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10 - United colors of déception (Le Tyrolien de la Formule 1)
Damon Hill décroche son premier titre de Champion du Monde sur Williams Renault en 1996. Le Britannique impose sa FW 18 lors des six des neuf premiers Grands Prix de la saison, puis connaît un passage à vide, à l'inverse de son coéquipier Jacques Villeneuve. La fin du Championnat tient toutes ses promesses avec un nouveau duel : Hill vs Villeneuve, une affiche pleine de symboles. Les fils des deux regrettés pilotes ont en effet réécrit l'histoire de la Formule 1 en 1996. Le Québécois fraîchement débarqué de la Formule Indy termine deuxième mais reste la révélation de la saison 1996 avec quelques exploits remarqués.
Si Adélaïde clôture traditionnellement le Championnat de Formule 1, Melbourne ouvre le bal en 1996. Quatre cent mille spectateurs ont répondu à l'appel du premier ministre de l'état de Victoria, Jeff Kenett, pour découvrir les 23 monoplaces sur les 5,302 kilomètres du tracé, dans Albert Park. Pour son première participation en Formule 1, Jacques Villeneuve s'offre la pole position devant Damon Hill qui s'imposera. Pour Benetton, cette course est, à l'image de la saison, terne et décevante. Les deux nouvelles recrues, Alesi et Berger, ne trouvent pas leurs marques dans l'équipe anglo-italienne orpheline de star depuis le départ de "son" Champion du monde Schumacher qui a rejoint Ferrari. Certes Gerhard Berger récolte trois points à Melbourne, mais sa nouvelle monture, pourtant équipée du même moteur V 10 Renault que les Williams, ne lui permet pas de se battre pour la victoire.
Une véritable scoumoune poursuit Berger en 1996 où il ne termine que deux fois sur un podium, à Saint-Marin et en Angleterre. Au Grand Prix d'Europe, quatrième épreuve de l'année, son frein avant gauche se bloque au départ. "J'ai essayé de prévenir mon stand que j'allais rentrer mais ma radio de bord ne fonctionnait pas. Personne ne m'attendait et l'arrêt a été assez confus." Malgré sa remontée de la septième place à la troisième marche du podium à Imola, Berger reste lucide : "Bien sûr c'est agréable de finir sur le podium pour la première fois de la saison. Mais on a encore énormément de problèmes en qualifications où il nous est impossible d'être proches des chronos de Damon. Bon en général on est mieux en conditions de course qu'en qualif, mais si on part septième, il n'y a pas grand chose à espérer de la course". Au Grand Prix de France, Alesi est confronté à des problèmes de freins sur la fin de la course et joue au chat et à la souris avec son coéquipier qui veut se battre pour la troisième place.
Enfin arrive Silverstone. Parti en septième position sur la grille de départ, l’Autrichien termine deuxième à 19”026 de Villeneuve. “On vit une saison assez pénible et ces six points mettront du baume dans le cœur de tout le monde”. La course de Berger a été très limpide : “j’ai pris un mauvais départ, mais de toute façon, je n’avais planifié qu’un seul ravitaillement. Je savais que les gens devant moi allaient stopper deux fois et que j’allais me retrouver devant. Il suffisait d’attendre.” A Hockenheim, tout le monde pense que Berger va retrouver le chemin de la victoire. Dès le départ, il double Damon Hill et s’installe au commandement du Grand Prix, une tête qu’il ne quitte que lors de son ravitaillement. Lorsque le Britannique sonne la charge après son second arrêt aux stands, la Williams fond sur la Benetton de l’Autrichien. Ce dernier résiste et deux tours avant le drapeau à damiers, le V 10 Renault explose sans préavis dans la dernière chicane du circuit rebaptisée “Senna”. Du bord de la piste, Berger ne peut qu’assister impuissant à la victoire de Hill et aura du mal à cacher ses larmes lors du retour aux stands installé à cheval sur l’autre Benetton d’Alesi. Suzuka clôture le Championnat 1996 et la course japonaise ternit un peu plus le bilan de la saison de Gerhard Berger. Les objectifs annoncés fin 1995 paraissent soudainement bien éloignés. “C’est vraiment une saison de m… Je suis content que ce soit enfin fini, parce que franchement, il ne s’est rien passé de bon pour moi cette année.” Malgré sa bévue du début de course Berger garde son éternel sourire lors de la conférence de presse d’après course. “J’avais pris un bon départ et j’allais plus vite que Damon en début de course, pour une fois, la Benetton était bien réglée. Elle était fantastique. Je n’allais pas me priver d’attaquer. Damon était peut être parti pour n’observer que deux arrêts. Comme j’allais en faire trois, je devais le passer au plus tôt". Conséquence de cette attaque prématurée à la chicane, Berger endommage son aileron avant en escaladant une bordure pour éviter la Williams de Hill et est contraint de s’arrêter pour réparation au troisième tour. Il termine malgré tout quatrième à 26”526 du Champion du monde qui garde de ce duel un autre souvenir : “Depuis que je pilote en Formule 1, c’est la première fois que j’ai entendu le moteur d’une autre voiture que le mien.” *** Blessé dans sa chair et dans son cœur, les professionnels de la Formule 1 disent que Berger est rattrapé par l’âge et ses ennuis de santé en 1997. A presque 38 ans, avec un compte bancaire suffisamment garni pour assurer un bel avenir à sa jeune épouse Ana et à ses deux filles, Christina et Sarah, et neuf victoires pour 202 Grands Prix disputés, peu de personnes osent spéculer sur la motivation de l’Autrichien. Ces rumeurs coïncident en juillet 1997 avec ces sept semaines passés hors des circuits, ces trois Grands Prix ratés. Une infection des sinus nécessitant une intervention chirurgicale prévue de longue date a été programmée une vingtaine de jours avant la course canadienne, mais des complications inattendues ont imposé une seconde opération dans la foulée. Puis la tragique disparition de Hans, son père, dans le crash de son avion personnel a porté un nouveau coup à Berger. Lors d’essais privés à Monza, Berger reste flou : "De ma longue carrière, je n’avais manqué qu’un Grand Prix, après mon accident d’Imola. Ce n’était rien. La mort de mon père fut autre chose, qui m’a profondément touché". Samedi soir, la grille de départ du Grand Prix d’Allemagne est symbolique avec la présence du jeune Giancarlo Fisichella en deuxième position juste derrière le doyen des pilotes. Berger n’a en effet pas manqué son retour et signe sa première pole position depuis Spa-Francorchamps en 1995. Deux centièmes le séparent de la Jordan Peugeot et l’écart aurait pu être plus important si l’Autrichien n’avait pas perdu dans le Stadium ce qu’il avait grignoté dans chacun des partiels précédents. Les chasseurs de poles positions de la saison 1997, Michaël Schumacher et Jacques Villeneuve, sont largués. "Je suis très heureux de cette pole position pour moi même car elle me redonne confiance et pour l’équipe. L’année dernière il ne fut facile pour personne de changer d’ère après celle de Schumacher. Cette année nous avons eu un bon départ de Championnat lors des trois premières courses puis j’ai commencé à me sentir fatigué avec cette infection nasale." En forme et "remotivé", certes, mais encore faut-il que le Benetton B197 tant décriée se montre plus compétitive face à la concurrence en conditions de course. "Je dois dire qu’après les essais de Monza je n’étais guère optimiste à l’idée d’affronter le Grand Prix d’Allemagne".
L’ensemble de l’équipe a étudié les problèmes et a semble-t-il travaillé dans la bonne direction pour obtenir la combinaison parfaite en qualifications. En course, Gerhard Berger va se construire une superbe victoire. En tête avec plus de 12 secondes d’avance sur Häkkinen avant son premier ravitaillement, l’Autrichien reprend la piste derrière la Mac Laren qu’il double une seconde plus tard dans une belle manœuvre. De retour en tête après les arrêts de Schumacher et Fisichella, Berger dispose d’une avance de plus de 16 secondes qui grimpe à plus de 19 secondes à l’approche de son dernier ravitaillement. Marge insuffisante à l’Autrichien qui ressort des stands sous l’aileron de la Jordan de l’Italien. Un second dépassement et le voici de nouveau leader. A ce moment de la course, Berger a encore en tête sa mauvaise aventure de 1995, avec un problème de pneu, et sa triste expérience de 1996. “Quelques secondes après être sorti des stands, une voiture a explosé son moteur devant moi en dégageant un nuage si épais que je ne voyais plus la piste. J’ai dû freiner fort et perdre quatre à cinq secondes. A ce moment là, j’ai cru que ma course était foutue. Puis en sortant du nuage j’ai eu l’énorme surprise de constater que Fisichella était finalement très près de moi. Il a commis une petite erreur dans la chicane et je l’ai passé dans la ligne droite.” La morale est sauve en 1997 sur le circuit d’Hockenheim et Berger y signe sa 13e victoire en Grands Prix. Sur le podium, le grand tyrolien ne peut cacher son émotion. "Pour cette victoire, il semble que j’ai disposé d'un pouvoir supplémentaire…" Une force puisée à la fois dans les rumeurs d’abandon qui se sont abattues sur lui, dans le désespoir que lui a provoqué la mort brutale de son père et dans la rivalité qu’Alexander Wurz n’a pas manqué d’établir durant son intérim. "Pole position, meilleur tour en course et victoire, oui, je me sens bien. Maintenant ça va être une autre course pour rentrer à la maison…. Peut-être pour une autre petite fille dans quelques temps ! Bon départ, bonne stratégie, une victoire construite tour après tour, comme je le voulais. Elle prouve évidemment le potentiel dont nous disposons. Un potentiel que nous avons depuis le début de la saison mais que nous n’avons jamais pu exploiter correctement pour différentes raisons. Hockenheim est ce genre de circuits sur lesquels nous nous savons compétitifs et rapides. Dès lors que tous les éléments sont bien en place, ça doit fonctionner." En Allemagne, personne n’attendait Berger en si bonne place. "Tout le week-end restera spécial, avec de fantastiques émotions". Il n’y avait pas davantage de parieurs pour miser sur une Benetton… et ce moteur Renault si critiqué ? Bref avec ce carton plein, la Formule 1 a retrouvé l’équipe Benetton de 1995 avec une stratégie sans faille et une course qui confirme l’excellence des essais. Hélas le coup d’éclat d’Hockenheim ne se répétera ni pour Benetton ni pour Berger. Lors de la dernière épreuve de l’année - officiellement le dernier du motoriste Renault - au Grand Prix d’Europe, il manque de peu la troisième marche du podium. Une place qui aurait été logique pour ponctuer la longue carrière de ce pilote atypique.
Lorsque Berger dévoile enfin sa prochaine retraite, peu de personnes sont surprises par cette annonce. La saison 1997, dont le titre du Championnat est enlevé par Jacques Villeneuve, a marqué profondément l’Autrichien et le bonheur de la famille – Heidi Berger est née en 1997 - semble avoir fait le reste. Jamais il n’aura perdu son sens de l’humour et même ses plus anciens compagnons constatent que l’homme de Wörgl est resté le joyeux luron des paddocks : sérieux dans ses affaires mais toujours un sourire au coin du visage. A Monza, les questions d'un journaliste d'une chaîne de télévision française n'y ont rien fait :
"Quel est votre idole ? Jean [Alesi, son coéquipier] Si vous deviez revenir en arrière, quel métier choisireriez vous ? Enseignant [éclat de rires devant l'incompréhension du journaliste] … pour avoir beaucoup de congés. Vous avez toujours des bandages aux mains et de nombreuses personnes se demandent pourquoi vous les protégez ainsi ? En fait je suis pianiste [rires] … Et bien, j'aime mes mains et je prends soins de mes doigts… Vous ne les trouvez pas beaux ?"
Interrogé par des journalistes sur son délai d’adaptation pour s’acclimater à Benetton, Berger avait répondu : "Vous savez, chez Ferrari tout était rouge et les auvents Benetton sont bleus… Et puis l'entrée du motor-home de la Scuderia se faisait pas derrière contrairement au motor-home Benetton… et moi je préfère le derrière". Revient alors à l’esprit cet épisode avec Peter Collins lors du Grand Prix du Japon 1992. Après plusieurs Schnaps, Gerhard Berger lui avait lancé : "Assieds toi et prends un verre, demain tu pourrais mourir".
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