Arnaud Nebbache, Brancusi contre États-Unis, 2023
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Arnaud Nebbache, Brancusi contre États-Unis, 2023
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Brâncuși vs. the United States by Arnaud Nebbache
On January 6, French illustrator Arnaud Nebbache published a comic book about one of the 20th century’s most famous art lawsuits.
It's the 1920s and Romanian sculptor Constantin Brâncuși is preparing for an art exhibition in the US. Upon arrival, one of the American customs officials thinks that Bird in Space isn’t art, but an industrial product. He demands that customs duties must be paid. Offended, Brâncuși sues the American state in a lawsuit that drags on for one year.
In November 1928, Justice Waite delivers his verdict:
“The object now under consideration is shown to be for purely ornamental purposes, its use being the same as that of any piece of sculpture of the old masters.”
“It is beautiful and symmetrical in outline, and while some difficulty might be encountered in associating it with a bird, it is nevertheless pleasing to look at and highly ornamental.”
“And as we hold under the evidence that it is the original production of a professional sculptor and is a fact a piece of sculpture and a work of art according to the authorities above referred to, we sustain the protest and find that it is entitled to free entry under paragraph 1704, supra.”
The comic strip also captures the sculptor’s life, starting with his "escape" from Auguste Rodin's studio and ending with him waiting for the court's decision in Étretat on the beach. When asked why he’d left Rodin’s studio, Brâncuși replied: "In the shade of such an imposing tree, it is hard to grow anything else."
You can read a free sample of the book here. Photos are from here.
Voie de garage, une bande dessinée de Sophie Adriansen et Arnaud Nebbache
©Dargaud pour toutes les images de la bande dessinée
Paulin est élevé par ses grands-parents. Comme beaucoup d’enfants, il est passionné par les véhicules et plus particulièrement par les trolleybus. Il vit à Lausanne, ville bâtie sur trois collines et dont les transports publics sont assurés par des trolleybus. Quand il joue dans sa chambre, il reproduit la ville sur le sol avec les moyens du bord: des blocs de bois, des livres, du fil. Il y fait circuler ses petites voitures et son bus. Aux immeubles, il fixe des lignes électriques. Ce sont à ses lignes que les perches des bus trouvent l’électricité nécessaire à leur fonctionnement.
Parfois, passant à une autre dimension, Paulin organise un bus imaginaire: il aligne des chaises et se construit un poste de conducteur. Il distribue des tickets aux passagers et conduit son bus. Paulin joue jusqu’au moment où sa grand-mère l’appelle pour le repas. Un jour, il récupère dans la rue un chariot de courses, une « charrette pour faire les commis », qu’il bricole. Il passe également du temps à dessiner en contre-plongée le réseau de lignes électriques des trolleybus. Sa grand-mère le poussant à jouer dehors, il y transporte son matériel…
En grandissant, alors que la plupart des enfants se désintéressent des véhicules, Paulin est de ceux qui s’orientent vers un métier qui les y rattache, mais peine perdue: à l’école, il ne brille pas, hormis en récitation et en géométrie. Devenu adolescent, il rêve de devenir conducteur de bus, mais, incapable de passer son permis de conduire, il continue à faire circuler son bus imaginaire; sa grand-mère fait avec. Il est placé sous curatelle et mis au bénéfice de l’assurance invalidité. La visite du dépôt des Transports Lausannois est un des plus beaux jours de sa vie; il en repart avec un vrai volant et une casquette de conducteur.
Ainsi va la vie de Paulin qui, désormais, conduit chaque jour son bus dans les rues de la ville. D’un simple chariot de courses, il est passé à un engin plus sophistiqué, avec boutons, manettes et, bien évidemment, perches. Les passants sont habitués à le voir sillonner les trottoirs, agrémentant ses déplacements de dialogues avec ses passagers, ses collègues et de bruits caractéristiques et fort bien imités de sa machine. Les enfants de son quartier l’adorent. Il aimerait avoir une copine, mais les filles sont, dit-il, méchantes avec lui. Alors, il a une poupée.
A la suite d’un reportage filmé, Paulin se retrouve sous les projecteurs. Ses véhicules et ses dessins sont exposés à la Collection de l’Art Brut. Certains Lausannois, que ce « feignant » exaspère, réagissent et se plaignent. Décision est prise de l’interner à l’hôpital psychiatrique. Agressif quand on l’attaque, Paulin serait une menace pour la société et pour lui-même. Le directeur de la Collection de l’Art Brut alerte les médias. La presse se déchaîne. Un avocat se présente à Paulin pour prendre sa défense bénévolement. Des Lausannois manifestent. Paulin restera enfermé plus d’une dizaine de jours et ne pourra quitter l’hôpital qu’après s’être engagé à ne plus « faire le bus » dans les rues.
Les auteurs se sont passionnés pour un personnage qui a réellement existé et que les Lausannois de plus de cinquante ans ont bien connu. Ils ont relaté à peu près fidèlement son histoire, en changeant toutefois son nom. Martial Richoz, dit l’Homme-bus, faisait en effet partie du paysage local et son histoire, qui est devenue en 1986 « l’affaire Martial », et qui a largement dépassé les frontières de la ville, à la faveur d’une importante couverture médiatique. Pour autant, les journalistes n’ont jamais réussi à obtenir des réponses à leurs questions des protagonistes institutionnels qui avaient fait interner Martial et qui se retranchaient derrière le secret de fonction. Si conflit il y eut, c’est entre Michel Thévoz, directeur de la Collection de l’Art Brut, adepte des théories de l’antipsychiatrie, et Christian Müller, médecin-directeur de l’hôpital psychiatrique de Cery. Ou encore entre ce dernier et le Dr Barthold Bierens de Haan contre qui Christian Müller intenta même un procès.
Sophie Adriansen s'étant prise d'affection pour Paulin, son personnage, le gratifie d'une fin ouverte. Elle a su tirer un enseignement de cette histoire qui pose quantité de questions: l’acceptation de la différence, la liberté et la nécessité de s’exprimer, l’imaginaire, la frontière entre pathologie et normalité, la prise en charge psychiatrique. Dans ses dialogues, elle restitue avec soin la parole et les mots de Martial, souvent émaillés de particularités du vocabulaire local. (Cela me rappelle que, indépendamment du patois, il était courant à Lausanne d’entendre les expressions suivantes: « Il finira à Bochuz » pour « Il finira en prison »; « Un jour, on le trouvera en bas du pont Bessières » pour « Il se suicidera »; « Il est bon pour Cery » pour « Il est bon pour l’hôpital psychiatrique »; « On va te mettre à Eben Hezer avec les toc-toc »… On dira que c’est aussi une manière d’habiter une ville !)
Arnaud Nebbache a réalisé ses dessins à l'ordinateur en s'inspirant de la technique du pochoir qu'il rehausse de traits au crayon de couleur et dont il a une maîtrise époustouflante. Ainsi s'explique le sentiment d'intemporalité qui s'en dégage. Aussi bien, l’histoire pourrait se dérouler aujourd’hui et pose la question de la place - pour ne pas dire la « non-place » - dans la société et dans l’espace public des personnes atteintes de troubles et de déficiences mentaux. Je vis dans un quartier où est implantée la Fondation Eben-Hezer qui accueille des gens souffrant d’une déficience intellectuelle. Il y a quelques années, on croisait les résidents dans le quartier et dans ses commerces. Ils y mettaient un peu de désordre, d’animation, c’est selon. Ils donnaient au quartier, le temps de leur visite, une apparence de village et ils posaient la question de la réappropriation de l’espace public. Aujourd’hui, on ne les voit plus, ils ne sont plus libres, ou peu, de leurs mouvements. En choisissant comme décor les montagnes plutôt que l’ouverture sur le lac, Arnaud Nebbache nous signifie l’enfermement. Un enferment physique autant que mental. Pour rappel, la ville de Lausanne était, à l’époque, plus rigoriste. Au début des années 1980, une partie de la jeunesse lausannoise exprimait, avec le mouvement « Lôzane bouge », sa révolte contre la course au profit et contre une société qui ne leur accordait que peu de place. Ce mouvement était également agissant dans d’autres villes. Martial, incapable de s’intégrer à un groupe, en l’occurrence à « Lôzane bouge », et ne s’y reconnaissant sans doute pas, n’en éprouvait pas moins un mal-être qu’il a résolu d’une manière originale.
Si l’on cherche à comprendre la raison des mouvements de solidarité en faveur des Paulin, des Martial, ainsi que la nostalgie qui nous prend à l’idée de l’idiot du village, cette bande dessinée pourra nous apporter la réponse. Force est de constater que ces personnages atypiques, qu’on ne connaît finalement pas personnellement, nous apportent une bouffée d’oxygène. A leur manière, ils font ce que nous n’osons faire: se révolter contre certaines normes sociales.
Comme en témoignent avec finesse, dans la bande dessinée, les dialogues et l’utilisation géniale et en survol de la chanson « Qui s’est celui-là » de Pierre Vassiliu, Martial, qui n’avait pas sa langue dans sa poche, analysait son besoin de jouer l’Homme-bus avec beaucoup de clairvoyance. Car il s’agissait bien d’un jeu, néanmoins nécessaire pour qu’il se sente bien et sorte de la dépression dont, disait-il, il souffrait. Etait-il dépressif ou légèrement schizophrène? Peut-être aujourd’hui serait-il diagnostiqué comme doué d’un Haut Potentiel Intellectuel. Son histoire familiale n’était pas non plus rose malgré l’amour inconditionnel de sa grand-mère.
La bande dessinée de Sophie Adriansen et Arnaud Nebbache porte décidément bien son nom et ceux des chapitres qui la composent également. Paulin entrera « dans les clous ». Le secret médical demeurera, la justice de paix aura fait son travail. Demeurent beaucoup de questions dont celles, très actuelles, de la normalité et de la prise en charge des personnes atteintes de troubles psychiques.
Entretien avec Sophie Adriansen et Arnaud Nebbache
Quel est votre rapport à l’Art Brut?
Sophie Adriansen: J’ai rencontré l’Art Brut avec l’oeuvre fascinante et incomparable du Facteur Cheval. Plus récemment, j’ai découvert le travail textile de Judith Scott, et lu avec intérêt l’ouvrage de Pandolfo & Risbjerg, Enferme-moi si tu peux. Je crois que plus encore que les oeuvres en elles-mêmes, ce qui me touche dans l’Art Brut, ce sont les profils de leurs créateurs et les jugements à leur égard. Pourquoi faudrait-il disposer d’une culture artistique pour créer? Les oeuvres produites après un discours académique sont-elles nécessairement plus valables? Ces questions sont passionnantes.
Arnaud Nebbache: Comme de nombreux dessinateurs, je suis sensible à l’Art Brut. Je suis admiratif d’une pratique artistique ou créative décomplexée, intuitive et spontanée là où le métier nous oriente plutôt vers le labeur, où le contexte éditorial et le format BD nous demandent des intentions précises et nous empêchent de réellement libérer nos réponses.
Comment avez-vous eu connaissance de l’histoire de Martial Richoz?
S.A.: J’ai découvert Martial Richoz et son histoire au travers du seule en scène de Marie Baxerres, Martial l’homme bus, que j’ai vu en 2018. J’ai été touchée en plein coeur par ce personnage. Il se trouve que je porte une affection particulière aux transports urbains et aux individus qui y travaillent ; mon premier livre publié a été le témoignage d’un conducteur de métro parisien. Le personnage de Martial Richoz avait tout pour me plaire.
A.N. : J’ai découvert l’histoire de Martial Richoz à la lecture du scénario de Sophie. Le personnage créé dans ce récit m’a beaucoup touché. La solitude de Paulin en premier puis le personnage de Mémé, dévouée, attentionnée, ouverte, compréhensive et pourtant bien plus seule encore.
Connaissez-vous la ville de Lausanne ? Vous êtes-vous documentés en dehors de ce que vous indiquez dans votre bibliographie ? Et sur la ville et ses particularités linguistiques ?
S.A. : Je ne connais pas bien la ville de Lausanne, mais j’ai en France quelques amis suisses qui m’ont aidée quant au vocabulaire pour cet album. Cette histoire aurait sans doute pu se dérouler ailleurs, mais je trouvais intéressant de souligner les particularités locales qui en font la singularité, sinon le charme.
A.N. : Les décors sont inspirés de la ville Lausanne (où je ne suis jamais allé), mais l’important était surtout que l’histoire soit située dans une ville entourée de montagnes. Je me suis appuyé sur l’idée que Paulin soit enfermé dans cette géographie, mais également sur le fait qu’il puisse apercevoir la nature immense de l’intérieur de la ville (impossible dans les villes en plaine). Dans ce contexte, la neige également est un vocabulaire important dans une image, pour insister sur le silence, le temps long…
Pourquoi avoir choisi de changer les noms, voire la physionomie de certains personnages ?
S.A. : Je n’ai malheureusement pas rencontré Martial Richoz, ni les personnes qui l’ont connu. Surtout, je ne souhaitais pas écrire de documentaire sur la personne elle-même, mais bien construire une histoire à partir d’une base réelle, sans faire mystère de celle-ci. Je voulais notamment camper le personnage dans l’enfance, pour que le lecteur ait le temps de faire sa connaissance avant qu’advienne «l’affaire». Lui donner un autre nom, comme à l’ensemble des protagonistes, me permet d’afficher cette licence artistique.
A.N. : Il me semble important que cette histoire puisse être celle de beaucoup de gens sensibles, entiers et passionnés. J’ai trouvé que l’histoire écrite par Sophie parlait de façon plus générale à ceux qui peuvent être mis en marge, pas seulement celle de Martial Richoz.
J’ai imaginé le physique de Paulin avant de me renseigner sur celui de Martial Richoz, je voulais un personnage trop grand, à l’étroit dans le monde qui l’entoure.
Sophie, a-t-il été compliqué de trouver un épilogue, voire à quel moment terminer votre histoire?
S.A. : Je trouvais important de faire apparaître Martial Richoz d’une manière ou d’une autre dans l’ouvrage. J’ai donc choisi de lui laisser le mot de la fin, et décidé que ses propos accompagneraient le choix du personnage de rester enfermé, mais avec la possibilité de jouer, plutôt que d’accéder à une liberté dépourvue de trolleybus… et de sens.
Sans titre, entre 1980 et 1984 Sculpture, assemblage en bois de récupération et installation électrique 146.3 x 65 x 87.5 cm ©Collection de l'Art Brut, Lausanne
Martial vu par Michel Thévoz
Martial et le syndrome vaudois
J’ai fait la connaissance de Martial dans les circonstances suivantes : dans les années 1980, je montais la rue du Pré-du-Marché, très passante, qui mène au musée de l’Art Brut, quand j’entends derrière moi le bruit caractéristique des portes de trolleybus qui se ferment et d’un démarrage. Je saute sur le trottoir, je me dis dans un second temps que cette rue n’est pourtant pas desservie par les transports publics, je me retourne, et je vois Martial avec son simulacre de bus qui réussissait à reproduire à s’y méprendre avec la bouche le bruit du système à air comprimé d’ouverture des portes et de la propulsion électrique. J’ai engagé la conversation, ensuite nous avons pris épisodiquement le café dans une boulangerie avoisinant le musée ; de fil en aiguille, j’en suis venu à acquérir deux bus (il en avait des dizaines) ainsi que des dessins pour la Collection de l’Art Brut. Cela revenait à attribuer une valeur artistique à une prestation tenue pour extravagante ou pathologique. Aujourd’hui encore, on ne trouvera pas un Lausannois âgé qui ne se souvienne de Martial et dont le visage ne s’éclaire quand on évoque son cas. Il est remarquable qu’on ait fini par consacrer des livres, des films et des émissions TV à cet individu qu’un juge de paix (et non un psychiatre, il faut le préciser) avait fait interner au motif qu’il était atteint de dérangement mental et qu’il troublait l’ordre public.
Dans un premier temps, encore dans l’ambiance de Mai 68, j’avais salué la prestation de Martial comme une manifestation libertaire et comme un désencadrement de l’art. Je l’avais associée au coup d’éclat du Living Theater à Genève, qui avait été frappé d’interdiction pour être « descendu dans la rue » et avoir ainsi troublé l’ordre public (il est significatif que le juge de paix ait admis « libéralement » que Martial continue à faire l’homme-bus, mais chez lui, pas dans la rue !). Deux décennies plus tard, dans un commentaire de l’exposition Véhicules à la Collection de l’Art Brut, j’écrivais ceci : « Gonflé d’importance, Martial avait visiblement le sentiment de maîtriser le symbole même du pouvoir, de l’ordre et du service publics au milieu de cette espèce de basse-cour que constitue la ville piétonnière. Il admonestait les passants pour les rappeler à la discipline et les exhorter à suivre aussi rigoureusement que lui la ligne qui leur était assignée, sous peine de déraillement. Bref, à l’inverse du « tramway nommé désir », son trolleybus nommé devoir illustrait un principe d’ordonnancement du monde et de la vie sociale. Outre ces bus bricolés qu’il a malheureusement fini par détruire, Martial a représenté la trame des fils électriques de trolleybus qui se découpent sur le ciel comme un réseau à la fois directionnel et carcéral. » J’allais jusqu’à faire la relation avec le Parti des automobilistes, qui, à l’époque, préconisait un alignement de l’organisation sociale sur le règlement de la circulation et sur le traitement informatique du trafic.
Martial prédicateur allumé et réactionnaire, ou artiste de rue soixante-huitard ? C’est à nous d’en décider, décision lourde de conséquences, puisqu’elle revient soit à condamner Martial à la détention psychiatrique, soit à lui ouvrir l’accès au seul mass media digne de ce nom : la rue (notons que la question n’est pas nouvelle : qui donc était paranoïaque, Jean-Jacques Rousseau ou ceux qui lui lançaient des pierres, fallait-il le lire ou le lapider ?). Encore que, opter entre l’art et la folie, c’est déférer à une alternative simpliste et comminatoire. On ne saurait verser purement et simplement Martial dans la catégorie des artistes, comme s’il avait donné la représentation moliéresque d’une névrose collective. Il l’a fait en enfant plus qu’en comédien, et, par le fait, il nous met au défi d’inventer un accueil particulier à sa prestation, qui ne correspond à aucun standard de représentation théâtrale.
Je qualifierais volontiers Martial d’attardé, s’il était possible d’exonérer ce terme de sa connotation péjorative et de lui restituer sa richesse potentielle – prendre acte, en l’occurrence, des ressources expressives d’un individu qui ne s’est pas laissé exiler de l’eldorado des premières années. Martial était resté enfant, on l’a dit et redit – ainsi s’expliquait l’amitié que lui portaient les gamins et gamines du quartier, qui le lavait du soupçon ignominieux de pédophilie. Pour autant, il en avait la conscience lucide, s’exprimant à ce sujet avec une clarté d’élocution qui ne pouvait être le fait que d’un adulte. Enfant et/ou adulte ? On doit reconnaître que cette ambivalence, peut-être persistante chez certains individus, Martial l’a cultivée et théâtralisée pour le divertissement ou l’édification des passants, mais au grand dam d’un juge de paix répressif et d’une poétesse mielleuse (voir l’émission de Temps Présent).
Essayons de débrouiller les choses. « L’enfance sait ce qu’elle veut : elle veut sortir de l’enfance », disait Jean Cocteau. L’enfant, effectivement, veut faire comme les adultes, il essaie de saisir et d’intérioriser les oppositions fondamentales. Dans les histoires qu’on lui raconte, il veut savoir qui est le bon et qui est le méchant ; il fait des bêtises pour qu’on lui trace des limites ; au parc il reproduit à la craie le marquage au sol de la circulation et les sens interdits ; bref, il fait des efforts considérables pour s’initier au code social. L’adulte réagit en sens inverse, mais avec une marge de choix : il peut opter pour l’infantilisme obscurantiste qui le conduira au Parti des automobilistes ou à ses avatars actuels ; il peut opter, tout à l’opposé, pour « l’enfance retrouvée à volonté » des poètes – autrement dit, l’enfance comme ressource ou comme régression. On pense à la corde qui paraît retenir le cerf-volant alors qu’elle assure son envol : va-t-on s’identifier à la corde et à sa raideur contraignante, ou au cerf-volant et à ses évolutions jubilatoires ?
On doit convenir que Martial est resté branché sur ces lignes aériennes directionnelles, allégoriques aussi bien : il a érigé son véhicule et le réseau électrique en modèle éthique et social, comme un miroir grossissant de ce que j’ai appelé le « syndrome vaudois » : ce qui le rangerait dans la catégorie disciplinaire, à l’instar de la plupart de ses concitoyens. Sur le moment, les Lausannois riaient de lui comme d'un enfant attardé, ou ils en avaient un peu peur, comme d'un adulte dérangé. Mais je crois que, au-delà de ces réactions défensives, ils étaient fascinés par une prestation qui les initiait à leur propre aliénation. « Si un homme qui se croit un roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l'est pas moins », disait Lacan ; pour autant, celui qui réussit à donner le spectacle de cette aliénation latente et généralisée, on peut dire que c’est un artiste. Martial jouait-il, en enfant ou en comédien ? Ou délirait-il ? Il fonctionnait au courant alternatif, comme ses trolleybus, il pressentait la portée de sa prestation, il la vivait comme une véritable représentation requérant des spectateurs. « Vous pensez bien que je ne me prenais pas réellement pour un conducteur de bus, je ne suis pas fou ! », a-t-il déclaré dans le feu d’une interview.
A tout bien considérer, le diagnostic, c’est lui qui le pose. Il faut revenir au postulat émis par Lévi-Strauss, Foucault, Deleuze, etc., que la présumée « maladie mentale » est prioritairement déterminée par l’attitude et les pratiques du milieu à son endroit, contrairement à ce qui serait une maladie organique. Aux yeux du juge de paix, Martial troublait l’ordre public et relevait de la psychiatrie; aux yeux des passants, il était ce qu’on appelait un « innocent » ; aux yeux des amateurs d’art et d’Art Brut en particulier, on pouvait assimiler ses prestations à des performances avant la lettre, dignes du musée ; dans une société « tribale », cette duplicité aurait été reçue comme une faculté exceptionnelle de plasticité mentale qui eût fait de Martial un shaman. Bref, il nous appartient de nous déterminer à cet égard, et de nous questionner sur notre propre cas.
La question rebondit après même son internement, lorsque, avec les meilleures intentions du monde, les Transports Publics Lausannois ont offert à Martial un trolleybus désaffecté, qu’ils ont installé sur parpaings dans un jardin public de la commune de Coinsins, et qui a été transféré deux ans plus tard dans le parc de l’Hôpital de Cery. On aurait pu penser de prime abord à un cadeau extraordinaire et réparateur, qui aurait indemnisé Martial de son internement. On pouvait penser, tout à l’inverse, à une reconduction symbolique de l’enfermement : on n’avait pas affaire un « vrai » trolleybus, faute d’être raccordé au réseau électrique et de rouler, et pas davantage à un jouet, puisqu’il ne se prêtait plus au bricolage mis en œuvre dans les caddies ; ce pseudo-trolleybus ou pseudo-jouet revenait à dépouiller l’objet de son caractère symbolique, ludique, pratique ou artistique, à postuler que Martial se prenait vraiment pour un conducteur de trolleybus, à prendre par conséquent l’option de la maladie, à enfermer Martial dans ce statut, à l’obliger, de surcroît, sociable qu’il était, à manifester de la reconnaissance. Cependant, Martial s’est montré une nouvelle fois inventif en faisant pour ainsi dire de nécessité vertu : il s’est accommodé de l’immobilisation du véhicule en l’investissant comme résidence secondaire, décorée et tapissée, dans laquelle il lui est même arrivé d’inviter une amie.
Le véritable coup de grâce « pathologique » lui a été asséné par la « thérapie » médicamenteuse, qui l’a fait grossir jusqu’à atteindre 185 kilos et l’a peut-être achevé. Encore une question qui nous est posée, celle du sort que nous réservons à ceux que nous étiquetons expéditivement comme « malades mentaux », une question que nous ne saurions aborder ici, mais qui trouve un développement remarquable dans l’ouvrage de Barthold Bierens de Hahn, "Chronique d’un voyage en psychiatrie". Michel Thévoz
©Jean-Philippe Daulte (1984)
Martial Richoz est décédé le 29 juin 2024, à l'âge de 62 ans. Dans un article paru le 21 février 2025 dans la Tribune de Genève, le Dr Bierens de Haan dit la chose suivante: «Les psychiatres et leurs médicaments l’avaient transformé, à l’âge de soixante ans, en un nourrisson sumo totalement dépendant de la société. L’ordre public était sauf.» A suivre...
Bibliographie/Sources
Voie de garage, Sophie Adriansen, ill. Arnaud Nebbache, Dargaud, 2025
Enferme-moi si tu peux, Anne-Caroline Pandolfo, ill. Terkel Risbjerg, Casterman, 2019
Martial dit l'homme bus, Michel Etter, Videal Studio, 1983 (film disponible sur youtube)
Affaire Martial: bruits et solitude, André Gazut, Viviane Mermod-Gasser, Temps Présent, Télévision Suisse Romande, 1986 (reportage disponible sur youtube)
"Circulez!", in Véhicules, Collection de l'Art Brut, 5 Continents, 2013, p. 19-29
L'Homme-bus: une histoire des controverses psychiatriques (1960-1980), Cristina Ferreira, Ludovic Maugué, Sandrine Maulini, Georg, 2020
Chronique d'un voyage en psychiatrie, Barthold Bierens de Haan, Le Condottiere, 2024
Série "L'affaire Martial Richoz dit l'homme-bus". Episode 1/2: Un trolley nommé désir. Episode 2/2: Terminus, tout le monde descend, Radio France/France Culture, 2023
"Qui c'est celui-là?", [chanson de] Pierre Vassiliu, 1973
"Ma bonne étoile", [chanson de] Joe Dassin, 1969
Martial l'homme bus, spectacle de et avec Marie Baxerres
A noter: le projet d'un spectacle de rue Phil le conducteur (titre provisoire) monté et joué par Cédric Blacha et la Cie Take Care (2026)
Dessins réalisés par Martial Richoz entre 1970 et 1985
©Collection de l’Art Brut, Lausanne
La lapindicite / Christine Naumann-Villemin, Arnaud Nebbache
"Pauvre petit Ignace ! Il ne comprend pas ce qui lui arrive, il a TROP mal au ventre. Peut-être bien que le grand méchant Hannibal y est pour quelque chose ? Car, jour après jour, le grand menace le petit et le mal de ventre d'Ignace empire..." 4ème de couverture
Kaléidoscope, 2014.