Marc Bubert, “Léo Ferré et le démon de l’antithèse”, revue LES COPAINS D’LA NEUILLE n°34, p4...: ...Comme son discours, l’écriture de Ferré est extrêmement riche en antithèses, quand les figures d’analogie sont habituellement majoritairement employées en poésie. L’antithèse semble une analogie inversée. Cette inversion imprègne toute la poétique ferréenne : “Pour le moment, je voudrais codifier l’incodifiable”, écrit-il sous forme d’antithèse dans “La Solitude”. Le renversement de l’habituel, du trop bien établi, est une constante du discours et de la pensée de Ferré. L’histoire littéraire rapporte la recherche du Beau par la comparaison et la métaphore, puis Baudelaire et Verlaine conçoivent le Beau dans le “Mal” et “l’Impair” ; enfin, loin des Romantiques et de leur usage rhétorique de l’antithèse, la création de Ferré lui donne une autre dimension qui, sous sa plume, devient vision du monde... ...Il “étai(t) dans le cabinet des métaphores” (: ”Le Style”) pour donner du monde l’image qui lui échappe. Mais les métaphores détournent son regard de l’objet à saisir par l’entendement et l’orientent vers un autre objet déclaré similaire. Ferré ne détourne pas le regard, les métaphores ne suffisent pas. Alors, il provoque souvent chez les autres des critiques peu amènes, des griefs violents qui relèvent d’apparentes contradictions dans son discours et ses créations. Comment dire la complexité du monde, sa propre polysémie, ses propres contradictions ? “Je ne suis qu’un voyant embarrassé de signes” écrit Ferré dans “Il n’y a plus rien”. Ainsi naissent les idées, les expressions, les verbes antithétiques. Pour Ferré, l’antithèse est inscrite dans le monde...L’antithèse permet de mettre en lumière la coexistence avérée de deux réalités contradictoires...L’antithèse fait partie intégrante de la conception même de son oeuvre par Ferré...Dans sa poésie, inspirée du surréalisme, l’antithèse, c’est la chair du vers, sa substance, et non pas seulement son embellissement, son apparence...Les poètes qu’il aime parlent à travers lui. User de l’octosyllabe au XXème siècle : c’est la voix de Villon présente. Le vers de neuf syllabes ? C’est la voix de Verlaine. Ferré transpose le passé dans le futur, c’est son présent d’artiste... ...Lorsqu’il observe la poésie contemporaine, il émet un regret : “Le contexte d’humus et de fermentation qui fait la vie n’est pas dans le texte” (: Préface à “Poète... vos papiers !”). L’antithèse entre “fermentation” et “vie” permet à Ferré de fusionner la décomposition des mots et la composition du texte. Destruction et création simultanées sont l’apanage du poète...