Prêche sur l'invitation
Ésaïe 55,1-3
Vous tous qui avez soif, venez vers les eaux, même celui qui n'a pas d'argent. Venez, achetez et mangez. Venez, achetez du vin et du lait, sans argent, sans rien payer.
Pourquoi pesez-vous de l'argent pour ce qui ne nourrit pas ? Pourquoi travaillez-vous pour ce qui ne rassasie pas ? Écoutez-moi donc et vous mangerez ce qui est bon. Et votre âme se délectera de mets succulents. Prêtez l'oreille et venez à moi. Écoutez et votre âme vivra.
Je traiterai, avec vous, une alliance éternelle pour rendre durables mes faveurs envers David.
Luc 14,16-24
Un homme donna un grand repas. Il envoya son serviteur dire aux conviés : Venez car tout est déjà prêt. Mais tous unanimement se mirent à s'excuser. Le premier dit : J'ai acheter un champ et je suis obligé d'aller le voir ; excuse-moi, je te prie. Un autre dit : J'ai acheté cinq paires de bœufs et je vais les essayer ; excuse-moi, je te prie. Un autre dit : Je viens de me marier et c'est pourquoi je ne puis aller.
Le serviteur, de retour, rapporta ces choses à son maître. Alors, le maître de la maison, irrité, dit à son serviteur : Va promptement dans les places et dans les rues de la ville et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux.
Le serviteur dit : Maître, ce que tu as ordonné a été fait et il reste encore de la place. Et le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies et ceux que tu trouveras, contrains-les d'entrer afin que ma maison soit remplie. Car je vous le dis : Aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon repas.
Prêche
Dieu parle comme notre voisin peut tantôt nous parler. Oui, cette étrangeté que nous appelons « acte prophétique » est l’apanage d’Ésaïe qui peut alors nous faire entendre l’improbable d’une conversation insolite. Dieu parle.
« O assoiffés, marchez donc vers les eaux sans argent et allez acheter du grain pour manger sans argent. Achetez du vin et du lait sans négocier de prix ».
L'étrangeté se situe dans la succession d’ordres donnés. Il s’agit de remplir son panier de courses alors que le porte-monnaie est vide. Tels sont les préparatifs de repas de fête, étranges.
Le royaume de Dieu dont il est impossible de parler précisément, Luc l’évoque à partir de d’images jetées : « παραβολή », ce qui est jeté. Il utilise des « comme si » : comme si c’était une brebis perdue ramenée sur les épaules, un fils qui revient vers son père prodigue qui le guette de loin, qui l’attendait.
Le royaume de Dieu est tel un repas festif, un banquet ; « δεῖπνον μέγα », le « méga gueuleton ». C’est le maître de maison qui invite, interpelle : « ἐκάλεσεν πολλούς ». La racine est la même que « ἐκκλησία ». L’Église est l’ensemble de ceux qui sont appelés. Il en invite beaucoup.
Tout est déjà prêt. La parole est celle de la sainte Cène, de l’invitation à se mettre les pieds sous la table.
De même, le Dieu d’Ésaïe qui parle interpelle. Il ne s’agit pas d’une invitation à se mettre à table ni même à organiser les préparatifs – au sens habituel – d’un repas de fête. La double apostrophe tombe, tel un ultimatum.
« Pourquoi acheter ce qui n’est pas pain ? ce qui ne rassasie pas ? Pourquoi travailler pour ce qui n’est pas abondance ? »
Face à ce questionnement radical, l’auditeur n’est pas laissé à ses propres incohérences et insuffisances ; la parole de Dieu le met, de manière efficiente, en situation d’un invité : « Écoutez-moi ». Non point « écouter d’une oreille pour que cela ressorte de l’autre », ce « Écoutez-moi » renvoie à la prière même d’Israël. « SCHeMA Israël » : « Écoute Israël. Dieu est unique. Dieu est le seul », telle la prière fondatrice du peuple de Dieu en Deutéronome 6.
« Prêtez l’oreille ». « Tendez l’oreille ».
L’invitation pressante est bien, comme dans la parabole du royaume, un « Venez… », non pas un « Venez ; tout est déjà prêt », mais « Venez à moi ». Venir auprès de Dieu apparaît ainsi comme un acte procurant du bonheur. « Écoutez ce qui fait vivre l’âme ». La tournure peut être entendue de façon très poétique. De la poésie ? Mais cela ne nourrit pas son homme. Le poète est celui qui meurt souvent de faim et de froid. Pourtant, il est légitime de trouver cela poétique mais au sens de la racine même de la poésie : « ποιεῖν », « DaBaR », « faire ». La poésie renvoie au Dieu qui dit « Je dis et je fais » (Genèse 1,26). L’âme vivra… la promesse de vie est à comprendre dans une telle conformité entre le dire et le faire divin, entre le « Venez à moi » du Dieu d’Ésaïe et le fait de se rassembler pour le repas comme au chapitre 14 de Luc.
Donc, ils vont venir… Eh oui !
Et bien, non ! Ils ne viennent pas. Dans la parabole du royaume, non seulement ils ne viennent pas mais ils alignent de motifs légitimes à leur dérobade. Ceux-ci constituent autant d’obligations lourdes de la vie humaine au quotidien : acheter un champ et cinq paires de bœuf, se marier. Aussi, la réaction du maître de maison paraît d’autant plus disproportionnée qu’il ne s’agit pas d’une mauvaise humeur passagère. Il n’est pas celui, levé du mauvais pied, à propos duquel il serait dit : « Cela va passer ». Non, ça ne passe pas… « ὀργισθεὶς » ; le maître se met dans une colère d’orage. La disproportion atteint donc un comble.
Comment la comprendre ?
Afin de saisir le motif de la rage, il convient de revenir à l’interpellation :
Pourquoi acheter du non pain ?
Contrairement à notre langage, « rassasier », l’hébreu ne comprend guère. C’est trop abstrait. Le pain rassasie. Le non-pain ne rassasie pas. Il s’agit donc d’une question de vie ou de mort, vie dont le contenu est celui d’une promesse.
« Je couperai, pour eux, une alliance éternelle, attestée par David le bien-aimé ».
Traiter une alliance, un contrat appartient au vocabulaire juridique de notre langue aux racines greco-latines. En revanche, l'hébreu dit : « couper une alliance ». Le sens est concret quant à la matérialité de l’acte. En Genèse 15, Abraham coupa, en deux, chaque morceau de viande offerte en repas à Dieu et les brandons de flammes passèrent entre les portions du repas. Ce qui est donc en jeu est le partage des mets délicieux et du bon vin.
David, le bien-aimé, est le petit dernier de ses frères, le petit rouquin qui garde le troupeau de son père. Samuel ne veut pas se mettre à table avec le père et les frères avant que David ne soit rentré des champs (I Samuel 16,11). Il l’attend. Il suspend l’invitation au repas. Mais, quand le petit paraît sur le seuil de la porte, Samuel l’oint avec de l’huile parfumée : MeSCHaCH. Le messie est l’oint de Dieu, le « χριστὸς », celui qui sent bon et fait dire à Paul que nous, chrétiens, sommes, pour Dieu, la bonne odeur du Christ (II Corinthiens 2,15). Afin de devenir le parfum du Christ, personne ne se met à table sans la présence du messie qui inaugure le repas de communion avec Dieu et les hommes.
Dans la parabole de Luc, l’orage de colère du maître ne sonne plus guère disproportionné. Les invités s’esquivent ; ils se détournent du messie qui arrive pour se mettre, avec eux, les pieds sous la table. La salle du banquet vide. L’ordre donné sous la colère est loin d’être négatif comme, souvent, peut être perçue la colère de Dieu. Luc tâche de faire saisir cette rage tel un acte de miséricorde et d’amour dont le résultat va au-delà des prévisions humaines. Il va chercher les pauvres, les estropiés, les aveugles, rebut de l’humanité, des gens que l’on n’invite pas, dont l’on se détourne. Le serviteur a l’ordre d’aller les trouver, en toute hâte (« ταχέως »), dans la ville elle-même, sur les places et dans les rues.
Et il y a encore de la place…
Un second ordre d’urgence s’il n’est également d’orage est lancé :
« Va jusqu’aux chemins et aux barrières et pousse-les par la contrainte à entrer ».
… « ἀνάγκασον ». Il s’agit d’un hapax, mot qui ne se trouve nulle part ailleurs chez Luc et qui indique la contrainte. L’invitation devient coercitive tandis que son but est, enfin, avoué : « … afin que se remplisse ma maison » (« ἵνα γεμισθῇ μου ὁ οἶκος » 14,23).
Plutôt que « remplir », il serait plus précis de parler de la maison qui se sature de convives comme se remplissent les jarres de Cana d’eau jusqu’au bord (Jean 2,7), les douze corbeilles des restes de pain (6,13), l’éponge qui se sature de vinaigre (15,36) ou la barque qui se sature d’eau (Marc 4,37).
Néanmoins, « ma maison » est une manière d’évoquer le temple de Jérusalem. Le verbe « remplir » se dit alors « πληρόω » et résonne comme le mot « plénitude ». La plénitude est ce qui est rempli, saturé mais qui, pour un chrétien, requiert la présence du messie, du Christ. Or, qu’est-ce qui remplit la maison-temple si ce n’est la gloire de Dieu elle-même ?
« Ma maison » est saturée de convives. « Ma maison » est remplie de la gloire. La seconde question, en Ésaïe 55, peut alors resurgir dans nos oreilles. Elle renvoie à la saturation, à l’abondance, à la plénitude :
Pourquoi travailler pour ce qui n’est pas abondance ? pour ce qui ne sature pas comme la gloire de Dieu saturant le temple par la plénitude de sa présence révélée aux hommes ?
Amen.









