Aline Bataille
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Transylvanie express (5)
Entendre quelquâun pleurer nâest jamais agrĂ©able. ParticuliĂšrement lorsquâon sâattache Ă cette personne. Je ne rĂ©flĂ©chis pas sur la raison de sa prĂ©sence au fond du wagon ni comment elle a pu sây rendre en lâespace quelques secondes, le temps de me tourner et de faire cinq pas. DĂšs lors, ressentant une certaine empathie Ă son Ă©gard, jâavançai pour la conforter oĂč, au moins, discuter et soulager sa peine.
-         Ludmilla ? Vous allez bien ? demandai-je.
Elle ne rĂ©pondit pas, continuant de chouiner la tĂȘte collĂ©e dans lâangle des murs, les mains posĂ©es sur le visage. MalgrĂ© sa robe de gala, elle ressemblait Ă une gamine quâon venait de punir. Tout en approchant, je rĂ©itĂ©rai mes questions. Elle crispa les Ă©paules mais ne rĂ©pondit pas. Bien quâil fĂźt plus sombre, son dos blanc illuminait le couloir. Je nâavais pas remarquĂ© quâil Ă©tait si blanc. De mĂȘme, ses Ă©paules prĂ©sentĂšrent de profondes cicatrices, si profondes quâon pouvait croire voir la peau se dĂ©coller. JâĂ©tais Ă deux mĂštres dâelle lorsque je lâappelai pour la troisiĂšme fois. Elle arrĂȘta de sangloter. Toutefois, elle garda son visage entre ses mains. Le train continuait dâavancer en faisant ce bruit reconnaissable : « tougoudoum, tougoudoumâŠÂ »
-         Ludmilla ?
Je posai ma main sur son Ă©paule. Elle Ă©tait glacĂ©e, je ressentis le froid pĂ©nĂ©trer mon corps Ă travers mes doigts. A ce moment, elle se retourna. Je fis un pas en arriĂšre, terrifiĂ© par ce que je vis. Ses yeux Ă©taient en train de fondre ; ils coulaient le long de ses joues tels de la peinture trop diluĂ©e sur une toile. Bien que fort jolie, sa bouche nâĂ©taient quâune forme dessinĂ©e et pas encore sĂšche. Tout en tendant les mains, elle avança un pied dans ma direction, jâeus le temps de reculer et dâĂȘtre agrippĂ© par ses doigts crochus qui se finissaient en forme de griffes dâoiseaux.
Face Ă cette vision cauchemardesque, je reculai puis me retournai pour commencer Ă courir. Je sentis son souffle, jâentendis une sorte de gĂ©missement sortir du monstre. Il me suivait maladroitement, marchant Ă une vitesse saccadĂ©e. Parfois, il titubait vers la gauche et ralentissait son rythme. La fois dâaprĂšs, un seul pas suffisait pour faire un  mĂštre. Je courus dans le couloir mais il mâĂ©tait impossible dâatteindre ma porte ni de rejoindre le bout du compartiment. Plus jâavançais, plus le wagon sâĂ©tirait.
Un choc, quelque-chose frappa mon dos. Le tissu de mon gilet se dĂ©chira dans un fracas qui mâincita Ă accĂ©lĂ©rer. Pourtant, je savais quâelle nâĂ©tait pas derriĂšre moi. Je courus encore plus vite. Mais la porte de ma cabine sâĂ©loignait tout aussi rapidement. Un coup dâĆil derriĂšre moi. La chose nâavait plus dâyeux, ni de nez et encore moins de bouche. Son visage Ă©tait une surface lisse recouverte en partie dâune peinture brune foncĂ©e. Ses bras sâĂ©taient allongĂ©s, elle les tendait toujours cherchant Ă mâenlacer de ses griffes acĂ©rĂ©es. Sa robe avait perdu son Ă©clat, ce nâĂ©tait plus quâun monceau dâĂ©toffes trouĂ©es ternes et sales. Pendant un instant, je crus quâelle allait tomber mais ce nâĂ©tait quâune illusion.
Je continuai de courir, jâessayai dâouvrir la premiĂšre porte qui se prĂ©senta, seulement elle Ă©tait fermĂ©e. Puis la seconde. JâhĂ©sitai Ă sauter par une fenĂȘtre : quitter le train, quitter ce monstre  à tout prix et tant pis si je me romps les os. ! Ludmilla, oĂč ce qui paraissait ĂȘtre Ludmilla continua de me suivre en gĂ©missant. Je filai au plus vite. Encore une porte fermĂ©e, une autre. Mon cĆur bondissait encore plus vite quâil ne battait. Lâangoisse envahissait mes poumons, je me sentis totalement impuissant face Ă cette horreur. Elle nâĂ©tait plus trĂšs loin, je sentis de nouveau le bout de ses ongles griffus. Un ultime espoir, une porte, la poignĂ©e qui tourna et enfin, la porte sâouvrit.
DĂšs lors, jâentrai dans la cabine et merde sâil y a dĂ©jĂ du monde ! Je refermai la porte en la poussant avec mes avant-bras et mon Ă©paule. DĂ©jĂ , ses doigts se glissĂšrent entre le montant et la porte empĂȘchant cette derniĂšre de se fermer correctement. Je sentis quâelle rĂ©sistait, ses gĂ©missements devinrent des grognements. Je poussai au mieux, jâappuyai en mĂȘme temps, les pieds contre le mur pour utiliser mes genoux comme des ressorts et gagner en impulsion. Les griffes du monstre sâenfoncĂšrent dans le bois de la porte. Cependant, par un coup du sort, je rĂ©ussis pĂ©niblement Ă la refermer en brisant ces griffes. Jâaccrochai le loquet et restant collĂ© Ă la porte, je reprenais mon souffle. Jâentendis le dĂ©mon grogner avant de gratter le bois qui nous sĂ©parait. Puis, un court silence laissa place au cognement des roues du train sur les rails ainsi quâĂ un sifflement de la locomotive.
AprĂšs avoir repris mes esprits, je compris quâil ne pouvait sâagir de Ludmilla. Dâailleurs, je lâentendais vivement parler Ă travers la cloison avec lâhomme qui partageait sa cabine. Je mâĂ©loignai enfin de la porte. Celle-ci prĂ©senta sur le cĂŽtĂ©, de larges entailles signe que je nâavais pas rĂȘvĂ©. De plus, quelques serres noires et pointues gisaient sur le plancher. Je nâosai pas les toucher de peur quâelles ne mâattaquent. Stupide idĂ©e, mais Ă ce moment, je tremblais encore.
Aussi, je dĂ©cidai dâattendre le lendemain pour ranger tout ça et montrer les preuves de mon agression au personnel du train. Pour mieux me rassurer, je baissai le rideau de ma fenĂȘtre et mâallongeai sur le lit, laissant la lampe allumĂ©e afin de me protĂ©ger dâun monstre sortant de sous le lit, ou dâun placard. Je repensai Ă cette terrible vision, Ă ce visage qui fondit Ă vue dâĆil, Ă cette tĂȘte lisse et propre, on aurait dit un mannequin ou un Ă©pouvantail sorti dâun vulgaire film dâĂ©pouvante pour ados. Et ces griffes⊠Je zyeutais en direction des griffes par terre ; je crus en apercevoir une remuer. Je fermai le poing, mâadossai au mur tout en ne quittant pas la couchette. Je fixai lâongle en forme de poignard  jusquâĂ rĂ©aliser quâil sâagissait juste de mon imagination. Puis, au bout de cinq minutes, je mâendormis.
Etrange rĂȘve dans lequel je me rĂ©veillai vaguement aprĂšs avoir entendu quelquâun appeler mon prĂ©nom et dire bonjour. CâĂ©tait Ludmilla. Sa chevelure avait changĂ©, ce nâĂ©tait plus un chignon mais une queue de cheval. Elle sourit tout en prenant ma main. Alors, rassurĂ©, je refermai les yeux.
Soudain, on frappa sĂšchement Ă la porte. La lumiĂšre du jour passa Ă travers lâespace entre le rideau et le carreau de fenĂȘtre. Lâesprit toujours assommĂ© par la veille, je me levai difficilement. Et reconnaissant la voix du contrĂŽleur, je dĂ©loquais la porte pour le laisser entrer.
-         Bonjour Monsieur, nous arriverons en fin de matinĂ©e Ă Venise. Comme notre train restera Ă quai pendant la journĂ©e, je voulais prĂ©venir que le restaurant restera fermĂ© et ne rouvrira quâaprĂšs 18h, Ă notre dĂ©part.
-         Pourquoi attendre si longtemps ? demandai-je.
-         Pour raison technique. Nous devons nous ravitailler en carburant mais nous ne savons pas, comme toujours avec ces italiens, dit-il en clignant de lâĆil, câest leur façon de profiter des touristes.
Il ressortit de la cabine puis ajouta :
-Â Â Â Â Â Â Â Â Â Je vous conseille de visiter la ville pendant notre arrĂȘt. Elle en vaut la peine.
Je le regardai partir avant de le rappeler mais au moment oĂč je tournai la tĂȘte pour regarder les griffes, je dĂ©couvris quâelles avaient disparu ; tout comme les traces sur la porte.
-         Vous dĂ©sirez ? questionna lâagent.
-         Non, rien. Enfin, rien dâimportant. Je pourrai quand mĂȘme prendre mon petit-dĂ©jeuner ce matin ?
-         Oui, bien sĂ»r ! Le restaurant ne sera fermĂ© uniquement pendant lâarrĂȘt en gare.
Je fermai la porte, et observai quelques instant cette derniĂšre toute belle et propre. De mĂȘme, mon gilet Ă©tait comme neuf. Je relevai le rideau afin de laisser passer le jour. Dehors, une brume Ă©paisse empĂȘchait encore dâadmirer le paysage. Comme dâhabitude depuis le dĂ©but du voyage, tout demeurait blanc. Alors, je pris une douche et une fois habillĂ©, je sortis manger un morceau.
Alex@r60 â janvier 2022