Seul avec lui
J’ai oublié que j’avais un corps. Je l’ai oublié. Il ne m’en veut pas, ou s’il m’en veut, il le tait. Il se rappelle à moi de temps en temps. Ça ne fait pas d’envieux. Je suis seul avec mon corps. Depuis le temps. Ça ne me rend pas très heureux. Je m’en débrouille cependant. Si encore survenait dans mon intérieur un autre, un ami, un amant, pour me rappeler tout doucement que j’ai un corps, mais non, personne ne vient. Depuis longtemps. Ce n’est pas une raison pour lui faire la gueule, au corps, aucune raison de le négliger. C’est pour cela que je lui fais sa toilette chaque matin, lui donne à manger, le fais boire, lui coupe les ongles, le tient au chaud, l’arrose autant de fois qu’il le réclame, et une fois par semaine, quand la soupape chuchote, une bonne branlée – sans la moindre complaisance, sans images en tête. Quand on est mort, c’est le corps sur la table. Quand on écrit, aussi, c’est le corps sur la table, c’est le corps sous la table, c’est le corps coupé en deux, en quatre, ce sont des fragments, des éclats, des souvenirs de sensations, c’est toute une chimie, on n’est pas toujours maître à bord. Parfois, le corps se rebelle, et là, on ne fait pas le malin. Ce n’est pas le moment de céder à la plainte. Tour à tour, notre corps est plus robuste qu’on ne le pense, notre corps est plus fragile qu’on ne l’imagine, on ne sait plus très bien sur quel pied danser avec lui, il nous joue des tours, oui, et ce n’est pas fini, et quand c’est fini, il ne nous prévient pas toujours. Et quand on est mort, on n’est plus qu’un corps, et ce sont d’autres corps qui viennent à lui, le prennent en charge, des vivants qui savent quoi faire quand on leur confie le corps d’un mort, on les appelle des croquemorts, ils sont là pour croquer à la vue des vivants le corps du mort, en général, ils font ça très bien, ils savent ce qu’ils font. Donc, quand on parle de mort, on se cogne au corps. Mais quand on parle à ses morts, on ne pense pas forcément à leur corps. Ou bien c’est l’odeur de son corps qui me manque, ou bien c’est l’intonation de sa voix qui me revient, ou bien c’est moi qui me surprends en train de faire un geste qui était un geste de lui, exactement comme il l’aurait fait. C’est avec mon ami mort que j’ai envie de boire, c’est avec mon ami mort que j’ai envie de passer la nuit, c’est auprès de lui que j’ai tout appris. C’est avec le manque que je vis. Son corps me manque, plus encore sa présence, présence d’esprit comme présence de corps, je ne peux vivre comme s’il était encore là, à mes côtés, il n’est plus, je le sens dans mon corps, c’est écrit. Quand je dors, je peux le rejoindre, ou bien est-ce lui qui vient à moi, retrouve sa place. Je suis seul et pas seul. Seul avec lui.

















