S’est-il jamais trouvé des hommes qui aient été, dès leur berceau, dès leur premier maillot, dès leur première laitée, dès leur première régurgitation blanchâtre au débouché de la ligne non encore boursouflée des lèvres minuscules, dès les ongles allongés, enroulés au terme de leurs doigts, assez avertis pour empêcher que les volontés d’une fée – d’une fée inévitable et fascinante – n’obtiennent leur exécution ?
Et le moyen que nous contrecarrions jamais les sorts qui ont été jetés sur nous avant que notre petite masse de chair – grosse comme un chat sans fourrure, grosse comme une carpe pâle – ait jailli dans le jour ?
Reste enfin ce point qui intimide à jamais la vérité : nous ignorons quels ils étaient – ces vœux, ces volontés, ces sorts. Et même la parenté proche, même la parentèle un peu plus éloignée, même les maîtres qui les lançaient sur nous n’en avaient pas l’exacte notion. Il n’est même pas sûr qu’ils aient eu conscience des rancunes qui venaient sourdre dans les souhaits qu’ils formaient. Il est douteux qu’ils aient visualisé avec netteté les revanches sociales qui dirigeraient à jamais nos goûts et nos décisions.
Il est extrêmement rare que nous décidions ce que nous décidons.
In idem flumen bis descendimus et non descendimus.
Nous sommes descendus deux fois dans le même fleuve mais nous n’y sommes pas descendus.
Chaque jour, dans l’aube, assis sur le lit, revenant à sa tâche, nous pensons que nous allons, ce jour-là, y descendre. Et chaque jour, au terme du jour, nous nous découvrons tellement frustrés et secs : nous n’y avons nullement plongé !
Telle est la version qu’a donnée Sénèque d’une phrase d’Héraclite – que ce dernier avait notée en grec, dans le port d’Éphèse, à l’abri du superbe fronton de Diane chasseresse surplombant la mer Égée, et dont il avait confié les tablettes (Aristote dit les avoir touchées, les avoir vues, les avoir lues, avoir examiné leurs étranges et archaïques apparences, les avoir étudiées) au trésor du temple d’Artémis – Artémis des forêts, Artémis aux oiseaux, Artémis à la tunique retroussée, Artémis des sources – cinq siècles plus tôt.
Je voudrais m’attarder sur ce fragment d’Héraclite commenté le plus souvent par les philosophes dans le sens « Nous ne descendons même pas semblables dans l’identique et l’identique lui-même n’est pas un semblable. »
C’est le théorème de la biographie impossible.
Mais ce fragment n’est pas aussi abstrait que la postérité l’a retenu. Le fragment XLIX juxtapose quatre phrases grecques très courtes :
Potamois tois autois embainomen
te kai ouk embainomen
eimen
te kai ouk eimen.
Le fragment est d’une grande beauté. Il est d’une dense simplicité. Il a été rédigé dans une acropole si lointaine, au sud de la Turquie, bien avant la naissance de la philosophie.
Dans les mêmes fleuves nous entrons
et nous n’entrons pas
nous sommes
et nous ne sommes pas.
Il faut préciser qu’au vie siècle avant Jésus-Christ l’écriture ne comportait ni caractères dits bas de casse (de lettres cursives en regard des capitales), ni séparation entre les mots, ni ponctuation intraphrastique.
En grec le verbe en-bainein c’est mot à mot aller-dans.
« Embainomen te kai ouk embainomen » : nous « allons-dedans » – puisque tel est le verbe – mais un étrange « sortir » habite l’entrer qui empêche d’entrer tout à fait dans ce monde, dans les sites si variés, dans les différentes nations, dans leurs langues diverses.
Il y a un étrange effet de mascaret au sein de l’estuaire.
Le vivre n’est pas l’être.
Ce fragment est poignant. Il est profondément tragique. Il est « tragique » un siècle avant que les Grecs inventent la tragédie. Et deux siècles avant qu’ils inventent la philosophie : un terrible « nous ne sommes pas » affleure au sein de ce que nous sommes.
Ce fragment tragique, ontologique (il y a un « ouk einai » dans l’einai, il y a un « ne pas être » dans l’être pour « nous », les Grecs, qui créons nos cités auprès des fleuves, qui établissons dans la violence nos comptoirs, creusons nos ports, dressons nos acropoles dans les embouchures des estuaires), Sénèque, à Rome, au ier siècle de notre ère, dans une lettre qu’il adresse à Lucilius, qui se trouve en Sicile (LVIII, 23), le traduit de façon vraiment singulière :
In idem flumen bis descendimus et non descendimus.
Il faut prendre toute la mesure de cette singularité, que je trouve extraordinaire. Cette singularité est triple.
Le Romain unifie les fleuves. Il fait de la vie un seul fleuve.
Il ajoute un « bis ».
Il transforme le mouvement d’entrer en celui de descendre.
Cette traduction donne à la pensée d’Héraclite un accent qui me bouleverse parce qu’il affecte soudain, non plus la vie dans l’être, mais la naissance dans la condition.
Nous avons vécu dans « deux » mondes.
Dans le « même fleuve » de la durée vivante deux fois les hommes descendent. Lors de notre conception (nous propulsant dans l’eau sombre, dans une obscurité loin au-delà du sexe maternel, nous agrippant à un morceau de paroi utérine), puis lors de notre naissance (nous catapultant dans la violente lumière qu’irradie une étoile à cent cinquante millions de kilomètres de là, nous faisant tomber sur le sol de la planète terre en hurlant).
Mais ce n’est certes pas dans un même « élément » que nous sommes, à deux reprises, ou immergés, ou si impétueusement engouffrés.
D’un côté l’eau immémoriale verte, obscure. De l’autre l’air psychique contenu à l’intérieur de la couche d’air atmosphérique, bleue.
Ni le coït ni la parturition ne sont des événements si patients, ni si placides, ni si tendres.
Pas une fois nous ne nous sommes laissés poser doucement, nous n’avons été déposés, étendus, détendus, comme nous nous blottissons dans l’avant-sommeil.
Dans le premier royaume nous avons poussé comme une graine, puis comme un pédoncule au bout d’un ombilic, ensuite nous nous sommes déployés comme une algue, enfin nous y avons été resserrés, puis péniblement contraints, la nuque et le dos collés à la voûte de la peau.
Dans le dernier royaume nous avons été expulsés, avec la plus grande violence possible, par nos mères, nous avons été irradiés par l’étoile ensoleillante, nous avons crié de souffrance quand l’air atmosphérique nous a violés.
Enfin, dans la mort, nous n’entrons même pas, nous ne descendons même pas : nous nous défaisons. À l’extrême rigueur nous « entrons dehors ». Mais là encore aucune narration – aucun discours linéaire – ne peut préméditer ni assumer cette « défonction » linguistique : simplement le symbole se désolidarise.
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Pascal Quignard, extrait de La vie n’est pas une biographie, éd. Galilée, 2019.