Lundi, 25 septembre 2017 -
Hors Série, partie 1 de 3. Fahrenheit 451, Bradbury, Ray, Gallimard, Folio SF, 1953, 10,95$. Acheté le 26 mai 2004, au RB Côte-des-Neiges, et lu pour la (je crois) 5e fois, du 18 au 23 septembre 2017. -
Mise en contexte: La littérature. Elle est souvent critiquée, mis à dure épreuve. On la condamne pour hérésie durant l'Inquisition, on la met à l'Index, on la bannit de centaines d'écoles pour son langage, ses idées. On prédit sa mort face aux livres électroniques depuis des années... Et pourtant, elle survit. À chaque automne, on voit des centaines de nouveaux romans sortir, pour le plaisir des bibliophiles. Elle rassemble des gens aux vies aux antipodes par leur caractère universel.
L’histoire: Dans un société future, les livres sont brûlés par les pompiers. Guy Montag, l'un de ces pompiers, fait un jour la rencontre d'une voisine, Clarisse, une jeune fille aux mœurs très libres et au caractère très doux. Elle lui demande pourquoi il brûle les livres, car il ne lui donne pas l'impression qu'il est comme les autres. Au lieu de la pousser, de l'ignorer, il l'écoute, et continue de penser à ses histoires de gens d'autrefois assis sur la galerie à parler de tout et rien. Montag est en conflit avec ces nouvelles pensées et son mode de vie, avec sa femme Mildred qui ne pense qu'à s'amuser avec ses trois écrans muraux, avec ses collègues et amis qui ne veulent que parler de sports, de voitures. Lors d'un quart de travail, Montag doit brûler la maison d'une dame dont le grenier est rempli de livres. La dame décide de rester, entourée de ses livres, pour s'immoler, plutôt que d'attendre que les pompiers le fassent pour elle. Le suicide de la femme marque profondément Montag qui, au passage, a récupéré l'un de ses livres. De retour chez lui, il est pris de fièvre, admet à sa femme qu'il a conservé chez eux, en secret, des dizaines de livres, sans savoir quoi en faire. Il cherche désespérément une réponse à ses questions (que disent les livres?), mais il ne s'en trouve plus perdu que jamais, sous les yeux terrifiés de Mildred. Il repense à un homme, Faber, qu'il avait croisé par hasard dans un parc et qui lui avait vaguement mentionné qu'ils se retrouveraient, pour le meilleur ou pour le pire. Rendu chez Faber, Montag demande à trouver une solution, comment renverser le monde, ramener les livres, éradiquer le mal que font les pompiers, mais l'homme est vieux, se dit lâche, ne veut pas se mouiller. Ils finissent par s'entendre sur un stratagème: grâce à un micro-écouteur, Faber pourrait écouter au travers de Montag comment parlent et agissent les pompiers, dont Beatty le chef du poste, et leur remettre sous le nez leur propre erreur. L'idée germe aussi d'introduire des livres dans chacune des maisons de ses collègues pour ensuite brûler leur demeure. Une fois au travail, cependant, un appel est placé, et change le cours de leur plan. Beatty garde l'adresse pour lui jusqu'à ce qu'une fois rendus, Montag se rend compte qu'ils sont à sa maison. Mildred part, furieuse, Montag est forcé de réduire en cendre ses livres et sa maison, puis décide par la même occasion de tourner son lance-flamme sur le capitaine Beatty. S'en suit une fuite, une chasse à l'homme qui le pousse à s'exiler tant bien que mal, et sous la référence de Faber, vers un lieu, de l'autre côté de la grande rivière, où des hommes littéraires se sont réfugiés, loin de la civilisation.
Critique: C'est un livre court (213 pages, dans la version Folio SF; trois parties seulement), mais pas seulement par sa taille, mais par sa rapidité d'évènements, sa capacité à accrocher facilement, ses dialogues efficaces, les descriptions bien détaillées sans passer deux pages sur le même élément. C'est un livre nécessaire, qui nous rappelle que les livres, même s'ils peuvent se contredire, amènent des questionnements, ne nous laissent pas faire du surplace. Sa pros-ésie forme une balance sublime entre le concret et l'abstrait. Nous sommes gâtés tant par ses scènes d'action (le travail des pompiers, les infirmiers au beau milieu de la nuit, la chasse de Montag avec le robot-limier) que par ses réflexions (Clarisse, la tête par en arrière, pour goutter à la pluie, les souvenirs de l'oncle de celle-ci, les souvenirs d'enfance de Montag, son rêve de vivre sur une ferme). C'est un roman de science-fiction qui a gagné le pari de développer un univers et un langage propre à lui et de le voir (presque, heureusement) se concrétiser: les coquillages radios et émetteurs sont l'équivalent des Bluetooth, les écrans muraux sont aujourd'hui nos téléviseurs 88 po et films 3D, le robot-limier est un mélange de drone, de chien mécanique et d'intelligence artificielle, et le délaissement de l'écrit face aux vidéos, au rapide (quand j'ai constaté le phénomène Vine, j'ai cru qu'on y était, dans l'univers de Fahrenheit 451). C'est un constat très dur contre les gens qui se rebute à lire, mais ce l'est aussi pour les défenseurs de la littérature. Un des hommes que Montag rencontre après sa fuite lui dit:
"Beaucoup de choses seront perdues, naturellement. Mais on ne peut pas forcer les gens à écouter. Il faut qu'ils changent d'avis à leur heure, quand ils se demanderont ce qui s'est passé et pourquoi le monde a explosé sous leurs pieds. [...] La seule chose vraiment importante qu'il nous a fallu nous enfoncer dans le crâne, c'est que nous n'avions aucune importance, que nous ne devions pas être pédants; pas question de se croire supérieur à qui que ce soit." (p.198)
Bradbury ne veut pas que l'on se tape sur la gueule à savoir qui a raison, les littéraires ou les non-littéraires. Il ne semble en aucun cas exprimer, dans ce livre du moins, une phrase qui m'a toujours rendu très perplexe: L'art sauvera le monde. Le monde, mon cher Dosto, se sauvera lui-même, et l'art n'y sera que pour une très petite partie. N'agissons pas en connards, à brandir nos bouquins dans le visage de ceux qui n'en n'ont pas besoin ni envie. Si ces gens effarouchés veulent s'y intéresser, tant mieux. Sinon, tant pis. Mais ne commencez pas à vous prendre pour des dieux parce que vous avez lu, et pas eux. C'est une philosophie que je tente personnellement d'appliquer à chaque sphère de ma vie, aussi bien au travail qu'avec des amis, en famille ou avec des inconnus. L'humilité, plutôt que d'imposer son opinion.
Extrait: Montag, quittant la résidence de Faber, décidé à renverser le monde des pompiers, mais toujours avec une incertitude en lui: "-Faber? -Oui. -Je ne pense pas par moi-même. Je fais simplement ce qu'on me dicte, comme toujours. Vous m'avez dit d'aller chercher l'argent et j'y suis allé. L'initiative n'est pas vraiment venue de moi. Quand commencerai-je à agir de mon propre chef? -Vous avez déjà commencé en disant ce que vous venez de dire. Il faudra me croire sur parole. -Les autres aussi je les ai crus sur parole! -Oui, et regardez où ça nous mène. Il vous faudra avancer à l'aveuglette pendant quelque temps. Vous avez mon bras pour vous accrocher. -Je ne veux pas changer de camp pour continuer à recevoir des ordres. Il n'y a aucune raison de changer si c'est comme ça." (p.127)
Le personnage principal est bien au fait qu'un leader, qu'il porte une casquette rouge ou une casquette bleu, reste un leader, une voix qu'il faut dans certains cas écouter aveuglément. Son désir de prendre le contrôle, de réfléchir à la vie, à son univers, à ses fonctionnements, à son raisonnement, c'est ainsi qu'il sauvera son esprit, qu'il apprendra non pas une seule autre pensée, mais des milliers, des milliards, et que l'important n'est pas d'être d'accord, mais de communiquer, d'échanger.
Je recommande: à - chaque - personne. Toute personne qui lit, et chaque personne qui ne lit pas. Un peu similaire à Comme un roman de Pennac, Fahrenheit 451 ne fait pas tant l'apologie de la littérature, mais de l'idée qu'on peut ne pas être d'accord sur un même point, et que c'est justifiable. C'est un livre aussi sur l'importance de faire attention à où nous allons, à force d'aller de plus en plus vite (le dangers des super-autoroutes où les voitures filent à 200 km/h, les romans réduis à deux lignes dans un dictionnaire puis en une film de 6 secondes, les guerres éclairs). Ce livre s'adresse aux amateurs de science-fiction, mais aussi aux amateurs de prose, de poésie (d'où mon mot valise, prose-ésie, préférable en anglais avec prosetry) par la richesse du langage, ses citations savoureuses, ses images universelles et pourtant si fortement rattachées à ce livre (Clarisse sous la pluie, Clarisse et son pissenlit sur le menton). Et parce que l'auteur ne nous prend pas pour des cons, sans nous faire passer pour un érudit malpoli. Son personnage est avare de connaître l'univers littéraire, mais se sent perdu devant une simple ligne de poésie, qu'on nous lit tout de même. Fahrenheit est une leçon à tenir, une peur à avoir, un espoir à maintenir. Nous avons vu tant de gens maltraités au nom de leurs idées (sur de BIEN DIFFÉRENTS niveaux, Galilée et sa théorie de la Terre ronde et qui n’est pas le centre de l’univers, J.K. Rowling (parce que la magie, c'est l’œuvre de Satan, tsé), les Québécois enfermés pour possession de livres socialistes durant la Crise d'Octobre, Jafar Panahi empêché de tourner tout autre film que ce qui va dans le sens du régime iranien). Encore durant le conflit étudiant qu battait au printemps 2012, des policiers faisaient du profilage dans la station Berri-UQAM avec des étudiants qui lisaient sur une politique différente de celle du gouvernement en place. Fahrenheit ne demande rien, il traite de la liberté d'expression, du devoir de resté éduqué, de maintenir une opinion.
Perso: Ce n'est pas à l'école que j'ai découvert ce livre. Ce n'est ni mon père, ni ma mère, ni aucun membre de ma famille qui m'a fait découvrir 451. Ce n'est pas non plus lors d'une visite à ma bibliothèque de quartier, ni sous les conseils d'un libraire. C'est en regardant un épisode de Jett Jackson à Vrak.tv, en 2004. Oui madame, Jett Jackson. Vous vous en souvenez? C'était un jeune héros de films d'action à la Mission Impossible pour ados et qui décide de rapatrier la production de sa franchise dans son ancienne municipalité de la Caroline du Nord. Dans l'un des épisodes, le prof de Jett fait lire le roman de Bradbury et se fait expulser son poste, et subit un procès parce que le roman est banni par l'État. On y parle aussi brièvement de Rosa Parks, sa protestation contre la ségrégation des afro-américains. D'accord, l'émission est légèrement quétaine, les lignes, faciles. Mais n'en reste pas moins que c'est une émission jeunesse qui m'a éveillé au devoir civile, d'apprendre ses droits, et m'a ouvert la porte à un joyau de la littérature, joyau que je relis avec candeur et joie à chaque fois.













