Le carnosexisme, vous connaissez ? La publicité associe régulièrement corps féminin et produits carnés. Parce que femmes et animaux sont considérés comme des objets, des moyens plutôt que des fins en soi, leur statut inférieur est banalisé, perçu comme légitime. Nous pouvons ainsi dire que la domination des femmes et celle des non-humains procèdent de mécanismes similaires, entretenus par le système patriarcal ; quels en sont les principaux aspects ? ► Réification/Désindividualisation Les autres animaux, tout comme les femmes, sont représentés comme des objets de désir et de plaisir (gustatif pour les animaux, sexuel pour les femmes). L'individu n'existe alors qu'à travers sa capacité à satisfaire le désir d'autrui. Son statut d'objet le rend passif : aucun intérêt propre ne lui est reconnu. Les animaux sont ainsi réduits à leur matérialité : ce ne sont pas des sujets mais des objets, des morceaux de chair, de "viande", que l'on peut consommer. Les vaches et les poules, quant à elles, sont littéralement représentées comme des usines à lait et œufs. Renvoyer un individu à une fonction c'est également le considérer comme interchangeable : nous percevons les autres animaux comme de simples exemplaires de leur espèce, des êtres immergés dans la nature, sans spécificité propre. ► Appropriation Dans une société patriarcale et spéciste, femmes et animaux non humains ne s'appartiennent pas eux mêmes mais sont approprié-es. Tout comme les femmes, mais de manière plus totale encore, les animaux sont perçus comme des marchandises. Leur appropriation pour nos fins personnelles est totale, incontestable. Ce sont des produits et rien d'autre : nous étalons leurs corps découpés dans des catalogues, nous les vendons, achetons, consommons, les mettons en paquets sur lesquels nous apposons un prix ! Comment leurs intérêts pourraient-ils être pris en compte avec ce statut d'objet ? ► Essentialisation Ce ne sont pas des femmes qui sont représentées dans la publicité mais LA femme en tant que catégorie naturalisée, ayant un rôle et une place bien spécifique, une assignation visant à perpétuer un ordre hiérarchisé. Qu'est ce que la femme ? Un corps avant tout. C'est à dire un objet. Le processus est strictement identique concernant les animaux non humains. Bien que ce soit des individus à part entière, avec des préférences, un caractère propre, une identité spécifique, la publicité les essentialise : nous ne mangeons pas des poulets, mais DU poulet. Pas un poisson en particulier, mais DU poisson, etc. Le processus est très violent ! Il s'agit de nier l'individu, de l'exclure de la catégorie des sujets dont l'existence a une importance en soi, indépendamment des bénéfices qu'autrui pourrait en tirer. Femmes et animaux non humains sont souvent perçus comme entretenant un lien plus direct avec la "nature". Ce serait des êtres d'instinct plutôt que de raison... Nous leur reconnaissons moins volontiers qu'aux hommes (humains et mâles) un accès à la liberté et à l'autonomie. Leur subordination, prise en charge, domination trouverait ainsi par là une certaine légitimité. ► Fragmentation La fragmentation du corps a déjà été mise en avant par les féministes : le corps est divisé et seules les parties "désirables", "appropriables" sont mises en valeur. C'est récurrent dans les publicités : bien souvent le visage est coupé, ou dans l'ombre, tandis que des parties comme la poitrine, la bouche, les cuisses sont mises en évidence. Cette façon de présenter les femmes participe de leur réduction à un statut d'objet appropriable et sans volonté propre. Il est significatif que le visage, partie la plus à même de signifier une individualité propre, soit relégué au second plan ou carrément ôté de la représentation... Les animaux subissent le même sort : ils sont perpétuellement réduits à leurs cuisses, côtes, ou renvoyés à leurs productions (œufs, lait). Les visages ou regards des animaux sont encore moins présents que ceux des femmes. La conséquence est la déconnexion entre l'individu sensible et sa chair, appelée "viande". ► Violence banalisée Il arrive que la publicité fasse l'apologie de la violence envers les femmes. Par des références à la culture du viol par exemple, il est parfois suggéré que les femmes sont légitimement soumises au bon vouloir d'autrui, de leur "propriétaire" notamment. La violence envers les animaux est tout aussi présente, mais reste encore trop peu remise en question. Pourtant la publicité exhibe sans cesse leur corps inerte et découpé. Aucune référence n'est faite à leurs conditions d'existence misérables, ou à l'abattage. Plus de 65 milliards d'animaux terrestres et des milliers de milliards d'animaux aquatiques sont pourtant abattus chaque année par l'espèce humaine, et quoiqu'on en dise, il ne s'agit pas d'un accord entre deux parties libres et consentantes ! La façon dont la publicité normalise la consommation de produits carnés empêche la remise en question de cette exploitation. ___ Tous ces messages envahissent l'espace public, les médias et les discours. Ils influent sur la manière dont nous percevons les femmes, les animaux, les catégories opprimées de manière générale. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire au sujet du carnosexisme : la publicité exploite sans cesse la dimension virile de la consommation carnée ; les exemples sont nombreux où la femme est montrée comme "morceau de viande" ; on pourrait également évoquer la condition particulière des animaux femelles dans les élevages ("insémination artificielle" des vaches dans l'industrie laitière par exemple) ou encore le statut historique de propriété des femmes et du bétail, etc. Les parallèles sont nombreux et instructifs. Ainsi les féministes, dans leur volonté de combattre la domination patriarcale, ne peuvent faire l'impasse sur une remise en question de la violence spéciste : dans une société spéciste, les animaux aussi sont rendus objets ; dans un monde où leurs intérêts passent systématiquement au second plan, eux non plus ne peuvent librement disposer de leur corps, de leur temps, de leur vie. Ne pas remettre en question le spécisme revient à contribuer aux mêmes schémas de violence, d'arbitraire et d'injustice que ceux qui fondent le patriarcat.














