La tragique histoire de Œuf - 14:35 - 01/01/2016
Ça doit faire une semaine que je veux parler des oeufs durs et que je ne trouve pas le temps, ni le ton.
J’ai cette image dans la tête, je tiens dans ma main l’œuf dur, qui me brûle, tout juste sorti de la casserole. Je passe l’œuf sous l’eau froide. Ma main est glacée sauf l’extrémité de mon index et de mon pouce qui tiennent l’oeuf brûlant que je force à refroidir. L’action paraît anodine mais, à l’échelle de la thermodynamique et de la cuisine moléculaire, je mène une guerre sans merci. Mais oui c’est ça, c’est comme dans les documentaires d’Arte avec des voix OFF et des images d’archives !
Aujourd’hui, Œuf a été appelé au front et jeter dans l’eau bouillante sans préavis. Tout le monde savait qu’il ne reviendrait pas. C’était un oeuf comme les autres, issu d’une mère élevée en batterie et d’un père qu’il n’a jamais connu. Il habitait dans une boite en papier recyclé avec ses onze frères et soeurs au premier étage d’un frigo Bosch. Œuf connaissait sa date de péremption et chaque ouverture de la porte du frigo le terrorisait et le rapprochait inéluctablement de son triste sort.
Is n’étaient plus que quatre dans ce douze-pièces minable et Œuf ne pouvait pas se mouvoir d’une pièce à l’autre pour trouver du réconfort au près d’un de ses frères encore « en vie ». La Grande Paluche avait déjà emporté huit d’entre eux (d’entre oeufs).
Œuf comptait les ouvertures de porte, huit… neuf … Parfois La Grande Paluche ne prenait personne, on aurait dit qu’elle ouvrait la porte juste comme un avertissement. Dix, onze, douze … N’ayant jamais eu de chance dans sa vie, il savait que la treizième serait pour lui. Bien qu’il fut psychologiquement préparé, il restait tout de même un oeuf et n’avait pas non plus une conscience suffisamment entraînée pour encaisser l’évènement avec sérénité.
Œuf est plongé dans le noir. Il sait que le porte va s’ouvrir d’un moment à l’autre. Son blanc vibre de peur à l’intérieur de lui, il croit même que son jaune se durcit : « mais non ce n’est pas possible. » se dit-il. Il croit entendre des bruits derrière la porte, c’est le silence dans le frigo. C’est toujours le silence, parce-qu’aucun n’aliment de parle, mais là, c’est particulièrement le silence. Il s’imagine ce que fait la Grande Paluche dehors. Il entend des tintements qui lui hérissent la coquille. Ce sont les armes de Grande Paluche. Œuf le sait, depuis des décennies, Grande Paluche s’est équipé d’armes de pointe en matière de torture des aliments.
Il arrive parfois que certains habitants du Frigo reviennent après avoir subi d’horribles tortures. Ils sont méconnaissables, entre la vie et la mort, dans des boites en plastique empilées les unes sur les autres, attendant d’être achevés pour de bon. On les nomme Les Restes. Œuf a encore plus peur de devenir un Reste que de mourir.
Le joint de la porte craque et se tend, l’air chaud de dehors s’engouffre à l’intérieur, la lumière s’allume d’un coup, la porte s’ouvre. Œuf est dans sa boîte. Les rayons de l’ampoule du frigo traversent le carton recyclé qui lui sert de maison. C’est maintenant.
La Grande Paluche découvre le crâne chauve de Œuf et le saisit. Pour la première fois, Œuf sent La Grande Paluche. Ô cruelle douceur, la Grande Paluche est si chaude et moelleuse comme l’arrière train d’une mère poule fermière élevée en plein air. « Si j’avais des yeux, je pleurerais » se dit-il.
Lentement, Œuf prend de la hauteur et regarde pour la dernière fois ses frères et soeurs depuis le ciel. « Au revoir mes frères » pense-t-il. « Tiens je peux voir sans yeux » constate-t-il au passage. Prise de conscience de dernière minute.
Œuf est dans les airs, au creux de la Grande Paluche étonnement protectrice. Il repère la base secret du plan de travail, la plateforme chauffante, toutes sortes d’armes contondantes. Le jacuzzi de la mort est prêt. Œuf voudrait demander grâce à Grande Paluche, il voudrait la supplier de l’épargner, il voudrait rester à jamais au creux de sa paume. Mais les oeufs ne parlent pas. Ils ne crient pas non plus. Ils sont les martyres de l’empire de la cuisine, ils sont les muets, les oubliés. Ils ne sont que des oeufs. Avec beaucoup de soin, comme une mère chatte avec son petit chaton, Grande Paluche dépose Œuf au fond de l’eau bouillante avec une cuillère à soupe.
Œuf le sait, sa mort va être longue et douloureuse. D’abord, sa coquille va résister et absorber le choque thermique. Puis, son blanc commencera à durcit, il sentira son être s’engourdir petit à petit. Quand il sera complètement paralysé, ça sera au tour du jaune de céder. C’est le moment le plus douloureux. Dans une semi-conscience, son coeur va se serrer pour devenir une pâte friable. Que reste-t-il d’une âme quand on réduit son coeur en poudre ? Œuf le sait, son jaune a un taux de cholestérol très haut et sera surement jeté à la poubelle. Pas de pierre tombale pour les protéines animales.
Alors qu’il allait rendre son dernier soupir, si tant est qu’un oeuf peut soupirer, Œuf sent le monde basculer. Un courant se crée, il est projeté dans tous les sens, tandis que l’eau se vide à une vitesse phénoménale. Œuf ne pense qu’à une seul chose « achevez-moi, je vous en prie ». Contre toute attente, il retrouve Grande Paluche. Œuf agonise, brulant, le contact de Grande Paluche l’apaise mais il n’est plus sûr de ressentir ni douleur ni vie ni quoi que ce soit. Soudain, une douche glacée s’abat sur lui, réveillant ses sens qu’il pensait définitivement morts. Le choc est terrible, Œuf subi la pire des hydrocutions. « Pourquoi ? pourquoi moi ? » se demande-t-il. C’est interminable, Œuf lutte de toute ses forces, mais la thermodynamique a raison de lui et le transfert de chaleur est inévitable. Après de longues minutes de supplice, Œuf est refroidit.
« Ça y est, c’est la fin » se dit-il.
Mais non. Ce que Œuf était loin d’imaginer, c’est que Grande Paluche allait le scalper. Il n’en croit pas son jaune quand elle le fait rouler entre elle et le plan de travail avec une force phénoménale. Œuf sent sa coquille s’écrabouiller en mille morceaux. Il voudrait crier, il voudrait pleurer en voyant sa coquille partir en lambeaux. À présent, il n’a plus rien à espérer de la vie devant le tragique spectacle de la destruction de sa dignité.
Œuf s’imagine fermer les yeux, qu’il aurait tant voulu avoir, et meurt, nu et blanc, juste avant d’être tranché en deux.
Le destin de Œuf n’est pas un cas isolé, le tabou règne autour de ces pratiques barbares qu’aucun oeuf ne devrait avoir à subir aujourd’hui en 2016.