PUTAIN, 16 ans (comme mes premiers poils de moustache)!
A défaut d’avoir changé la face du rock français, les Kyos sont passés maîtres dans l’art du rester cool en cas d’inondation
S’il fallait remercier Kyo d’exister pour une chose – croyez moi, j’ai dû creuser profond pour celle-là – ce serait d’incarner le cas d’école parfait pour expliquer à ta grand-mère ou ton petit neveu ce qu’est la musique de niche. Sérieusement, quand on pense au timing et à l’enrobage du disque ‘Le Chemin’, on se dit que les mecs sont des pros du marketing, avant de savoir toucher un instrument de musique (‘tention, je dis pas non plus qu’ils savaient y faire hein!).
Début du nouveau millénaire, les boys & girls bands ont atteint l’état irréversible de mort cérébrale. Ouf! On va ennnnnnfin pouvoir passer à autre chose que les reprises bidon de J.J. Goldman, et tourner définitivement la page des Popstars... Manque de pot, c’était sans compter l’appétit insatiable des labels pour les groupes à pognon. Vite! un nouveau truc pour remplir les mirettes et les gourdines d’ados en mal de personnalité, qu’ils s’empresseront d’aller acheter avec l’argent de poche de papa et maman. Et, avec un peu de chance, ça pourra même donner des envies de meurtre aux grands frères sur la personne de leur petite sœurredécorer les papiers peints à motifs moches de leurs chambres, à la place des bogosses gonflés aux hormones en chemise taille enfant, et des poules en jupes ras la touffe.
Un Pleymo nouvelle génération? Trop violent, z’ont pas encore de poil aux pattes les kids. Du R’N’B avec des guitares? Trop festif, z’ont des soucis existentiels à régler, merde!! C’est donc dans de ce no man’s land musical qu’arrive fin 2002 la Providence, à savoir 4 jeunes gens tombés du ciel, tête de gentil premier de la classe, dégaine cool, dreadlocks certes, mais shampouinés au Vivelle Dop… Et en plus ils jouent de la guitare électrique! ouawwwe!!
Qu’importe si les gueules d’ange ont déjà un album à leur actif, en 2003 c’est le groupe de l’année, ah mais! D’un coup, celles et ceux qui ne s’identifient pas à la pop cucul de Britney Spears, et sont encore trop verts pour la musique d’intellos (Radiohead, Archive… et Cie à l’époque), trouvent dans les Kyos une nouvelle idole à aduler. Surtout que ça parle de sentiments amoureux, et qu’à ce moment de leur vie ça leur parle aux teenages. Donc, en termes de cible marketing, on devait avoisiner 80% de la population d’une classe de collège lambda. On a déjà vu pire côté niche!
Avec son chemin, Kyo a vendu bien plus que des images glacées dans les magazines. Il suffit de remater le clip de ‘Je cours’ pour s’en convaincre. Le truc est tellement bourré de codes graphiques que, pour les connaisseurs du genre, ça en devient drôle: caméra qui sau-sau-sau-saute façon low-rider, lumières qui clignotent comme dans les films d’épouvante, set de batterie de mutherf*ckeur alors que le mec tape sur deux toms et demi... Tout est millimétré, jusqu’à la façon de tenir le mic (tu sais, à l’horizontal avec le câble qui s’enroule autour de la main) et les placards-vestiaire en enfilade, façon lycée américain. Maintenant, regardez les clips contemporains de Korn ou Deftones, comme ‘Thoughtless’ ou ‘Be quiet and drive’... Bin ouais, si on était au pays de l’oncle Sam, ce serait direct action en justice pour plagiat!
Les thugs du collège selon Kyo (pas facile d’en trouver, quand t’n’as pas trop d’amis, sauf à Neuilly)
Alors, on en fait quoi de la galette ‘Le chemin’? Pour un amateur de musique guitare-basse-batterie, c’est dur de ne pas envoyer au pilon un disque où la plupart des chansons (7 sur 11 pistes, j’ai compté) finissent sur une baisse du volume. En général, ça se fait très bien pour la variétoche: les animateurs de Nostalgie ou Chérie FM adorent, ils ont le temps de peaufiner leurs relances. Mais les Kyo, c’est censé être de la pop ou, à la rigueur, du rock. Ok, le groupe le faisait déjà à balle sur leur premier album. C’est juste qu’au milieu de morceaux plus « énervés » qui jouissent d’une fin en bonne et due forme (‘Je cours’, ‘Comment te dire’…), ces conclusions en sourdine s’entendent un peu beaucoup.
A force de suivre le chemin (du tube), tu restes surtout le cul coincé entre deux chaises
Passons ce léger point de gros foutage de gueuled’irritation auditive, voulez-vous. Le plus énervant dans ce deuxième album studio des Kyo, musicalement parlant, c’est son oscillation perpétuelle entre la chanson pour midinettes et le rock. Y’a comme une incompatibilité sanguine entre la voix plaintive du chanteur (Saez, sors de ces cordes vocales) et les riffs acérés des guitares. Qu’un groupe expérimente de nouvelles choses sur un deuxième album, ça s’est déjà vu. Dans le cas de Kyo, ça ressemble bien trop à de la potion magique de label - à l’époque, Zomba Records, une branche de Sony - pour être honnête. A la limite, quand le quartet laisse un peu tranquille ses prises jack, et que les paroles ne versent pas trop dans le gnangnan (’Tout envoyer en l’air’ mes oreilles saignent!), on peut lui reconnaitre un certain talent de composition. Voire, sur 2-3 chansons, une alchimie entre des paroles touchantes et de belles mélodies: ‘Pardonné’, ‘Je saigne encore’. Mais il faut attaquer le vernis commercial qui fige ‘Le chemin’ à la tronçonneuse pour dénicher ces quelques pépites.
Au final, ‘Le chemin’ est symptomatique d’un groupe en pleine crise d’adolescencequête identitaire, coincé dans les limbes musicales quelque part entre la pop racoleuse d’un Calogero, et le rock torturé d’un Aqme. Malheureusement pour eux, l’image « cul entre deux chaises » va leur coller aux basques encore un bon moment - en 2014, je cite:« on ne sera jamais l’étendard du rock français ». Sans blague! On croirait entendre notre Président national et son « je ne suis pas vraiment de gauche ». Et les deux ont fait un carton dans les urnesbacs...
La note complètement méritée de HBD pour ‘Le (passe ton) Chemin’: 3.5/10 (0,5 en plus pour les gros clins d’œil à Korn dans le clip de ‘Je cours’)