La fausse croisade des élites pour sauver le monde - sans rien changer
Traduction libre et sauvage d’un article d’Anand Giridharadas pour le Guardian, janvier 2019.
Les géants actuels de la finance et de la technologie veulent résoudre les grands problèmes mondiaux, pour autant que les solutions ne compromettent jamais leur propre fortune et leurs pouvoirs.
Une société qui réussit est une machine à progrès. Elle produit de l’avancement humain avec le matériau brut de l’innovation. La machine américaine est cassée. Le même constat vaut pour d’autres pays à travers le monde. Et désormais, ceux qui ont brisé la machine à progrès sont nombreux à tenter de nous vendre leurs services de réparation.
Ces dernières décennies, quand on a récolté les fruits du changement aux Etats-Unis, les très riches s’en sont accaparé la quasi totalité. Par exemple, depuis 1980 le revenu brut moyen du dizième supérieur des Américains a doublé, celui des 1% les plus riches a plus que triplé, celui des 0.001% était multiplié par plus de sept - alors que le revenu brut moyen de la moitié la moins favorisée des Américains est resté presque exactement le même. Ces chiffres familiers résultent de trois décennies et demi de merveilleux, d’étourdissants changements, avec un impact nul sur la fiche de paie moyenne de 117 millions d’Américains. Globalement, et sur la même période, selon le World Inequality Report, le top 1% s’est approprié 27% des nouveaux revenus, tandis que la moitié la moins favorisée de l’humanité - soit actuellement près de 3 milliards de personnes - n’en a vu que 12%.
Ce n’est pas faute d’innovation, si de nombreux Américains ont à peine bénéficié de cette période - comme d’autres habitants du monde occidental. C’est à cause de nos contrats sociaux, qui ont failli à traduire l’innovation en amélioration de nos existences. Par exemple, les scientifiques américains font le plus grand nombre de découvertes importantes en médecine et publient plus de travaux biomédicaux que dans n’importe quel autre pays - mais la santé moyenne des américains est moins bonne et s’améliore plus lentement que celle de leurs semblables dans d’autres pays riches. En quelque années, l’espérance de vie a même décliné. Les inventeurs américains développent de nouveaux et stupéfiants moyens d’apprentissage grâce au pouvoir de la vidéo et de l’internet, souvent gratuitement - mais ceux qui sortent aujourd’hui des lycées américains font en moyenne moins bien aux tests de lecture qu’en 1992. Le pays a connu une “renaissance culinaire”, comme le formulait un certain magazine, à coup de marchés locaux et d’enseignes Whole Foods - mais elle a échoué à améliorer la nutrition de la plupart des gens, avec une incidence croissante de l’obésité et des maladies associées.
Les outils pour devenir entrepreneur semblent plus accessibles que jamais, pour l’étudiant qui apprend à coder en ligne ou pour le chauffeur Uber - mais la proportion des jeunes qui possèdent une affaire a chuté des deux tiers depuis les années 80. L’Amérique a donné naissance à deux méga-marchés du livre en ligne, Amazon et une autre société, Google, qui a scanné plus de 25 millions d’ouvrages à disposition du public - mais l’illétrisme se maintient obstinément, et la part des Américains qui lisent au moins une oeuvre de littérature par an a chuté de presque un quart ces dernières décennies. Le gouvernement dispose de plus de données, de plus de moyens de communiquer avec les citoyens et de les écouter - mais ils sont quatre fois moins nombreux à lui faire confiance que lors des tempêtueuses années 1960.
Pendant ce temps, les chances d’avancement social sont passées de réalité partagée à bonus pour ceux qui sont déjà bien avancés. Parmi les Américains nés dans les années 1940, ceux qui ont grandi au sommet de la classe moyenne supérieure et au bas de la classe moyenne inférieure avaient grosso modo 90% de chance de réaliser le soi-disant rêve américain, c’est-à dire de connaître un meilleur sort que leur parents. Parmi les Américains nés en 1984, qui évoluent aujourd’hui dans l’âge adulte, la réalité est partagée en deux. Ceux qui ont grandi aux environs du sommet de l’échelle ont maintenant 70% de réaliser ce rêve. Dans le même temps, ceux qui sont issus du bas, et qui ont le plus besoin d’élévation, ont 35% de chance de grimper plus haut que le niveau de leurs parents. Et les plus riches ne monopolisent pas seulement le progrès et l’argent: les hommes riches américains, qui tendent à vivre plus longtemps que les citoyens de n’importe quel autre pays, vivent aujourd’hui 15 ans de plus que les hommes pauvres américains, lesquels n’ont que l'espérance de vie de leurs homologues soudanais et pakistanais.
Ainsi, des millions d’Américains, à gauche comme à droite, sont habités d’un même ressenti: pour les gens comme eux, les dés sont pipés. Peut-être est-ce pourquoi nous entendont constamment des condamnations du “système”, puisque c’est du système que les gens attendent la transformation de développements fortuits en progrès sociaux. Au lieu de cela le système - en Amérique et dans la plus grande partie du monde - a été organisé pour que les bénéfices de l’innovation soient siphonnés vers le haut, de sorte que les fortunes des milliardaires de par le monde croissent aujourd’hui à un rythme deux fois supérieur au reste de la population, et que le top 10% de l’humanité ait fini par détenir plus de 85% de la richesse mondiale. Publiées cette semaine par Oxfam, de nouvelles données montrent qu’en 2018 les 2’220 milliardaires que compte notre planète ont accru leur fortune de 12%, tandis que la moitié inférieure de l’humanité est devenue 11% plus pauvre. Au vu de tels faits, on ne s’étonnera pas que les électeurs américains (et des autres pays) semblent être devenus plus irritables et suspicieux ces dernières années, qu’ils embrassent des mouvements populistes de gauche comme de droite, qu’ils introduisent le socialisme et le nationalisme au coeur de la vie politique, d’une manière qui aurait été impensable auparavant, et qu’ils succombent aux théories consipirationnistes et aux fake news. Des deux côtés de la frontière idéologique, on reconnait toujours plus que le système est cassé, que le système doit changer.
Face à cette colère de masse, certaines élites se sont retranchées derrières des murs et des portails ou sur des domaines fonciers. Elles ne sortent que pour tenter de s’accaparer encore plus de pouvoir politique, afin de se défendre contre la foule. (Les frères Koch, on vous a repéré!) Mais ces dernières années, de nombreux Américains fortunés ont aussi essayé quelque chose d’autre, quelque chose d’à la fois louable et intéressé: ils ont tenté de se saisir du problème. Tout autour de nous, les gagnants de notre très inéquitable status quo se revendiquent eux-mêmes partisans du changement. Ils connaissent le problème, et ils veulent faire partie de la solution. En fait, ils veulent guider la recherche de solutions. Ils pensent que leurs solutions méritent d’être en tête de proue du changement social. Ils peuvent rejoindre des mouvements initiés par des gens ordinaires pour résoudre certains problèmes sociaux. Mais le plus souvent, ces élites lancent leur propres initiatives, et endossent le changement social comme s’il n’était qu’une autre action dans leur portefeuille ou une autre société à restructurer. Parce qu’ils sont chargés de ces tentatives de changement social, leurs initiatives reflètent tout naturellement leurs biais.
Pour la plus grande part, ces initiatives ne sont pas démocratiques, elle ne font pas appel à une démarche collective et ne reflètent pas de solutions universelles. Bien plutôt, elles favorisent l’emploi du secteur privé et de ses charitables butins, une perspective propre à la logique de marché et le court-circuitage du gouvernement. Elles reflètent un point de vue extrêmement influent, selon lequel les gagnants d’un status quo injuste - ainsi que les outils, les mentalités et les valeurs qui les ont aidé à gagner - détiennent le secret du redressement des injustices. Dans notre époque d’inégalité, ceux qui sont le plus à risque d’être les objets de la colère se métamorphosent ainsi en sauveurs. Chez Goldman Sachs, des financiers à la fibre sociale cherchent à changer le monde à coup d’initiatives “win-win” telles les “obligations vertes” et les “investissements d’impact”. Des entreprises technologiques comme Uber et Airbnb se donnent pour mission de conférer du pouvoir aux pauvres, en leur permettant de conduire des personnes ou de louer leurs chambres en trop. Les consultants en management et les éminences grises de Wall Street cherchent à convaincre les acteurs sociaux qu’ils doivent poursuivre leur objectif d’une plus grande égalité en siégeant à des conseils d’administration et en endossant des postes de direction.
Sponsorisés par des ploutocrates et de grandes entreprises, des conférences et festivals d’idées - tels le World Economic Forum, qui se déroule cette semaine à Davos - accueillent des tables rondes sur l’injustice et promeuvent des “thought leaders” qui acceptent que leur pensée sur l’amélioration de notre existence reste confinée au cadre d’un système défectueux, plutôt que de s’attaquer aux défauts. Des sociétés profitables, à la construction et aux méthodes douteuses, s’engagent pour la responsabilité sociale du monde entrepreneurial. Quelques riches personnalités font parler d’elles en “redonnant” - sans égard pour les sérieux problèmes sociaux qu’elles pourraient avoir causé en constituant leur fortune. Les forums de réseautage d’élite, comme le Aspen Institute et le Clinton Global Initiative, préparent les riches à devenir des leaders autoproclamés du changement social, et à s’attaquer à des problèmes que leurs semblables ont contribué à créer ou a maintenir. Une nouvelle espèce de société soit disant “B-Corp” a vu le jour, orientée vers la communauté, qui reflète une foi selon laquelle les intérêts privés éclairés des entreprises constituent le plus sûr garant du bien-être public - plus que, disons, les régulations publiques. Deux milliardaires de la Silicon Valley ont financé une initiative pour repenser le parti Démocrate. L’un d’eux peut déclarer, sans la moindre ironie, qu’il a pour but de faire entendre la voix des sans-pouvoir et de limiter l’influence politique des riches comme lui.
Ce genre d’élite croit et promeut l’idée que le changement social devrait être poursuivi principalement à travers le libre marché et les actions volontaires, et non à travers la vie publique, la loi et les réformes des systèmes que les gens possèdent en commun; qu’il devrait être supervisé par les gagnants du capitalisme et leur alliés, et qu’il ne devrait pas s’opposer à leurs besoins; que les plus grands bénéficiaires du status quo devraient jouer le premier rôle dans la réforme de ce même status quo. C’est ce que j’appelle “MarketWorld” - un pouvoir grandissant de l’élite, défini par des motifs concurrents, faire bien et faire le bien, changer le monde tout en tirant profit du status quo. Il est constitué d’hommes d’affaire éclairés et de leur collaborateurs dans les mondes des oeuvres de bienfaisance, des universités, des médias, des gouvernements et des think-tanks. Il a ses propres penseurs, qu’il appelle “thought-leaders”, son propre langage et même ses propres territoires - dont un archipel mouvant de conférences durant lesquelles ses valeurs sont renforcées, disséminées et transformées en actions. MarketWorld, c’est un réseau et une communauté, mais aussi une culture et un état d’esprit.
Les élites de MarketWorld parlent souvent en des termes tels que “changer le monde” ou “faire du monde un endroit meilleur” - un langage normalement plus en phase avec des manifestations urbaines qu’avec des stations de ski huppées. Mais nous restons face à l’indéniable constat que, même si ces élites ont fait beaucoup pour aider, elles ont continué de s’accaparer une part écrasante des fruits du progrès, que la vie de l’Américain moyen s’est à peine améliorée, et que virtuellement toutes les institutions américaines ont perdu la confiance du public, à l’exception de l’armée.
L’ex-président US Bill Clinton est l’une des figures les plus imposantes de cette nouvelle approche du changement. Après avoir quitté ses fonctions, en 2001, il s’est fait le promoteur d’une certaine manière d’améliorer le monde à travers des partenariats publics-privé, avec sa fondation et son Clinton Global Initiative, une rencontre annuelle à New York. Il a réuni des acteurs comme Goldman Sachs, la Fondation Rockfeller et McDonald’s, parfois avec un partenaire public, afin de résoudre de grands problèmes selon des modalités qui conviennent aux ploutocrates.
Après l’éruption populiste qui a résulté dans la défaite d’Hillary Clinton aux présidentielles US 2016, j’au demandé à l’ancien président ce qu’il identifiait derrière cette bouffée de colère populaire. “La douleur et la fureur que nous voyons se réfléchir dans les élections s’est construite depuis longtemps”, m’a-t-il répondu. Il pensait que cette colère ”est nourrie en partie par le sentiment que les puissants au sein du gouvernement, de l’économie et de la société ne se soucient plus d’eux ou les regardent de haut. Ils veulent devenir des acteurs de notre progression vers des opportunités, une stabilité et une prospérité pour tous”. Mais quand il a expliqué sa solution, celle-ci ressemblait fort au modèle pour lequel il était déjà engagé: “La seule réponse est de construire un partenariat agressif et créatif pour améliorer les choses, qui réunisse tous les niveaux du gouvernement, du secteur privé et des organisations non-gouvernementales”.
En d’autres termes, la seule réponse réside dans la poursuite du changement social hors des forums publics traditionnels, avec des représentants politiques comme contributeurs parmi d’autres, et des corporations qui auraient le dernier mot quant à savoir si elles veulent soutenir ou non une initiative donnée. Bien sûr, la colère populaire s’est en partie dirigée contre ces mêmes élites qu’il avait cherché à réunir, sur lesquelles il avait fait le pari de sa théorie de solution post-politique, qui avaient perdu la confiance de tant de millions de personnes, en les faisant se sentir trahies, non considérées et méprisées.
Ce que les gens ont rejeté aux Etats-Unis - aussi bien qu’en Grande-Bretagne, en Hongrie et ailleurs - c’était, selon leur perception, la domination des élites globales, qui mettent la poursuite du profit avant les besoins de leur voisins et concitoyens. Ces élites semblaient plus loyales les unes envers les autres qu’envers leur propres communautés; elles faisaient souvent preuve d’un plus grand intérêt pour de distantes causes humanitaires que pour les souffrances de ceux qui vivent 15 kilomètres plus à l’Est ou à l’Ouest. Les citoyens frustrés ont senti qu’il n’avaient aucun pouvoir sur ces élites férues de feuilles Excel - et de Powerpoints - sans mesure avec le pouvoir que ces mêmes élites avaient gagné sur eux, que ce soit en modifiant leurs horaires de travail, en automatisant leur usine ou en glissant discrètement une loi pour que l’école de leur enfant dispense un curriculum élaboré par des milliardaires. Ce qu’ils n’ont pas apprécié, c’était de voir le monde changer sans eux.
Pour nous tous, cela soulève une question: sommes-nous prêts à confier notre futur à des élites ploutocratiques, progressivement, à chaque initiative supposée “changer le monde”? Sommes-nous prêts à considérer comme un échec la démocratie participative et comme la nouvelle voie à suivre ces autres formes privées d’initiative au changement? La déliquescence de l’autonomie du pouvoir américain est-elle une excuse pour que nous contournions le problème et la laissions s’étioler encore plus? Ou la démocratie au sens propre, dans laquelle nous avons tous potentiellement une voix, vaut-elle encore la peine de se battre?
On ne peut nier que les élites actuelles de l’Amérique sont peut-être parmi les plus socialement impliquées de l’Histoire. Mais suivant la froide logique des nombres, elles comptent également parmi les plus prédatrices. En refusant de mettre en péril leur style de vie, en rejetant l’idée que les puissants doivent faire des sacrifices pour le bien commun, elles s’accrochent à une série de bricolages sociaux qui leur permettent de monopoliser le progrès, pour en donner des miettes symboliques aux nécessiteux - lesquels, pour nombre d’entre eux, n’auraient pas besoin de ces miettes si la société fonctionnait correctement. Il est crucial que nous tentions de comprendre le lien entre les préoccupations sociales de ces élites et leur prédation, entre leurs aides extraordinaires et leur non moins extraordinaire thésaurisation, entre l’exploitation - et peut-être l’encouragement - d’un statu quo indigne et les tentatives des exploiteurs d’en réparer une petite partie. Il est également important de comprendre comment les élites voient le monde, afin que nous puissions mieux évaluer les mérites comme les limites de leur campagnes visant à “changer le monde”.
Il existe de nombreuses manières de faire sens avec toutes ces préoccupations et prédations des élites. L’une serait que les élites font de leur mieux. Le monde est ce qu’il est, les forces de l’époque sont telles que nul ne peut résister, et les plus chanceux offrent leur assistance. Ce point de vue impliquerait que l’aide des élites n’est qu’une goutte d’eau dans la mer, mais il rassure du fait que c’est au moins quelque chose. Un point de vue légérement plus critique serait que ce genre d’initiative du changement est bien-intentionné mais inadéquat. Il traite les symptômes et non la racine du problème - il ne change pas les fondamentaux à l’origine de nos souffrances. Selon cette optique, les élites se dérobent au devoir d’une réforme plus significative.
Mais il existe encore une autre manière plus sombre de juger les conséquences de ce profilage des élites à l’avant-garde du changement social: non seulement ces actions échouent à améliorer les choses, mais elles contribuent à les maintenir telles qu’elles sont. Après tout, cela émousse un peu la colère populaire d’exclusion du progrès. Cela améliore l’image des gagnants. En déployant des demi-mesures privées et volontaires, on évince des solutions publiques qui résoudraient les problèmes pour tous, avec ou sans la bénédiction des élites. Il est indéniable qu’aujourd’hui, l’épanchement des changement sociaux des élites apporte des bienfaits, apaise des douleurs et sauve des vies. Mais nous devrions aussi nous rappeler les mots d’Oscar Wilde à propos de telles obligeances des élites, lesquelles “ne sont pas des solutions” mais “une aggravation de la difficulté”. Il y a plus d’un siècle, à une période agitée comme la nôtre, il écrivait: “De même que les pires esclavagistes étaient ceux qui se montraient bons envers leurs esclaves, et prévenaient ainsi que ceux qui souffraient du système en réalisent l’horreur, ou que les observateurs ne le comprennent, de même, dans l’état actuel des choses en Angleterre, ceux qui font le plus de mal sont ceux-là mêmes qui tentent de faire le plus grand bien.”
Cette formule d’Oscar Wilde pourrait sembler extrême à une oreille contemporaine. Comment pourrait il y avoir quelque chose de mal à tenter de faire le bien? La réponse pourrait être: quand le bien est complice d’un mal encore plus important, à plus forte raison invisible. A notre époque, ce mal se concrétise dans la concentration d’argent et de pouvoir entre les mains d’une minorité, qui, du fait de cette concentration, bénéficie d’un quasi monopole sur les bénéfices du changement. Non seulement les bonnes actions des élites ne portent pas préjudice à cette concentration, mais elles la consolident. En effet, quand les élites se chargent de la direction du changement social, elles peuvent le remodeler - avant tout, pour le présenter comme quelque chose qui ne menacera jamais les gagnants. A une époque définie par un gouffre entre les détenteurs du pouvoir et les autres, les élites ont diffusé l’idée selon laquelle les gens doivent être aidés, mais uniquement selon la logique du marché, et sans renverser fondamentalement les équations du pouvoir. La société devrait être changée de manière à ne pas changer le système économique sous-jacent, qui a permis aux gagnants de gagner et favorisé les problèmes qu’ils cherchent à régler.
La large adhésion à ce principe aide à comprendre le sens de ce que nous observons un peu partout: des personnalités de pouvoir qui se battent afin de “changer le monde” pour le maintenir essentiellement identique, afin de “redonner” pour préserver une indéfendable distribution de l’influence, des biens et des moyens. Y a-t-il une meilleure manière de faire?
Le secrétariat général de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OECD) - une organisation de recherche et de politique qui travaille au service des pays les plus riches du monde - a comparé l’attitude dominante des élites à celle du fictionnel aristocrate italien du 19ème siècle Tancredi Falconeri, du roman “Le Guépard” de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Celui-ci déclare: “Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change”. Si cette optique est correcte, alors une grosse partie de la charité contemporaine, de l’innovation sociale ou du marketing du genre “achètes-en un / donnes-en un” pourrait ne pas tant consister en des mesures réformatrices qu’en des formes d’auto-défense conservatrice - des mesures qui protègent les élites de changements plus menaçants. Parmi les problèmes mis à l’écart, note le président de l’OCDE, “les croissantes inégalités de revenu, de fortune et d’opportunité; la déconnexion croissante entre la finance et l’économie réelle; les différences croissantes de niveau de productivité entre travailleurs, entreprises et régions; la dynamique “winner takes it all” sur de nombreux marchés; la progressivité limitée de notre système d’imposition; la corruption et la capture du politique et des institutions par des intérêts privés; le manque de transparence et de participation des citoyens ordinaires dans la prise de décision; la solidité de l’éducation et des valeurs transmises aux générations futures”. Les élites, écrit-il, ont trouvé une myriade de moyens afin de “changer les choses en surface pour qu’en pratique rien ne change du tout”. Ceux qui ont le moins d’intérêts authentiques au changement se sont auto-attribué la charge du changement social - avec souvent l’assentiment passif de ceux qui en auraient le plus besoin.
Il est congruent qu’une époque marquée par de telles tendances culmine avec l’élection de Donald Trump. Il est à la fois un révélateur, un exploiteur et une incarnation du culte du changement social des élites. Comme peu d’autres l’ont fait avec succès avant lui, il a puisé dans une intuition répandue, selon laquelle les élites prétendent fallacieusement faire ce qui est le meilleur pour la plupart des américains. Il a exploité cette intuition, l’a amplifiée par une colère frénétique et en a redirigé la plus grande partie non vers les élites, mais vers les américains les plus vulnérables et les plus marginalisés. Il est devenu l’incarnation même de la falsification qui avait alimenté son ascension. Comme les élites qu’il a attaqué, il est devenu cette figure de l’establishment qui se portraiture trompeusement en rebelle. Il est devenu cet homme riche et éduqué qui se présente comme le meilleur protecteur des pauvres et des sans éducation - qui insiste, contre toute évidence, que ses intérêts privés n’ont rien à voir avec les changements qu’il poursuit. Il est devenu le meilleur représentant de cette théorie, courante chez les agents ploutocratiques du changement, selon laquelle ce qui est le meilleur pour lui l’est également pour les sans-pouvoir. Trump est la reductio ad absurdum d’une culture qui charge les élites de réformer le système qui les a fait et qui abandonne les autres dans la poussière.
Un détail réunit ceux qui ont voté pour Trump et ceux qui se désespèrent de son élection - et la même chose pourrait être dite des partisans et des opposants au Brexit: la conscience que le pays a besoin de réformes transformationnelles. La question à laquelle nous sommes confrontés est la suivante: les élites fortunées, qui font déjà la loi dans l’économie et exercent une énorme influence dans les coulisses du pouvoir politique, devraient-elles être autorisées à continuer leur assujetissement du changement social et de la poursuite d’une plus grande égalité? Il y a mieux encore que le contrôle de l’argent et du pouvoir: le contrôle des efforts en vue de reconsidérer la distribution de l’argent et du pouvoir. Il y a mieux encore qu’être un renard: être un renard à qui l’on confie la surveillance du poulailler.
L’enjeu est de savoir si la réforme de notre vie en commun doit être dirigée par des gouvernements élus et responsables devant le peuple, ou par des élites aisées qui prétendent connaître nos meilleurs intérêts. Nous devons décider si, au nom de valeurs ascendantes comme le rendement ou les échelles, nous acceptons que la finalité de la démocratie soit usurpée par des acteurs privés, qui souvent aspirent sincèrement à améliorer les choses mais cherchent - à chacun ses priorités - à se protéger eux-mêmes. Certes, le gouvernement américain est actuellement dysfonctionnel. Mais il s’agit d’une raison de plus pour considérer sa réfection comme la plus importante priorité nationale. Le court-circuitage de notre démocratie souffrante fait souffrir encore plus la démocratie. Nous devons nous demander pourquoi nous avons si facilement perdu la foi dans les moteurs du progrès, qui nous ont mené où nous sommes aujourd’hui - dans l’effort démocratique de proscrire l’esclavage, de mettre fin au travail des enfants, de limiter la journée de travail, d’assurer la sécurité des médicaments, de protéger les négociations syndicales, de créer des écoles publiques, de vaincre la Grande Dépression, d’électrifier l’Amérique rurale, de réunir une nation par les routes, de poursuivre l’objectif d’une société sans pauvreté, d’étendre les droits civiques aux femmes, aux noirs américains et aux autres minorités, de fournir à nos concitoyens l’accès à la santé, à la sécurité et à la dignité dans la vieillesse.
Actuellement, nombre de réformes apparentes ne font en réalité que défendre l’immobilisme. Quand nous verrons clair à travers les mythes qui promeuvent cette erreur de perception, la voie vers le changement authentique se fera jour. Il sera à nouveau possible d’améliorer le monde sans obtenir des puissants leur laisser-passer.
Anand Giridharadas pour le Guardian