27-29 septembre : Vang-Vieng la sulfureuse
Nous avons un peu hésité avant de mettre les pieds à Vang Vieng : malgré une action musclée des autorités ces dernières années, à coups de fermeture de discothèques et de bars, la ville traîne derrière elle une réputation de dépravation et de débauche qui ne manque pas de susciter quelques réticences. Haut lieu de la fête à outrance, elle était autrefois réputée pour ses descentes de rivières sur chambres à air (le tubing) avec étapes dans les nombreux bars à bières jalonnant le parcours, et les jeunes bourrés qui ne s'étaient pas noyés en chemin pouvaient continuer de s'encanailler le soir venu, les moins constitués sombrant dans le coma du mauvais alcool.
Les turpitudes de la jeunesse ont laissé leur place aux touristes de la classe moyenne chinoise, que l'on voit pagayer maladroitement sur la rivière dans leurs gilets de sauvetage (l'instinct grégaire du touriste chinois le poussant toujours à agir en groupe d'au moins vingt personnes) ou conduisant des buggys (ces espèces de minis 4x4 qui font un bruit d'enfer) sur les routes de campagne, le visage entièrement dissimulé par de ridicules chapeaux à lacets et ces satanés masques respiratoires.
[Durant notre escale à Bangkok, Olivier me répétait pour la centième fois que je devrais arrêter de me moquer des Chinois. Alors que j'essayais plus ou moins maladroitement de me défendre, arguant que l'explosion massive du tourisme chinois faisait s'envoler les prix de pays comme le Laos, et le cours du mauvais goût dans d'autres, eut exemple la prolifération des tours operators Tours Montparnasse/Tour Eiffel/ Galeries Lafayette du Paris authentique comme on l'aime tant, l'appel à l'embarquement de l'avion voisin a résonné, et nous avons observé avec stupeur une cinquantaine de Chinois se lever d'un seul homme et se précipiter comme si leur vie en dépendait vers le guichet précédant le sas, se bousculant à grands renforts de vociférations voire, se montant presque dessus, pour tendre à l'hôtesse le précieux sésame. Mais pourquoi agir ainsi, puisqu'à priori, PERSONNE ne sera laissé sur le carreau?Ils sont fous ces Chinois, qui intègrent la frénésie à grande échelle tant ils sont avides de vivre.]
Bref, nous arrivons dans Vang Vieng après une nouvelle journée de bus à rallonge, et parcourons pour rejoindre notre auberge une longue rue aux trottoirs poussiéreux et aux façades défigurées par des affichages criards violemment éclairés au néon. Mise à part les bang bang retentissants d'une auberge de jeunesse, où l'on aperçoit quelques jeunes tituber autour d'une piscine, la ville est silencieuse et presque déserte, glauque, en somme. Le lendemain matin, nous nous rendons compte que Vang Vieng tout entière est dédiée au tourisme : vêtements, produits de beauté, restaurants, bar à jus et agences jouent au touche-à-touche sur des centaines de mètres ; les commerçants ont le visage fermé, et nous suivent à la trace dans toutes les boutiques. Nous mettons cela sur le compte des abus d'autrefois, qui ont dû leur donner, même s'ils en vivent, une image résolument mauvaise du touriste quel qu'il soit.
La première journée, nous décidons de randonner par nous-mêmes, dans le but de trouver l'un des lagons qui entourent la ville. Le soleil de plomb blanchit presque les montagnes, et la campagne, différente de celle du Nord, avec ses maisons en bois foncé sur pilotis, est tout aussi belle. Dommage que ce paysage bucolique soit envahis par les dizaines de buggys conduits par des ... qui nous asphyxient dans un boucan d'enfer.
Après quelques kilomètres, nous nous arrêtons déjeuner, et un grand type dégingandé, au visage émacié et au teint maladif, arrête son vélo et jette presque ses affaires sur notre table, puis demande s'il peut se joindre à nous (oui, dans cet ordre, comme ça, on n'a pas eu vraiment le choix). Encore un Français, nous sommes décidément bel et bien reconnaissables à cette propension à nous émailler aux quatre coins du monde! J'ai-oublié-son-prénom nous jette pèle-mêle et avec force postillons sa vie au visage, et Dieu qu'elle n'est pas bandante, il a cumulé les déconvenues nous explique-t-il, il n'aimait plus son boulot dans le vin (encore une sombre affaire de Chinois à qui on refourguait du Gros Plant sous couvert d'appellation à la française), il a été expulsé de son appartement car sa copine l'a largué, mais elle a tout à perdre, tient-il à nous préciser en se curant le nez. Puis, il nous faire savoir qu'il sort tout juste d'une grosse, grosse gastro, tout en précisant à Olivier qui se plaint d'avoir encore faim qu'il peut finir sa soupe "enfin, je suis partageur si t'es pas trop bégueule". On s'est longtemps demandés pourquoi on a accepté, surtout quand on a commencé tous les deux à se sentir nauséeux sur le chemin, et à verser dans la psychose : "ooooh mais mes mains sont toutes engourdies", "si ça se trouve il nous a mis un truc dedans ce con, de toute façon il était chelou, ROOOH T'IMAGINES IL NOUS A MIS DU GHB?!". Bon, apparemment c'était juste un gros coup de fatigue, que l'on a soldé par une petite sieste dans la campagne, avant de reprendre la route pour le lagon, qui était envahi de gilets de sauvetages sur pattes (je n'en dirais pas plus) et surmonté d'une super grotte que l'on a exploré de fond en comble à la frontale, en sautant de rochers acérés en rochers glissants, et en se disant qu'au vu du niveau d'insécurité optimal, il devait bien y avoir deux-trois cadavres de jeunes bourrés là-dessous.
On s'est avalés les huit kilomètres du retour en marche rapide, mais évidemment la nuit noire nous est tombée dessus bien avant l'arrivée, et nous avons marché longtemps sans croiser âme qui vive, nonobstant un quarantenaire australien qui cherchait un bar-tabac en titubant à travers champs.
Pour le dernier jour, un joli programme nous attend : trekking le matin, avec un paysan guide à ses heures perdues, qui nous emmène voir ses rizières et nous précède dans des champs dont les herbes nous arrivent à la taille, jusqu'à une grotte que l'on traverse entièrement, les pieds dans l'eau, pour déboucher de l'autre côté de la montagne. Puis, tyrolienne l'après-midi : nous échouons dans un groupe d'une douzaine de Chinois et l'organisation est militaire, nous défilons tous encordés de spot en spot à la vitesse de l'éclair, je n'ose pas imaginer ce que cela doit être en haute saison. Deux des filles pleurent de terreur et envient, à travers leurs larmes, mon air stoïque ; pourtant je n'en mène pas large, mais j'avoue que la sensation de passer au-dessus de la canopée à toute vitesse est incroyable. La dernière tyrolienne est un saut vertical, le corps suspendu à une corde que le guide lâche sur la poulie à toute vitesse, et heureusement que ça ne dure que cinq secondes, car cette sensation d'organes qui s'échappent dans un frisson intérieur ne constitue pas vraiment une partie de plaisir.
Dans l'excitation du moment, je convainc Olivier : "Et si on le faisait, ce tour en montgolfière?". On s'offre mon rêve de toujours, celui du jardin de ma maison d'enfance où j'observais, certains dimanches, les ballons multicolores décoller du domaine d'à côté. Une fin de journée en apothéose,dans une nacelle qui se balance et s'élève timidement dans les airs, filant encore plus haut pour replonger et raser la cime des arbres, et nous survolons un paysage qui ressemble de plus en plus à un jeu de société, les carrés parfaits des champs, les rectangles oranges des entrepôts, le bleu des portions de route et la montgolfière de la concurrence qui se balade comme nous au-dessus de la vie des gens. Un coup de lance et le feu rugit, gonflant le ballon qui part à nouveau vers les cieux dans une ascension maîtrisée, car si nous tutoyons trop les nuages l'engin deviendra incontrôlable. Et nous sommes grisés d'un sentiment de toute-puissance : celui, en fermant un peu les yeux, de pouvoir presque se fondre dans la légende de l'Homme-oiseau, si imbu du ciel qu’il défiait sans cesse la gravité de la terre.