A toi, mon petit papa.
Je sais que tu ne comprends pas pourquoi je m’inflige ça. Encore. Encore une fois. Que malgré le stress qui m’empêche de manger, les crises de paniques qui me volent le sommeil et malgré toutes les fois où j’ai vomi à cause de ça, je continue à m’infliger ça. Ca. La PACES. Tu penses probablement que je ne fais pas suffisamment attention à moi, que je n’ai pas le mental pour. “Tu devrais faire infirmière” tu me dis souvent. Bon, je sais que là dessous se cache quelques propos sexistes de ton époque, mais tu ne comprends pas.
Tu ne comprends pas que je me rends malade moi. Moi, parce que cette chose, ce concours, cette voie, c’est la seule chose que j’arrive à projeter depuis des années. Parfois, quand je retourne chez maman, et que je vois toutes mes anciennes peluches recousues, je me rappelle que je n’ai pas réellement choisi. Ca a toujours été ça, même quand j’avais cinq ans. Mes peluches jouaient au foot et poum, il y avait une fracture, alors il fallait que je fasse un trou, que j’enlève toute la mousse et que je la remette avec du journal dedans. Ensuite, je descendais les escaliers et je me faufilais dans le bureau pour fouiller dans la boite à couture. J’avoue, je me suis souvent piquée avec les aiguilles. Mais c’était ça le jeu.
Tu ne comprends pas que ça fait partie de moi, et c’est tellement important à mes yeux, parce que c’est mon identité que je suis en train de jouer, j’ai peur. Je suis effrayée. Pour moi. Mais pour toi aussi.
Parce que je sais comment tu ignorais mes pleurs l’an dernier et que tu es revenu ce jour là en me disant tout simplement que ce n’était pas grave et que tu étais fier de moi. Mais je veux que tu sois réellement fier de moi. Pour de vrai. Pas juste pour que je me sente un peu mieux. Je veux te rendre cet honneur. Quand j’avais dix ans et que tu m’as amené à l’hôpital par la main et que ton docteur m’a montré des reins de cochon pour m’expliquer ta maladie, je t’ai dit que je te soignerai. Maintenant je sais qu’il y ait peu de chance que ça arrive. Et même si cela arriverait, tes années seraient toujours comptées. On dit que ce qui motive les progrès en médecine de nos jours, c’est la peur de la mort. Je ne fais pas exception, hormis que j’ai peur de ta mort.
Papa, tu es mon meilleur ami. Et comme un père, comme un ami, j’aimerai que tu me suives toute ma vie, parce que je ne peux m’imaginer sans tes yeux gris souriants et ton mauvais caractère. Je ne te le dis pas, mais dès qu’un numéro que je ne connais pas m’appelle, j’ai toujours peur pour toi. Mais pour moi. Pour moi sans toi, plutôt. Tu fais partie de l’une des rares personnes a qui je tiens réellement, pour qui je pense à te faire don d’un organe. Je veux que tu vives toute ma vie, que tu m’accompagnes quand je me marierai, que tu m’applaudisses à mon doctorat, que je puisse t’appeler quand ma voiture fait un bruit bizarre. Je veux pouvoir t’appeler tard le soir, et t’entendre me raconter quelle soupe tu as mangé.
Mais tout ça, peut-être qu’on ne le vivra pas. Peut-être que je ne serai plus là. Peut-être que tu ne seras plus là. Et si tel est le cas, j’aurais besoin de ça. De ce travail omniprésent. De quelque chose à faire pour ne plus penser à toi, papa. Pour les années qu’on n’aura peut-être pas, je veux que tu sois là quand on m’appelera ce matin là. Que tu m’accompagnes, que tu sourisses et que tu m’applaudisses. Pour les années qu’on n’aura peut-être pas, j’ai besoin de ça.
Donc oui, tu ne comprends pas, parce que tout ça je ne te le dis pas. Je le fais pour moi. Et pour toi. A cause de toi. Grâce à toi.
Cette fois, tu seras réellement fier de moi, mon papa. Finalement je serai fière de moi.

















