Toute l’année, j’ai attendu de pouvoir déguster les oignons durement récoltés depuis quelque temps. Je les savais là mais il m’était impossible de les saisir dans leur réalité, d’intégrer leur vérité, de me résoudre à subir leur attaque avant de pouvoir savourer leur douceur. Trois cent soixante cinq jours plus tard, des centaines de kilomètres courus et des milliers de mouchoirs jetés après, et leur chair enfin m’appelait. L’heure était venue de les processer pour de bon, sans fanfare, sans annonce, sans préméditation, juste pour ce qu’ils sont devenus être: la somme lacrymogène qui fond en chantant, le confit doré qui s’étale en susurrant, la pissaladière du premier jour de l’an. Douze olives noires, en trois rangs serrés; une pâte épaisse, qui colle et qui gonfle avant de devenir matelas moelleux, un carré qui met les choses bien en ordre, qui fait le point sur les limites perçues et qui fait le pari des essais à venir. En soixante minute, c’était prêt: j’avais émincé, fait revenir, remué, pétri, aplati, recouvert, déposé, sorti fumante puis prié. La boucle est bouclée: mon horizon est fusionné dans la dissolution des lamelles translucides qui tapissent mon estomac bombé. Que le sens que j’en retire me porte loin, au-delà du convenu, dans le dépassement du passé qui s’écrit déjà maintenant.