Avoir une âme, c’est posséder des richesses que l’on n’a pas ; c’est vivre positivement certaines vies irréelles ; c’est être plus grand que soi (…) ; c’est constituer un univers substantiel et être soi-même cet univers, sans qu’il soit fait d’autre chose que d’événements sans substance, d’opérations transitives et de phénoménalités labiles. La moindre connaissance concrète des hommes suffit à montrer qu’il en est ainsi pour tous, mais avec de grandes variations proportionnelles. La plupart n’occupent véritablement (si l’on peut parler ainsi) qu’une faible partie de leur dimension cosmique. Les uns, d’ailleurs, se contentent parfaitement de cette condition ; et sans rien tenter pour mieux faire, s’enferment dans cette petite région d’eux-mêmes (…). Presque pas d’âme (…). D’autres sont ouverts. Si largement ouverts vers le vague et vers le vide qu’ils n’occupent et ne possèdent rien. De l’âme, beaucoup d’âme, mais si ténue, si inconsistante, si vague, si peu possédée, qu’au fond ce n’est rien.
Étienne Souriau, Avoir une âme, essai sur les réalités virtuelles, 1938