2009-2010
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Si aún pasaran Zapping Zone la vida sería más chida
Mi sueño era marcar a Zapping Zone y mi mama nunca me dejó.
Good Times never come back
Chris Marker, Zapping Zone, (1990–94) at Whitechapel Gallery as part of retrospective 'A Grin Without A Cat' on until 22nd June
Mercredi 18 décembre | Pablo Durán | Fuck Art/Let’s Dance (12)
Depuis longtemps déjà, je fais partie de ceux qui ont une passion pour tout ce qui concerne Chris Marker. Mais c'est une passion que je tais le plus souvent, et sans doute n'ai-je dû parler de cet homme qu'avec très peu de personnes (on doit pouvoir les compter sur les doigts d'une main). Le mot passion ne sous-entend pas que je connaisse tout ce qu'il a pu réaliser ni que je sois à l'affût de ce qui me permettrait de combler mes lacunes à son sujet. Il dit simplement que ce que j'ai fréquenté de Chris Marker m'est d'une certaine façon indispensable, et ce pour quantité de raisons qui peuvent certainement, au final, se résumer en une seule : son optimisme. La confiance qu'il donna au secret pouvoir des images, sous toutes les formes qu'elle pût prendre, est pour moi l'une des plus précieuses, y compris lorsqu'elle s'adjoint l'inquiétude d'un oubli total – un oubli qui serait l'autre face, sinon l'autre destin des images.
D'oubli ici il ne sera pas vraiment question, ce serait plutôt l'inverse. Tout a en effet commencé au Centre Pompidou le mois dernier, lorsque j'ai pu voir pour la première fois son installation Zapping zone de 1994. Soit une quinzaine d'écrans (je ne les ai pas vraiment comptés) de ces années-là, c'est-à-dire se distinguant par leurs formes et leur matière en trois types : téléviseurs, moniteurs vidéos, et écrans d'ordinateurs. En somme, un ensemble d'objets fonctionnels induisant des usages, sinon des moments différents d'un même monde, chacun d'entre d'eux diffusant un flux d'images de provenances diverses.
C'est un Monument à l'Histoire, ai-je pensé, avant de commencer spontanément à mettre une provenance sur chaque séquence, et de comprendre que chacune tournait en boucle, et qu'au bout d'un certain temps le spectateur se voyait donc rejeté à lui-même et à son propre désœuvrement devant le fonctionnement autonome de machines. Un peu, finalement, comme lorsque nous regardions la télé au XXe siècle, et que ses programmes nous ennuyaient.
Je ne saurai expliquer facilement pourquoi j'ai été attiré immédiatement, et presque sidéré par les images de plateau d'un journal télévisé avec Michelle Cotta, avant même de voir qu'il s'agissait d'une émission consacrée au procès et à l'exécution des époux Ceaucescu lors de la « révolution roumaine ». Elles étaient percées de publicités, exactement à la manière de quelqu'un qui aurait zappé au moment de leur diffusion. Il s'agissait, bien sûr, d'une séquence montée par Chris Marker. Devant celle-ci, tout m'est revenu en bloc, comme d'un autre monde, ou comme depuis le même que le nôtre en à peine plus désuet si l'on veut. En bloc, donc : le sentiment d'étouffer dans la parole des autres, le souvenir de toutes ces heures passées devant des images stupéfiantes de non-sens à écouter le discours d'une société sur elle-même, cherchant à croire au progrès, aux nouvelles technologies, à la mondialisation, à un « nouvel ordre mondial » – tout ce langage sans réponse que nous allions subir après ça –, et le manque de curiosité et d'interrogation généralisé, y compris, et peut-être surtout, dans les familles. Pourquoi regardions-nous les informations ? Pourquoi lisions-nous les quotidiens ? Parce que nous voulions savoir où en était le récit collectif – et nous en étions littéralement écœurés. Le XXe siècle se réduirait désormais à sa caricature sous forme de commémorations : de la Seconde Guerre mondiale, des années 1960, de la musique pop, puis de la télévision, puis du moindre fait médiatisé… Et à ressentir en soi-même le chemin parcouru par la société ces vingt dernières années, à ressentir ses efforts récompensés de cadrage et de normalisation sécuritaire, à se ressouvenir des gestes, en particuliers mentaux ou intellectuels qui s'y sont perdus (et pas du côté de la philosophie ou de la « pensée » justement, mais de la société toute entière), on se met à douter sérieusement de sa propre autonomie en matière de sensibilité et de destin. Bref, je peux résumer ça en disant que c'est un bloc de dégoût qui m'est remonté – mais aussi ma rupture silencieuse avec la société française d'alors, et tout ce qui se poursuit d'elle aujourd'hui.
La suite, ce n'est pas à Beaubourg qu'elle eut lieu, mais d'abord dans un café de la porte d'Orléans où sur tous les écrans plats géants de la salle tournaient en boucle les programmes d'une chaîne d'information. Plusieurs coups de feu avaient éclaté dans Paris et une chasse à l'homme était engagée – personne n'en savait plus pour l'instant. Les grands médias allaient tenir ainsi les français en émoi plusieurs jours avant de pouvoir leur révéler ce qu'eux-mêmes sans doute n'auraient pu imaginer : ce tireur agité (presque clownesque), confus et suicidaire, avait été lié à Audry Maupin et Florence Rey en 1994, et c'est alors que resurgit ce visage et cette histoire emblématiques à travers toutes sortes de documents télévisuels de l'époque.
Il n'y avait peut-être plus de place sur les écrans de Chris Marker pour qu'il en rajouta, mais si une séquence supplémentaire avait eu la sienne au sein de Zapping zone, j'aurais aimé lui souffler de la consacrer à Florence Rey et Audry Maupin. (On me dira qu'après tout, les chaînes de télé s'en chargent bien, et ce n'est pas faux.) Je dis cela, mais en réalité il n'a jamais été envisageable, ni même concevable pour moi de faire du visage de Florence Rey une icône, ou ne serait-ce que la simple citation. Cela n'a rien à voir avec les actes meurtriers auxquels elle a été associée (qui le rendraient « tabou »), mais tout avec le fait qu'elle soit une personne vivante, là, quelque part dans le monde, qu'au fond je ne connais pas, que je n'ai jamais rencontrée, avec laquelle je n'ai jamais parlé, alors même que j'ai le sentiment de partager quelque chose avec elle de façon inexplicable : un silence.
Car l'inconcevable pour les pouvoirs de 1994, juste avant la clôture cybernétique, était qu'il puisse y avoir encore de l'intériorité, qu'il puisse y avoir une telle résistance de l'intime devant l'ordre des choses – et le silence de Florence Rey en fut l'un des signes. Personne ne saurait donc parler à sa place. Personne ne parlerait à sa place. Un tel silence : au-delà d'elle. Immédiatement au-delà d'elle.
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