Bleus et blessures
Ma relation avec le SC Bastia est forte, complexe, passionnée et contrariée. Pourtant élevé sur place et ayant grandi dans cette terre de foot (entre Vescovato, village des mes ancêtres et du grand ancien défenseur Charles Orlanducci, et Bastia, entre 1980 et 1996) je me suis éveillé tard aux choses et joies du ballon rond. Enfant hyperactif et déjà un peu “nerd” pour l’époque, j'étais plus casse-cou qu'artiste sur un terrain, incapable de me concentrer sur la moindre activité sportive ou culturelle plus d'un an, voire plus d'une heure. J'ai donc par exemple suivi avec une distance amusée la frénésie qui entourait l'OM, entre 1989 et 1993, sans beaucoup de souvenirs, sinon Benfica, Milan, Bari, Munich, Amoros, Papin etc.
Mais par définition, j'avais raté de deux ans la fameuse épopée continentale du SCB en 1978, et je me suis donc tout naturellement projeté dans la nouvelle aventure du club en première division ce soir de 1993. Corner de Rool, tête de Casanova contre Nancy, et retour dans l'élite. Depuis, et cela fait maintenant 22 ans, je n'ai jamais raté un seul résultat, ce qui fait tout de même près de 1000 scores divers et variés, j'ai vu des purges en pay-per-view, des stades presque vides ou à huis clos, assisté à des matchs épiques (Nantes, Monaco, Paris et Marseille en 95-97) ou des branlées mémorables, au Parc, à Gerland, ou ailleurs.
Depuis quelques saisons pourtant, les blagues si raffinées et originales des collègues et confrères « continentaux » ont changé de nature. Un signe annonciateur sans doute. Avant, un Corse à Paris ou Epinal (il doit y en avoir) se faisait chambrer sur la sieste, les bombes, des cartes postales lourdingues de ce genre. Mais récemment, le foot s'est invité près des machines à café ou dans les pauses clopes. En cause, les « incidents », violences, problèmes accolés à Furiani depuis maintenant trois ou quatre ans. J'en profite ici pour préciser que je suis dans la situation paradoxale d'un journaliste sportif corse à Paris. Mon métier à France Info m'oblige et me contraint (fort justement d'ailleurs) à donner des faits sans opinion, en l'occurrence les résultats, mais aussi parfois les incidents, suspensions et amendes. Mais étant très actif sur Twitter par exemple, il m'arrive aussi de donner un avis plus personnel, de supporter de base et journaliste à la fois sur ce sujet, ce qui me vaut parfois des commentaires parfois amusants, souvent blessants, et même carrément insultants.
Un boulet pour le club
Qu'on se comprenne bien, je ne suis ni juge, ni avocat, ni dirigeant de ligue ou fédération, je ne vis pas en Corse depuis des années, et ne peux à ce titre prétendre en saisir toutes les méandres ou complexités. Je ne veux donner aucune leçon, chacun est libre de penser ce qu’il veut ou d’aller foutre le bordel au stade. Je ne juge pas. Je parle uniquement de ce que je ressens et je ne cite personne. Mais j'observe, je lis, j'écoute, je commente, et je suis sur place plusieurs semaines par an. Et l'actualité autour du club et dans les tribunes est à la fois déroutante et inquiétante. Comme un boulet pour le club, une épine en termes d'image, et une blessure pour les amoureux comme moi de cette équipe, de cette histoire et de la région, qui sont une grande majorité, mais parfois silencieuse.
Les faits sont là. Consignés, répertoriés, et hélas presque implacables. Une première suspension du stade en 2011, une autre entre fin 2012 et début 2013. Des bagarres, des stadiers sur la pelouse, des insultes dans les vestiaires ou le bus, des « bombes agricoles », des engins pyrotechniques, des insultes dans les tribunes, des huis clos, des batailles rangées avec les CRS...Le club est convoqué presque chaque semaine en commission de discipline après ses rencontres à domicile, au point qu'on croise chaque fois les doigts pour que le passif lourd déjà accumulé ne débouche pas sur une suspension d'un an, une rétrogradation, bref plus ou moins la mort du club.
Je ne suis pas un défenseur des stades mous, tristes ou chiants. Je n'ai jamais compris par exemple, à part pour de vagues questions de sécurité quant à des risques de brûlure, qu'on interdise des fumigènes, même si à Marseille, Geoffroy-Guichard ou ailleurs, on s'en fout un peu, avec les sanctions qui vont avec. Un stade sans chant, ou sans bruit ambiant en permanence, n'est pas un stade ou si peu. Parlez-en aux anciens de Boulogne ou Auteuil qui ne reconnaissent pas « leur » Parc des Princes depuis plusieurs saisons, même si le plan en question était devenu urgent et indispensable, la forme laissant ensuite forcément à désirer. Je ne conçois pas non plus un stade sans insultes ou moqueries, malgré leur caractère par définition violent, il y a toute une part d'habitudes et de folklore qu'il ne faudrait pas sacrifier au nom d'un politiquement correct imbécile.
Mais les enjeux à Bastia sont différents, parce que les cas relevés à mon sens bien plus graves. Ce qui pouvait dans les années 90 tenir d'une ambiance si particulière (à laquelle – soyons honnêtes - j'ai moi-même pu participer en insultant des joueurs parisiens ou guingampais à l'âge de 15 ans, mais je n'étais pas encore journaliste ni père de famille), n'est tout simplement plus possible aujourd'hui. Pas face aux règlements, aux lois, à l'époque des smartphones et des réseaux sociaux. Et je ne parle même pas ici des insultes racistes qu’on a parfois pu entendre, qui sont le fruit d’une minorité dans la minorité. Je ne veux certainement pas les escamoter, mais je pense qu’il en existe hélas dans tous les stades, surtout dans la “belle” France qui est la nôtre aujourd’hui en la matière. Mais face à elles ou d’autres cas de violence, l'impunité, l'empathie ou les excuses ne sont plus valables. Et surtout, il ne faut jamais, jamais, perdre de vue, que tout ça n'aide pas le club. Absolument jamais. Il le tire vers le bas.
La Corse a changé
Le « contexte corse » existe pourtant bel et bien. Pas celui un peu crétin qui ferait passer le moindre match pour un voyage en des temps coupe-gorges et médiévaux, mais celui d'une certain repli sur soi, qu'on aurait tort de prendre pour de la solidarité ou de l'identité. Dans les années 90 déjà quand les incidents au stade faisaient la une, c'était dans la bouche des plus impliqués (je schématise à peine) : « Eux contre Nous ». Le continent face à la Corse, la ligue contre le Sporting, l'Etat contre cette région si difficile à appréhender. Ce sentiment à fleur de peau perdure encore vingt ans après, alors que tant de choses ont pourtant changé. Encore récemment, un dirigeant du club me disait « et nous on fait quoi contre les multiples agressions de la ligue ? » je n'ai pas vraiment su quoi lui répondre.
Mais les choses ont changé. Le contexte politique ou l’atmosphère dans la population sont moins lourds que dans les années 90. La Corse a évolué, s'est modernisée, les gens ont plusieurs fois, et sur des thèmes transversaux de la société, crié leur ras-le-bol de la violence. Pour un reportage sur les 20 ans du drame de Furiani en 2012, j'ai vu cette Corse-là, celle des battants, des taiseux, des respectueux, des émus, des inconsolables. Celle qui a toujours vécu avec l'ombre de la mort, le poids de la tristesse, la chaleur des autres. Celle qui cache ses yeux et sa peine derrière la paume de sa main pour ne pas qu'on la voie pleurer. Celle, pudique et superbe, des villages, des cimetières à flanc de colline, des larmes et des douleurs qui d'un coup se laissent aller, dans la solitude et la quiétude d'un bout de table ou d'un chemin de forêt.
Cette année-là, d'ailleurs, quelques mois plus tard, je suis revenu à Furiani pour un match de Coupe de la Ligue, Bastia-Lille. Un projectile sur l'arbitre, une interruption de 20 minutes. En tribune de presse, tous les journalistes, consultants et certains dirigeants, déploraient les incidents. Tous. « A chaque fois on se fait sanctionner à cause de ces débiles » ai-je alors entendu plusieurs fois, dans des versions différentes. Pourtant le lendemain, rien. J'ai cherché qui revenait sur ces faits de jeu (sic), personne. Ni dans les journaux (le « on a aimé, pas aimé » du journal régional par exemple), ni ailleurs, ni sur les réseaux sociaux. Le club a pourtant été sanctionné un peu plus tard. Où était donc passée cette belle unanimité ? Je ne sais toujours pas. Pourquoi les élus locaux ne s’en émeuvent jamais ? Risqué électoralement ?
“C’est compliqué”
Quand je parle du club avec des collègues qui bossent sur place, amoureux du Sporting comme moi, c'est toujours ou souvent « ouais mais bon les incidents, tout ça c'est un peu exagéré, regarde les autres clubs, les autres stades comme Nice ou les autres, c'est pire et on en parle jamais. Et tu sais Bastia c'est compliqué ». Ah ? Même des publications locales « satiriques » censées apporter un regard frais et insolent sur la Corse défendent finalement tout ça en brocardant la ligue de foot, Pierre Ménès, et les commentateurs qui inventeraient le fameux « contexte » bastiais. Un peu limité, sans doute, parce qu'on fait quoi en échange ? On propose quel autre modèle ? On se remet quand en question ? Contre Nice il y a quelques jours, ce n'est pas Nice le problème, ou le match aller, ou les bagarres et le drapeau de Leca, ou le deux poids deux mesures, mais bien les incidents de départ, les briquets, les ballons, les interruptions. Parler de tout le reste ne permet que d'éviter de parler de ce qui fâche. Même si je reconnais que parfois les instances peuvent avoir la main lourde ou faire preuve de maladresses (Le président de la LFP qui ne vient pas remettre en 2012 le trophée de champion de Ligue 2, très mal vécu à juste titre sur place), certainement aussi à cause du caractère de récidive.
Mais j'en terminerai ainsi, parce que l'espoir existe, parce que l'intelligence finit toujours heureusement par triompher partout. Si 200 jeunes viennent au stade pour en découdre sur un nombre total de 15.000 spectateurs, on peut parler en effet de minorité, voire de très grande minorité. Les mêmes sans doute, courageusement cachés derrière des pseudonymes, qui viennent me traiter « d'enculé de Parisien de merde », ou de « Français » (sic) sur internet. Mais ils sont très peu. Les autres gens, les autres Corses, les autres supporters comme moi, les gens « normaux » aiment leur club et veulent que ça change. Les dirigeants font des efforts, font le ménage, exfiltrent des gens discrètement, font la morale, portent plainte contre X. Les joueurs viennent négocier en bord de tribune pendant les matchs. C'est important, même si ça semble ne pas aller assez vite. Tous les gens comme moi, et nous sommes nombreux, refusent que le club reste abonné à la commission de discipline. Parce que des points cruciaux en moins, une longue suspension, un retour en Ligue 2, seraient évidemment un boulet pour le club, qu'il s'agisse de critères sportifs, économiques, ou même d'image. Le club, son histoire, son passé parfois douloureux, sa passion, son âme, ses supporters, et le parcours sportif remarquable accompli ces dernières semaines sous les ordres de Ghislain Printant méritent mieux, beaucoup mieux même, qu'on ne parle d'eux que pour ces épisodes navrants.








