Sais-tu, Vie, d'où l'âme est issue,
Toi qui gardes tout en mémoire?
Pourquoi sont coupés mes tissus
En un fil perdu par mes Moires?
De ces trois beautés métissées,
Aucune n'entend: « Mais tissez! »
À deux mains sont tenues aiguilles,
Mais seul demain les fait tourner.
Dès l’aube, le pendule oscille
Sans que je puisse le freiner.
Sais-tu, Temps, où il me conduit,
L’étroit cours qu’avec toi je suis?
Se cachent heures qui me fuient
Dans les trois couches de la nuit.
Temps, ô Temps, autant de rivières
Tu as que de flots, Temps avide!
Mon regard vague, dans ta mer,
Comme une clepsydre se vide.
Ne connaître plus que l’abîme :
Tel est l’aveuglement ultime.
Temps, ô Temps, au temple des morts,
Tu tournes en rond, Temps abside!
Comme sabliers, barque au port,
L’on me retourne où tu résides.
Ignorer la Source et prier :
Tel est l’égarement premier.
Pourquoi, Vie, m’écouler quand coule
L’encre aux traces indélébiles?
Instants s’enroulent, se déroulent;
Les toiles filantes défilent.
Ceux que Temps libère, il enchaîne.
Ceux qu’il guérit, il blesse encore.
Ah, Temps! Attends que je revienne!
Dans l’envol, espoirs s’évaporent.
Temps, ô Temps! Titan chronophage,
Sais-tu où font tes crocs naufrage?
-Poésie: "Temps et ratures, temps oral", à lire dans "Genèse d'une femme" par Marine Mariposa, disponible gratuitement sur https://sites.google.com/view/papillondusublime/gen%C3%A8se-dune-femme
-Image: "Passage", Anna Sahlstén