"Ce qui a le plus fait défaut en effet, à l’immémorial débat sur le pouvoir, sa dévolution et son exercice, c’est une notion que la science sociale, tard-venue, a longtemps laissée à la juridiction de la théologie. Cette notion est celle de légitimité, c’est-à-dire l’idée que le pouvoir en place est fondé à s’exercer parce qu’il est l’émanation d’une puissance souveraine (traditionnellement transfigurée en pouvoir divin et transmise aux rois par le sacre et le saint chrême), qui lui fournit soutien et justification. Dans une République laïque, comme la France, c’est le suffrage universel qui est censé apporter au régime la légitimité dont il se prévaut. C’est parce que les citoyens-électeurs sont censés avoir été consultés dans leur ensemble et avoir librement choisi leurs représentants que ceux-ci reçoivent en partage le pouvoir de se faire obéir. Les élections seules comptent en régime démocratique représentatif. C’est ce qui fait l’attrait et la supériorité de principe de ce régime sur tous les autres, en même temps que son défaut rédhibitoire, car depuis que les républiques démocratiques existent (quelque 2600 ans pour le monde occidental) les classes dirigeantes ont su inventer toutes les ruses, même les plus malhonnêtes, pour piper les suffrages. On ne le sait que trop bien aujourd’hui. De sorte que même avec le suffrage universel et les scrutins officiellement réglementés, on est parvenu, comme cela a été maintes fois le cas sous la Ve République et celles qui l’ont précédée, à faire sortir des urnes un État "de droit" accaparé par un establishment bourgeois censé être l’émanation d’un "pays réel" coupé de ses classes populaires."
Alain Accardo, « Épater le bourgeois », in La Décroissance, n° 218, mai-juin 2025.










