Mort du poÚte Claude Gauvreau, le 7 juillet 1971, rue Saint-Denis à Montréal.
PoĂšte, romancier, dramaturge, polĂ©miste, lâĂ©nergique lieutenant de Paul-Ămile Borduas, ce rĂ©volutionnaire du langage que fut Claude Gauvreau est Ă considĂ©rer comme une sorte de James Joyce quĂ©bĂ©cois. Il a fait une chute mortelle dans le vide. En un calme dĂ©but dâaprĂšs-midi, il a plongĂ© du toit dâun des immeubles qui bordent la rue Saint-Denis Ă MontrĂ©al, au sud de la rue Mont-Royal. Il sây entraĂźnait Ă soulever des haltĂšres, comme il avait lâhabitude de le faire.
Faute de tĂ©moin, lâenquĂȘte du coroner conclut, quelques jours aprĂšs le dĂ©cĂšs, que les circonstances exactes de la mort de Claude Gauvreau demeurent nĂ©buleuses. Le 15 juillet de cette annĂ©e-lĂ , le coroner Jacques Fournier indique dans son rapport que lâhomme est dĂ©cĂ©dĂ© de polytraumatismes causĂ©s par une chute : « Fractures multiples. Inondation des bronches et de la trachĂ©e par du sang. Mort violente, impossible de dĂ©terminer les circonstances. »
Pas de tĂ©moin. Un passant, de lâautre cĂŽtĂ© de la rue, a cru apercevoir une masse tomber. VoilĂ , câest tout. Gauvreau avait 45 ans.
Quâest-il arrivĂ© ce jour-lĂ ? Gauvreau a-t-il glissĂ© du toit Ă la suite dâun faux pas ? Ce solitaire sâest-il plutĂŽt jetĂ© en bas ? Son ami Gaston Miron croyait vraisemblable quâil ait pu, tout bonnement, perdre lâĂ©quilibre, sous lâeffet peut-ĂȘtre de ses mĂ©dicaments.
Jean-Pierre Ronfard Ă©tait avec lui la veille. Lui aussi penchait en faveur de la thĂšse de lâaccident. Comme dâautres metteurs en scĂšne, Ronfard sâintĂ©ressa de prĂšs Ă lâĆuvre immense de Gauvreau. Au sujet de la mort de lâĂ©crivain, il Ă©nonçait une hypothĂšse qui abonde dans le sens de Miron. « Il a Ă©tĂ© pris de vertige amplifiĂ© par la situation de droguĂ© mĂ©dical dans laquelle il Ă©tait⊠» Mais il ajoute ceci : « Il est trĂšs possible que, dans le brouillard de son esprit, il se soit tout simplement pris pour un oiseau. » Suicide alors ? Possible. Tout Ă fait possible. Gauvreau lâavait dĂ©jĂ Ă©voquĂ© par le passĂ© dans une vie tourmentĂ©e. Il faudrait en revenir, pour mieux le comprendre peut-ĂȘtre, Ă ce quâil laisse derriĂšre lui comme Ă©crit. Cela se fera. Cela viendra. Je crois. LâhypothĂšse du suicide nâest pas Ă exclure, je crois. Mais Ă sâattarder Ă lâĂ©nigme de cette chute, on risque de manquer lâessentiel.
Lâimportant, de toute façon, se situe ailleurs.
Claude Gauvreau avait tout Ă la fois des allures de militaire et de danseur, Ă©crit Jacques Ferron. Ce dernier avait pu lâapprocher de prĂšs grĂące Ă sa sĆur Marcelle, signataire de Refus global.
PersonnalitĂ© fringante et expansive, note le docteur Ferron, Gauvreau sâĂ©tait toujours montrĂ© trĂšs rĂ©servĂ© Ă propos de sa santĂ© chancelante. « Sur ses internements, Claude est restĂ© singuliĂšrement discret, les Ă©ludant comme sâil sâĂ©tait agi dâun vice quâon tient Ă cacher et non Ă Ă©taler glorieusement comme je lâaurais voulu», Ă©crit Ferron, notant Ă la suite dâun de ces Ă©pisodes quâil avait assez vite « repris sa superbe ». Et quelle superbe ! Lâhomme, Ă nâen pas douter, Ă©tait de feu.
« Ma mort nâaura pas plus dâutilitĂ©, pas plus de rayonnement que ma survie », a-t-il Ă©crit un jour Ă Borduas. Gauvreau a eu souvent raison. Mais cette fois, au sujet de sa postĂ©ritĂ©, il se trompait. Ă lâĂ©vidence, il ne mesurait pas la rĂ©ception posthume de son Ćuvre, ni la place quâelle finirait par occuper dans notre littĂ©rature. Sans doute ne doutait-il ni de la justesse de son engagement en littĂ©rature ni de lâĂ -propos de ses combats politiques contre lâobscurantisme dâun nationalisme Ă©troit et petit-bourgeois Ă la Duplessis. Mais il ne pouvait pas savoir Ă quel point sa voix, aprĂšs sa mort, continuerait de porter.
[Photo de Claude Gauvreau par le photographe Maurice Perron, vers 1947]
















