet un contresens mĂ©thodologique : elle prend le Rapport 520 au premier degrĂ©, comme si CĂ©saire avait voulu ce qui est advenu. Or le rapport est un texte de combat, pas un texte de consentement. CĂ©saire n'a pas « conçu un avenir de province française pour les Antilles ». Il a fabriquĂ© un instrument juridique pour contraindre la France Ă payer le prix de ses propres principes. Que la France ait payĂ© au rabais, avec retard, en monnaie d'accommodement, aprĂšs avoir vidĂ© la loi de son contenu Ă©galitaire dans la nuit mĂȘme de son adoption, c'est la faillite de la RĂ©publique, pas celle de CĂ©saire.
Glissant, qui dans Le Discours antillais diagnostique les ravages de la pulsion mimĂ©tique dĂ©partementale, a raison sur le constat mais ne va pas assez loin dans l'analyse. La dĂ©pendance culturelle et Ă©conomique engendrĂ©e par la dĂ©partementalisation n'est pas le produit d'un choix aveugle, elle est le produit d'une application cynique. La France a accordĂ© les droits sociaux parce qu'elle ne pouvait plus les refuser, tout en maintenant les structures Ă©conomiques qui garantissaient la subordination, parce que les dĂ©manteler aurait affectĂ© les intĂ©rĂȘts de ses propres ressortissants dans les colonies. Le Rapport 520 avait anticipĂ© exactement ce scĂ©nario, et c'est pour cela que CĂ©saire insistait sur les nationalisations et le dĂ©mantĂšlement des monopoles. C'est cette partie du programme qui n'a jamais Ă©tĂ© appliquĂ©e. C'est cette partie-lĂ que la RĂ©publique a refusĂ© d'entendre, parce qu'elle savait qu'elle y avait elle-mĂȘme intĂ©rĂȘt.
IX. Ce qu'il faut maintenant lire dans le Rapport 520
Cet article ne réhabilite pas Césaire, qui n'a pas besoin de réhabilitation. Il ne dédouane pas la départementalisation de ses conséquences, qui sont documentées et accablantes. Il propose une lecture plus exigeante du texte, fondée sur sa lettre, sur la cohérence biographique de son auteur, et sur le destin parlementaire de la loi qui en est sortie.
Le Rapport 520 n'est pas un acte d'adhĂ©sion Ă l'idĂ©al rĂ©publicain français. Il est l'utilisation de cet idĂ©al comme levier contre la France elle-mĂȘme. CĂ©saire parle le langage de la RĂ©publique parce que c'est le seul que l'AssemblĂ©e est capable d'entendre. Mais ce qu'il dit dans ce langage est un rĂ©quisitoire, une mise en demeure, une sommation. La dĂ©partementalisation est une arme juridique forgĂ©e Ă partir des promesses non tenues de la mĂ©tropole : si vous ĂȘtes ce que vous dites ĂȘtre, prouvez-le. Et si vous ne le prouvez pas, c'est vous qui serez jugĂ©s.
La France a refusĂ© de tenir parole. Elle a inversĂ© la prĂ©position de l'article 3 dans la nuit mĂȘme du vote. Elle a accordĂ© les droits sociaux avec cinquante ans de retard. Elle n'a jamais touchĂ© au capitalisme colonial. Elle a transformĂ© la dĂ©partementalisation en un mĂ©canisme de gestion administrative de la pauvretĂ© transocĂ©anique. Elle a fait, en somme, exactement ce que CĂ©saire savait qu'elle ferait.
Ce que personne n'a voulu lire dans le Rapport 520, c'est que CĂ©saire le savait. Qu'il a tendu le piĂšge en sachant que la RĂ©publique n'y entrerait pas franchement, qu'elle s'y dĂ©battrait, qu'elle en gigoterait pendant un siĂšcle pour faire semblant d'y ĂȘtre tout en n'y Ă©tant pas. Et c'est cette agitation perpĂ©tuelle, cette mauvaise foi structurelle, ce mensonge institutionnalisĂ© que la dĂ©partementalisation a rendus visibles, parce qu'elle a contraint la France Ă se tenir, sur la mĂȘme ligne juridique, Ă cĂŽtĂ© de ce qu'elle ne voulait pas reconnaĂźtre pour elle-mĂȘme.
Le Rapport 520 n'a pas perdu. Il n'a pas été appliqué. C'est trÚs différent. Et c'est en cela qu'il est, quatre-vingts ans plus tard, encore à venir.
Aimé Césaire, Rapport N°520, fait au nom de la Commission des Territoires d'Outre-Mer, Assemblée Nationale Constituante, annexe au procÚs-verbal de la séance du 25 février 1946, 14 pages.
Loi n° 46-451 du 19 mars 1946 tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane française, Journal officiel de la République française.
AimĂ© CĂ©saire, « NĂ©greries : Jeunesse noire et assimilation », L'Ătudiant noir, n°1, mars 1935.
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal, Présence africaine, 1939 ; édition définitive 1956.
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Réclame, 1950 ; réédition Présence africaine, 1955.
Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 24 octobre 1956, Présence africaine.
W.E.B. Du Bois, The Souls of Black Folk, A.C. McClurg & Co., Chicago, 1903.
Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952.
Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961.
Lectures de la départementalisation
Justin Daniel et Fred Constant (dir.), Cinquante ans de départementalisation outre-mer : 1946-1996, L'Harmattan, 1997.
Justin Daniel et Carine David (dir.), 75 ans de départementalisation outre-mer : bilan et perspectives, de l'uniformité à la différenciation, L'Harmattan, 2021.
RaphaĂ«l Confiant, AimĂ© CĂ©saire, une traversĂ©e paradoxale du siĂšcle, Stock, 1993 ; réédition Ăcriture, 2006.
Ădouard Glissant, Le Discours antillais, Seuil, 1981.
David Alliot, Le communisme est à l'ordre du jour : Aimé Césaire et le PCF, Pascal Galodé, 2013.
Ernest Moutoussamy, Aimé Césaire : député à l'Assemblée nationale, 1945-1993, L'Harmattan, 1993.
Analyses juridiques de l'article 3
Patrick Lingibé, « La départementalisation de 1946 : que reste-t-il de l'assimilation 75 années aprÚs ? », Outremers360, mars 2021.
André Oraison, « Critique de l'article 3 de la loi de départementalisation du 19 mars 1946 », Zinfos974, 2023.
François Miclo, Le régime législatif des départements d'outre-mer et l'unité de la République, Economica, 1982.
Aimé Césaire : Lettre à Maurice Thorez, la rupture, actes du colloque international, Fort-de-France, CCER, octobre 2007, L'Harmattan, 2009.
Source: Rapport 520. Le piÚge que Césaire a tendu à la République