Avant d’être un artiste-archiviste, Jon Rafman est un amateur, dans le tout premier sens du terme. Le mot vient du latin amare : « aimer ». L’amateur est donc avant tout celui qui aime, qui est capable d’émettre un jugement de goût sur quelque chose. Aucune qualification n’est alors nécessaire. Sa passion lui suffit. Alors que Jon Rafman a d’abord suivi une formation en philosophie, puis en littérature et en art, il se pose lui-même en « amateur-anthropologue 52 ». Un amateurisme d’abord du point de vue des sciences sociales donc, par le lurk des comportements en ligne. Il ne se proclame pas référent et ne cherche pas à transmettre un point de vue univoque ou d’autorité. Sa fascination pour l’environnement qu’il étudie pourrait-elle s’avérer aussi légitime qu’une démarche dite professionnelle ? Constitue-t-elle une étude en soi ? Je ne pense pas pouvoir en juger, mais le lurk qui en découle semble être un moyen – si ce n’est le moyen – pour sonder des activités en ligne, intangibles.
Par ailleurs, comme je l’ai dit plus tôt, l’hyperaccessibilité d’Internet a entraîné l’émancipation de la figure de l’amateur. Depuis le début du XXe siècle, le monde artistique fait d’ailleurs face à une déconsécration du savoir-faire au profit d’une célébration des choix de l’artiste. Cette émancipation s’accompagne par une esthétisation de l’existence vernaculaire. Les images que Jon Rafman donne à voir – mais aussi produit – viennent contrecarrer un idéal visuel. C’est paradoxalement leur aspect barbare qui les rend attirantes et dans lequel l’artiste voit un potentiel 53. Il affectionne l’esthétique des poor images. Ces dernières sont empreintes d’une spontanéité qu’il a la liberté de réinterpréter à sa guise, sans pour autant en retirer les caractéristiques visuelles.
L’amateurisme – réel ou simulé – dans ses œuvres est donc assumé. Il puise pleinement dans une esthétique déjà au cœur du matériau collecté pour développer celle qui lui est propre. Il utilise et se réapproprie avant tout des images produites et mises en ligne par les utilisateurs, qu’il s’agisse d’images fixes, ou en mouvement, mais aussi de contenus textuels provenant notamment de forums de discussion. Si Street View n’a à la base rien d’un processus amateur, le rendu demeure brut. Enfin, si Jon Rafman produit lui-même ses images pour Sticky Drama, il s’inspire alors de tous les codes qu’il a l’habitude de voir en ligne. À la vue de 9-Eyes, je ne peux pas différencier ses propres captures de celles des autres utilisateurs. Son travail revêt alors une nouvelle ambiguïté : quelles sont les images trouvées et quelles sont celles créées ?