Le Bonheur ou Tournesols Enveloppés (1965)
Pieuvres du cinéma 01, juin 2021
C'est impressionnant à quel point un récit en apparence simple parvient à prendre d'autres directions entre les mains d'Agnès Varda. Film pittoresque de bout en bout, il dépeint non seulement une famille peinte dans les trois couleurs primaires, mais aussi le bonheur individuel hédoniste - et individualiste - choisi par un homme. Le film commence à chaud. Agnès construit une sémantique bucolique autour de François, Téresse et Émilie, à travers cela elle guide toute la situation vécue par les trois pour aboutir à une fin qui clôt toute la construction faite.
Ce que j'aime le plus, c'est le décor de tout, rien ne passe inerte pour le réalisateur qui a construit la Nouvelle Vague. C'est comme si chaque détail avait été peint et cousu avant même que chaque appareil photo n'ait été choisi. La mise en scène interagit et nous raconte entre les lignes tout ce qui se passe dans la tête du protagoniste, François. Les transitions colorées nous fournissent des spoilers visuels de ce qui va arriver, tout comme le cadrage. C'est une image archaïque qui nous donne des moments de l'incroyable contact avec la nature, et cela est lié de manière synchrone à François et sa famille. La nature imprimée sur des robes, des vases, des symboles commerciaux, c'est ce que nous avons lié à la figure de l'amante, Émilie, un contrepoint nous faisant analyser où s'est établie cette fine ligne, l'évasion de la pureté pour se pencher sur l'incertain, la plastique .
Le rouge, le bleu. Été et automne. Nature et fleurs en pot. L'utilisation de couleurs chromatiques similaires n'est pas un hasard. Violet, c'est la jonction que François construit par son égoïsme. Lorsque survient la mort de sa femme, la violette apparaît physiquement dans le film, auparavant ce que nous avons vu n'était que sa forme sublimée, et c'est à l'intérieur de la maison de son amant qu'il se déploie, laissant déjà entendre qu'une autre mort va arriver... Cette fois pas physiquement, mais la mort imposée à toutes les femmes socialement : le destin irrémédiable d'être « hors du foyer ». François dit à Émilie qu'elle est un animal libre et sauvage, à la fin elle est aussi emprisonnée par lui.
C'est drôle et pour le moins audacieux de constater le mépris que le protagoniste reçoit de son réalisateur, ses actions sont constamment évoquées de manière opposée. Une utopie ironique. Varda construit une perspective dans laquelle le rôle social des femmes est discrètement remplaçable. De plus, cela nous ajoute aussi - à travers des plans détaillés qui reproduisent exactement le même cadrage et la même palette de couleurs - que l'amour n'est pas élevé à partir de rôles sociaux.
Agnès Varda, Le Bonheur (1965)