Jeudi, 28 septembre 2017
-
Hors Série, partie 2 et 3 de 3.
2- Journal du tournage de Fahrenheit 451, Truffaut, François, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 2000 [1974], 11,00$,
Acheté le 31 mai 2007, au Port de Tête, et lu du 22 au 24 septembre 2017.
3- Fahrenheit 451, the authorized adaptation, Hamilton, Tim, Hill and Wang, 2009, 18,95$.
Acheté le 18 septembre 2009, au Archambault Corbusier, et lu au moins trois fois entre 2009 et 2015.
-
Mise en contexte: Nous sommes en 2004. Votre humble serviteur vient de finir le roman qui changera sa vie à jamais. Un classique de la littérature sci-fi, avec des portes à reconnaissance de paumes, des chiens chasseurs électroniques, des émetteurs radios qui ont la taille d'un petit coquillage, des routes où défilent à toute allure les voitures et les trains. Il apprend qu'on en a fait une adaptation au cinéma, et son auteur sera parmi les préférés de votre hôte au cours de ses années d'études cinématographiques à venir. Qu'y a-t-il à craindre?
L’histoire: Montag est un pompier qui brûle les livres. Il rencontre Clarisse, une jeune enseignante aux mœurs discutables, selon la société dans laquelle ils vivent. Sa nature candide éveille la curiosité de Montag qui s'intéresse maintenant aux livres qu'il brûlait. Avec l'aide de Clarisse et de l'oncle de celle-ci, Montag retournera son lance-flamme sur sa profession, et décide de la rejoindre chez les hommes-livres, loin de la ville.
Ce qu'on lit dans le journal: Un réalisateur français, François Truffaut, achète les droits d'un livre américain pour y tourner son adaptation en Angleterre.
Là, vous allez me trouver drôle. Parce que je vais énormément me contredire au cours de cette petite critique.
Truffaut, j'ai beaucoup aimé son 400 coups, son Jules et Jim, sa Nuit Américaine (dont le scénario est publié en première partie du journal), j'ai beaucoup entendu de bien de Baisés Volés, de Vie Conjugale, ainsi que de ses entretiens avec Hitchcock. En revanche, son adaptation de 451, dès le premier visionnement, m'a pué au nez. Oh mon dieu, quelle horreur, des hommes de l'espace flotte au bout de ficelles et ne sont pas convaincant pour deux secondes. Oh mon dieu, il a complètement retiré Faber et le limier du décor. Oh mon dieu, mais l'acteur principal est un bourrin. Oh mon dieu, mais non, l'action ne se termine pas sous la neige. Mais il est taré, ou quoi, Truffaut? Mais non, mais non, pourquoi tu fais en sorte que Clarisse et Mildred soient jouées par la même actrice? Et pourquoi renommer Mildred, Linda? Les cadrages sont pourris, la musique est nulle, sinon quasi inexistante (merci d'épargner nos oreilles?), les évènements ne vont pas dans ce sens-là, on s'en fout de ci, de ça, revient à l'idée d'origine... Argh!
C'est qu'il a été "triggered", votre hôte, ma foi.
Et si on décidait de revenir un peu en arrière? Apprendre comment le réalisateur a perçu tout ce cirque. Et bien, c'est exactement ce qu'on a avec le journal du tournage. Truffaut, en peu de mots, révèle énormément sur l'univers des studios, les contraintes, les idées originales, etc. Au collège, on nous apprend à manier la caméra, créer des scénarios, mais c'est bien loin des réalités, du moins celles de l'époque. Dès le début, Truffaut se bute contre Universal qui, pour des raisons légales, empêche qu'on brûle Faulkner, Salinger, Sartre, Proust, de s'en tenir au domaine public pour éviter de futurs procès, ce qui est vite écartée, grâce à un avocat londonien qui le rassure: "Aucun problème, vous pouvez citer les titres et les auteurs que vous voulez." Autre contrainte, il faut tourner en tenant compte du cadrage, non seulement pour le film, mais pour la version qui passera à la télévision (cadrage 1:1,85 versus 1:1,33), l'obligeant à créer du décor supplémentaire (poutres, plafonds) pour cacher les éclairages. Oscar Werner, l'interprète de Montag, refuse d'utiliser le lance-flamme, le considérant trop dangereux. Oscar Werner qui fait des sourires à Clarisse et qui fait la gueule à Linda, parce qu'il veut que Montag et Clarisse représentent une idylle, Truffaut qui lui explique que non, ce n'est pas le message qu'il veut passer. Oscar Werner qui sort du coiffeur, une journée de fin de semaine, et qui fucke toute la continuité (vous savez, les films sont rarement tournés de manière chronologique). Oscar Werner qui a un petit rhume parce qu'il a été dehors en plein hiver, et maintenant il refuse de tourner ses scènes à moins que l'équipe soit absolument prête à filmer. Oscar qui, finalement, devient une vraie garce, et avec qui Truffaut se fait chier à tourner la plupart des scènes physiques avec la doublure de sa majesté la chiure. Ah d'accord, donc ce n'est pas juste moi qui le trouve agaçant, sur l'écran.
Pour Clarisse et Linda, sans expliquer d'emblée comme on l'aurait fait en pré-production, le réalisateur mentionne ici et là l'importance de la dualité des personnes, et sa représentation simplifiée comme au théâtre où un comédien peut tenir deux ou trois rôles. On comprend aussi que la relation avec Montag change selon leurs actions, la manière de penser et d'agir du personnage, et non avec leurs intérêts amoureux (Trutru semble véritablement dégoûté par les scènes de bisous. Oh le prude).
Les changements par rapport au texte original, voilà l'intelligence de Truffaut que j'ai trop longtemps pris pour de l'arrogance. Pas de générique écrit au début, seulement les noms "importants" narrés par la même femme qui fait les intermissions télé au courant du film. La raison? Dans un univers où les livres sont brûlés, aucun lettrage ne devra apparaître avant que Montag ne lise son premier livre. Hmm, oui maintenant que tu le dis, je comprends. C'est audacieux. Des livres sont nommés alors qu'on ne les retrouve pas dans le roman d'origine. La raison? Primo, Bradbury a donné carte blanche au jeune Français. Deuzio, le jeune Français s'amuse, comme avec Orgueil et Préjugés, volume 1 et 2, joués par deux comédiens coude à coude, alors qu'il sait pertinemment qu'il n'existe aucune version de l’œuvre qui soit éditée en deux tomes. Ah le coquin! Et les voix qui ne semblent jamais vraiment synchrones avec l'image?
"Malgré le camion de son et quatre techniciens, tout le dialogue, ou presque, du film est à doubler, même ce qui a été tourné en studio, à causes des longs mouvements d'appareils et du bruit de nos pas derrière la caméra. De toute manière, j'aime le doublage qui permet de mieux connaître le matériel et de trouver des solutions de montage auxquelles on ne penserait pas. On y rattrape aussi beaucoup d'erreurs d'intonation, on change un peu le texte, on ajoute des phrases, on a le sentiment d'effectuer un travail positif." (pp.156-157)
Des solutions de montage. Des innovations au niveau de la technique. Des retouches d'un Auteur, avec un grand A. Le cinéma, bien qu'établi depuis plusieurs années comme forme d'art avec son langage, reste ampoulé, car les moyens de l'époque ne sont pas ceux d'aujourd'hui. On me l'a souvent répété, "Mais voyons, Libraire, c'est SÛR qu'il n'avaient pas les mêmes moyens pour les effets spéciaux qu'aujourd'hui!" Et moi de répondre: Je sais, mais au pire, tu te retiens de faire le film, bordel. Grave erreur! Truffaut a su se démerder avec les moyens de l'époque, créer, éviter la facilité. Avec HBO qui est présentement en tournage pour une version moderne, on peut s'attendre à quatre millions de plans filmés avec des drones, plus fluides et époustouflants que n'importe quoi, le son réglé au quart de tour, la lumière contrôlée par ordinateur, et ainsi de suite. Mais comparé à l’œuvre de François Truffaut, il n'y aura jamais cette patte, cette signature d'un humain réel qui gère des conséquences, des inattendus ("Merde, il neige sur le parc des hommes-livres! Pas grave, ça fera joli." Et Bradbury qui se dit ravi d'apprendre, pour la neige). Si l'auteur est toujours en vie au moment de la sortie de F.451 de HBO, il risque de trouver ça bien fade. Un genre de fan-service, comme on dit, qui se plait plus à faire tout, plan par plan, comme c'est déjà écrit, allez hop, on ne se casse pas le coco, plutôt que d'être fou, de réagencer les couleurs, faire péter le moule, être imaginatif, comme ce que permet la littérature. Le Quichotte de Ménard, c'était drôle, parce que le texte est une critique de la reprise, et non le livre comme tel. Le Psycho de Van Sant, vous croyez que quelqu'un l'a apprécié? Van Sant lui-même s'amène de la pellicule du film pour aller aux toilettes... Le plan par plan, donc, à moins de le faire de manière savante, on n'en veut pas. Et ça aussi, j'ai pu enfin me rentrer ça dans le crâne, durant cette lecture formidable.
Et pour l'adaptation en roman graphique, avec les images de Tim Hamilton, alors, c'est comment?
Pour les mêmes raisons que j'ai injustement bashé la forme plan-par-plan, la bande dessinée est sublime. Elle suit en tout point le roman de 1953, illustre magistralement les couleurs de l'univers, et sera désormais mon point de repère premier pour m'imaginer le visuel général de l'histoire. Un peu à la manière de Loeb pour le Long Halloween de Batman, les teintes orangées et bleutées l'emportent sur le reste, ce qui donne un aspect sombre, lourd, nécessaire au récit. Faber est là, le limier aussi (je sais, je suis gossant avec ça, mais sacrément, c'est l'élément technologique le plus intéressant, à mon avis. On a tous des Bluetooth, on en entend souvent parler, des reconnaissances à pouce, à rétines. Mais des chiens mécaniques à aiguilles létales, là tu parles), Clarisse est dessinée différemment de Mildred (qui garde son nom, enfin), la ville est réduite en poussière à la fin (oups, désolé pas désolé pour le spoiler), et même s'il ne semble pas passer autant de temps dans la rivière que dans le roman, il n'est pas dans une @#!$% de barque, pour éviter le froid (pauvre petite chiotte d'Oscar Werner. Je te pardonne, mon ami. C'est vrai que c'est frette, de l'eau).
Encore là, je suis injuste. Le roman et la BD, ça permet mille fois plus que de tourner avec de vrais humains. D'où mon attrait définitivement plus évident vers l'adaptation graphique. Il est clair que tu peux aussi foutre en l'air une histoire en la mettant en dessins, mais c'est tout de même moins fréquent que lorsque tu portes quelque chose au grand écran.
Je recommande: Pour le journal de tournage, aux amateurs de films, pour savoir comment ça fonctionne, les syndicats qui gèrent le nombre de comédiens, le nombre d'opérateurs caméra, les contraintes d'acteurs un peu trop connards (salut OS-CAR), et la créativité des auteurs d'autrefois (j'ai pas dit que ça c'était perdu; simplement que les moyens de l'époque obligeait une certaine débrouillardise), etc. Pour les gens qui voyagent, aussi, parce que notre ami Truffaut, il beugle beaucoup contre les Anglais au début, mais il finit par les adorer, leur trouver toutes sortes de qualités, mais élabore aussi sur le fait que son pays lui manque.
Concernant le roman graphique, je le recommanderais d'abord aux amateurs de bandes dessinées, aux amateurs de sci-fi aussi, mais je crois qu'un oeil habitué au style graphique (pas cartoonesque, plus dans l'abstrait) aura plus de facilité à voir le potentiel de l’œuvre.
Perso: J'ai une question pour vous, public adoré: écoutez-vous de la musique, avec ce que vous lisez? Personnellement, oui car ça me permet de mieux me concentrer sur ma lecture. Si j'ai quelque chose de familier qui me bourdonne dans l'oreille, les distractions externes sont amoindries. En revanche, le problème c'est de trouver ce qui va bien avec le texte. Il faut que le flow soit constant, qu'il ne soit pas interrompu par une irrégularité. Dans certains cas, il faut maitriser un peu l'art de la mixtape, pour éviter ces irrégularités. Pour Fahrenheit 451, le roman, j'ai été agréablement surpris de réaliser que la bande sonore de Drive (oui oui, le film de char avec le beau Ryan Gosselin), ça convenait à merveille avec l'ambiance lourde mais aussi low profile, et lorsque synchronisée parfaitement, la chanson "Bride of Deluxe" correspond sans faille à la scène où Montag fuit, et trébuche sur l'autoroute.