Mes camarades photographes sont visiblement fort inspirés et c’est avec une grande joie que j’admire leurs productions, postées sur les réseaux sociaux. Et je me dis qu’avec autant de liberté, comment se fait-il que je ne sorte pas constamment mon appareil ? Cela va peut-être venir... Mais si je creuse un peu, mes sujets d’inspiration photographique impliquent un déplacement, une errance, fréquemment dans un cadre urbain, mais pas seulement. Il faut qu’une heureuse rencontre de formes, de lumière, de matières, s’impose à mon œil pour que je déclenche l’obturateur. J’ai plus de mal avec les sujets humains, peut-être parce que j’ai l’impression que ma façon de saisir le mouvement ou l’expression n’est jamais juste, j’ai toujours l’impression de rater le moment rare, la seconde propice ; peut-être aussi parce que ce n’est pas le “punctum” qui m’intéresse, cette capacité qu’a la photo à figer le temps, à dire que “ça a été” dirait Barthes, mais plutôt le studium, ce qui relève de l’esthétique, ce qui fait voir ce qui a déjà été fixé par un heureux hasard, mais que seul mon regard a remarqué et que ma conscience a cadré. J’aime regarder les photos de jadis et de naguère, qui l’espace d’un bref instant font revivre un passé oublié, une physionomie disparue, des êtres chers éloignés de nous par la vie, ou par la mort... et cette joie est toujours teintée d’une nostalgie, d’un rapport au temps teinté d’amertume. C’est peut-être ce qui me gêne lorsque je dois prendre en photo des sujets humains, et ce qui me fait admirer les photographes qui parviennent à sublimer les personnes. Mais cette manière de figer le temps, alors même que cela nous fait ressentir sa fuite plus intensément, reste pour moi une pratique moins naturelle, voire malaisée. Et c’est probablement aussi ce qui me fait négliger la pratique photographique en ce moment, car non seulement le déplacement et l’errance, fondements de mon inspiration, ne sont plus possibles, mais aussi parce que le rapport au temps, donc à la mort, est devenue plus complexe en période de confinement. Et pourtant, je sens que mon appareil a des envies de sortie depuis quelques jours. Il va falloir réinventer un mode de relation photographique avec le petit monde qui nous entoure...