“C’est le lieu de rappeler la cruauté notoire de la vertu à l’état pur – cas particulier de l’agressivité croissante lorsqu’une des impulsions éthiques est seule au pouvoir : il n’y a pas que l’homme d’Etat sanguinaire, il y a aussi la petite famille et son égoïsme borné, le pacifisme fielleux. Qui poursuit la "réalisation" d’une idée aura tôt fait de ressentir comme immorales les résistances du réel, comme des rugosités du monde effectif qu’il est urgent de passer au couperet de la guillotine. Moins brutalement, on verra poindre la douce et insistante opiniâtreté que mettent les bonnes personnes à rogner les racines de ceux qui leur barrent la route [...] En profiteur d’un idéal qui ne se sent pas encore assez fort pour vouloir se concrétiser, on a pour un temps le "critique" ; la critique est le degré le plus bas de l’escalade agressive. Elle est du reste, comme l’a dit Hebbel (Journ. 6295, 27 janvier 1863) "souvent le fruit, et toujours l’origine, d’une basse façon de penser dans les âmes qui s’y consacrent en permanence."”
Arnold Gehlen, Morale et hypermorale, trad. François Poncet, 1969.













