Une danse bénie de Dieu, le sel de la mer et des gens gentils
20 mars 2020. On regarde les caisses de nourriture quâun hĂŽtelier nous a donnĂ©s. « Venez vite les chercher avant que ça pĂ©rime ! » On est plantĂ©es comme des radis devant les caisses pendant de longues minutes, avant quâenfin lâune de nous finisse par dire : « Mais comment on va distribuer ça sans sacs ? »
On ne sâimprovise pas maraudeuses et pourtant il va bien falloir, les Restos du CĆur sont fermĂ©s - pas de chance, le confinement est tombĂ© en plein pendant leur fermeture annuelle - et il nây a plus aucune maraude. PrivĂ©es de tout moyen de subsistance, les personnes sans abri ont commencĂ© Ă se mettre au milieu de la route sur les boulevards, pour arrĂȘter les rares voitures qui passent, afin de demander une piĂšce ; et pour cause, il nây a plus personne dans les rues Ă qui elles pourraient demander. G., habituellement Ă la gare, hurle au carrefour du PĂŽle bus depuis 2 jours : « Je nâai pas le virus !! Je veux juste 1 euro ou 2 euros pour manger !! ». Elle a fabriquĂ© une espĂšce de masque en tissu quâelle a mis Ă son chien.
Trouver des sacs, ça ne doit pas ĂȘtre trop compliquĂ© ? Carrefour City, câest non, ils nâont pas de stocks. Casino Shop, câest non, on nâa pas compris pourquoi. Leclerc, câest « non, non, non ». Monoprix, attendez je vais voir. Laissez-moi votre numĂ©ro ; câest bon, câest oui, dit la responsable, passez demain chercher des cartons de sacs, et bon courage Ă vous.
Ă la gare routiĂšre, il y a un couple assis, Ă qui on propose un sac de bouffe. Ils nous regardent surpris, le mec dit « mais on nâest pas sdf nous », ma collĂšgue lui rĂ©pond « on sâen fout, vous avez besoin de manger ou pas ? », le mec dit que non, câest bon ; on sâen va. La fille nous court aprĂšs et nous demande qui on est et pourquoi on fait ça ; elle sâapproche pour faire un cĂąlin Ă ma collĂšgue, des larmes dans les yeux et puis elle se souvient que les cĂąlins sont interdits, elle rigole, gĂȘnĂ©e, et puis dit « câest beau dans toute cette merde ».
Mai 2020. Depuis quâelle a sa carte de sĂ©jour, Evelyn a un boulot et elle est fiĂšre - elle le rĂ©pĂšte souvent - de ne jamais rien avoir demandĂ© Ă personne. Elle est fiĂšre de subvenir aux besoins de ses 2 enfants, elle est fiĂšre parce que dans son pays, les femmes ne travaillent pas - comprendre : ne travaillent pas Ă lâextĂ©rieur de la maison, en dehors des 15 heures de travail domestique - et ce sont les hommes qui ramĂšnent lâargent. Evelyn, elle, ramĂšne lâargent, et cela lui procure une fiertĂ© ! Lorsquâelle dit « ça me donne une fiertĂ© ! », elle serre le poing et le lĂšve dans les airs, les yeux brillants.Â
Seulement voilĂ , câest le confinement et Evelyn nâa plus de travail. Son patron ne lui paie pas le chĂŽmage partiel comme il le devrait, dâailleurs en fouillant bien, est-ce quâil lâavait vraiment dĂ©clarĂ©e ? On ne le saura pas tout de suite, puisque le patron a fermĂ© la porte et il est parti se confiner sur une Ăźle au soleil. Evelyn, elle, est seule avec ses deux enfants Ă nourrir depuis deux mois et elle nâa plus dâargent.Â
Jâappelle son banquier, pour demander une autorisation de dĂ©couvert exceptionnelle, en expliquant la situation : Ă©coutez, madame va reprendre le travail en juin aprĂšs le confinement, câest une situation temporaire, elle nâa jamais le moindre souci sur son compte, il lui reste 20 euros pour finir le mois, elle a deux enfants... Le conseiller financier me rĂ©pond quâil ne peut rien faire et que Madame « nâa quâĂ mieux organiser la gestion de son budget ».
Je note le nom de ce connard sur ma liste des personnes Ă massacrer avant de mourir, on fait une aide de 50 euros Ă Evelyn, on ne peut pas faire plus et le soir je raconte cette horreur sur Twitter.Â
Une personne mâenvoie un message privĂ©. Me dit de lui envoyer le RIB dâEvelyn, quâelle lui fera un virement. Que la vie câest comme ça, un jour tu donnes, un jour tu reçois. Un jour, Evelyn donnera aussi Ă quelquâun dâautre, câest un grand cycle de la vie.
DĂšs le lendemain, ma collĂšgue appelle Evelyn, pour quâelle me rapporte un RIB. Elle mâen rapporte un tout chiffonnĂ© : il est illisible. Je lui dis dâaller Ă la Poste en chercher un autre ; elle y va, la Poste est fermĂ©e, elle revient ; je lui dis dâaller au distributeur avec sa carte bancaire, le distributeur doit donner des RIB ; elle part, se fait contrĂŽler par la police, nâa pas la bonne attestation dĂ©rogatoire, lâheure est dĂ©passĂ©e, ils lâemmerdent parce quâil y avait Ă©crit quâelle sortait faire des courses et elle nâa pas de sac de courses, pourquoi elle nâa pas de sac de courses, oĂč sont les courses ? ; elle nâa pas de courses parce quâelle nâa pas dâargent, mais si seulement elle pouvait prendre un RIB au distributeur, elle pourrait avoir lâargent pour aller faire les courses... ; Mais oĂč est votre sac de courses ? demandent les policiers ; elle mâappelle ; je cours jusquâau point de contrĂŽle expliquer la situation ; les policiers me demandent mon attestation dĂ©rogatoire Ă moi ; je suis partie les mains dans les poches dans la panique et sans attestation ; je rajoute mentalement 3 autres noms sur ma liste noire ; on finit par avoir un RIB, je lâenvoie Ă la personne en message privĂ©, qui me dit quâelle va enregistrer le RIB et faire le virement, ça va prendre 4 ou 5 jours.
Une semaine aprĂšs, je reçois un appel dâEvelyn, qui me dit quâelle a bien reçu un virement de 100 euros dâune personne inconnue, elle crie dans le tĂ©lĂ©phone, elle est heureuse comme câest pas permis, « Cent euros, je vais pouvoir aller faire mes courses !! Cent euros pour une personne inconnue, mais câest tellement gentil !! Dis-lui merci et que Dieu la bĂ©nisse, que JĂ©sus la bĂ©nisse, elle et toute sa famille !! »
Je transmets le message.
Juin 2020. Ăa frappe Ă la porte, mais je ne vais pas rĂ©pondre, on est fermĂ© jusquâĂ 14 h et je suis en pleine rĂ©daction dâun recours, jâai besoin de concentration. Mais ça frappe encore et encore, ça tambourine Ă la porte, Ă la fenĂȘtre, Ă la porte encore, je finis par gueuler « Wooooohhhh !!! » et par aller ouvrir la porte, derriĂšre laquelle je vois Evelyn qui me pousse Ă lâintĂ©rieur en hurlant des choses incomprĂ©hensibles, puis ressort, va chercher son vĂ©lo, le rentre aussi et le balance par terre et crie des trucs auxquels je ne comprends rien, tous entrecoupĂ©s de « God bless you, God bless her !! »
Quand enfin elle se calme un peu, elle mâexplique que le mois dernier, lorsque je lâai informĂ©e du virement imminent, elle est allĂ©e tous les jours au distributeur pour voir sâil y avait eu une opĂ©ration sur son compte, car elle ne dispose pas dâune application lui permettant de voir Ă distance le crĂ©dit de son compte. AprĂšs une semaine, elle a dĂ©couvert un virement en sa faveur de 100 euros, elle a retirĂ© les 100 euros et sâest empressĂ©e dâaller faire ses courses et de faire durer les 100 euros le plus longtemps possible.Â
Puis, il y a deux jours, elle a reçu une lettre de la CPAM lui annonçant un remboursement du mĂ©decin. Alors elle a pris son vĂ©lo et est allĂ©e au distributeur de nouveau, pour voir si le virement de 20 ⏠était arrivĂ©. Et lĂ , elle nâa pas compris : son compte affichait un solde de 900 âŹ. Devant le distributeur, Evelyn a pris le ticket indiquant 900 âŹ, a ressorti sa carte bancaire, lâa rentrĂ©e Ă nouveau, a encore demandĂ© son solde, la stupide machine lui a de nouveau dit que son solde Ă©tait de 900 âŹ. Evelyn est restĂ©e devant la machine sans comprendre. Les autres personnes qui voulaient retirer de lâargent commençaient Ă rĂąler, alors elle est partie chez elle pour rĂ©flĂ©chir Ă tout ça, sans mĂȘme retirer le moindre euro.
Le lendemain, elle est revenue au distributeur et a demandĂ© lâhistorique des derniĂšres opĂ©rations. Le ticket est sorti. Alors seulement, elle a compris : le virement de cette inconnue, quâelle avait cru ĂȘtre de 100 euros, avait en fait Ă©tĂ© de 1000 euros. MILLE EUROS !!! Elle hurle dans le bureau. Mille euros !!! Bien sĂ»r quâelle a cru que câĂ©tait cent euros, parce que QUI DANS LE MONDE fait un don comme ça, sans rien en Ă©change, de mille euros Ă une parfaite inconnue quâelle nâa jamais vue ???!!!
Alors cela faisait un mois quâEvelyn, qui survivait avec les 100 euros, avait en rĂ©alitĂ© 900 euros qui attendait sagement sur son compte. Elle me raconte tout ça en criant, en Ă©clatant de rire, en pleurant, et quand elle arrive Ă la conclusion, elle jette sa casquette par terre, et elle danse en chantant. Elle rĂ©pĂšte « que Dieu la bĂ©nisse, que JĂ©sus la bĂ©nisse, elle et toute sa famille, que Dieu lui apporte la santĂ©, le bonheur, que Dieu la protĂšge pour toute sa vie, que Dieu te protĂšge toi et ta famille » et elle chante, et elle danse, elle danse, elle danse. Je souris en pleurant, et je nâai rien vu dâaussi beau depuis des siĂšcles et des siĂšcles.Â
Juillet 2020. Dans le formulaire de messages de notre cagnotte, une personne a laissĂ© ce mot : « Jâai reçu une prime du gouvernement parce que je suis docteure, mais je nâen ai pas besoin, je gagne dĂ©jĂ bien ma vie. Je vous la donne, pour des gens qui en ont vraiment besoin. » Avec le montant exact de sa prime, soit 1 537 âŹ.
Septembre 2020. Je regarde les billets sur la table. « Euh, câest quoi ça ? Lâavocate tu la payes directement, câest pas Ă moi quâil faut donner de lâargent. » Je suis un peu surprise que M. ne sache pas comment fonctionne une avocate, parce que des procĂ©dures, on en a fait ensemble ! Depuis 5 ans, on a fait un recours CNDA, un recours OFII refus des CMA (conditions matĂ©rielles dâaccueil), et trois recours pour ses parents et sa grand-mĂšre. On a tout gagnĂ© (Ă lâexception du dernier, qui est toujours en cours, affaire Ă suivre). Alors, je ne comprends pas pourquoi il pose des billets sur mon bureau juste aprĂšs avoir parlĂ© de lâavocate.Â
« Non, câest pas pour lâavocate ça, câest pour lâassociation, me dit-il. Parce que la semaine derniĂšre, je suis allĂ© faire mes courses Ă Casino. Et lĂ , il y avait un Monsieur qui mâa demandĂ© de lâargent. Il parlait pas bien français, comme moi quand jâarrive ici. Jâavais pas de lâargent avec moi, parce que jâavais juste fini le travail. Jâai dit au Monsieur âPourquoi vous avez pas de maison ?â, il mâa dit parce quâil a pas de papiers. Alors jâai donnĂ© le numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone du bureau ici avec lâadresse. Jâai dit âIl faut venir les voir ! Ils travaillent trĂšs bien et trĂšs gentil !â Et aprĂšs la nuit, jâai pensĂ©, jâai dit Ă moi : M., tu as envoyĂ© le Monsieur lĂ -bas, mais quâest-ce que tu as fait toi pour lâaider ? Alors je donne un peu dâargent pour aider lâassociation. Si le Monsieur il vient pas, câest pour aider une autre personne. »
DĂ©cembre 2020. Sur le formulaire de notre cagnotte, je vois un don dâune personne qui est cheffe de service dans une structure avec laquelle on est toujours en opposition, toujours en conflit, toujours au tribunal. Elle a inscrit « anonyme » pour lâextĂ©rieur, personne ne le saura. Moi, je lâai vu. Promis, je ne le dirai pas.Â
NoĂ«l 2020. Sophie ouvre les portes de la camionnette avec beaucoup de prĂ©caution, mais lâinĂ©vitable se produit : une trentaine de paquets cadeaux tombent par terre. Jâouvre dâĂ©normes yeux devant le tas de paquets Ă lâintĂ©rieur de la camionnette. « Ah ouais... » Elle me dit quâencore, elle nâa pas tout apportĂ©, quâil en reste dans son garage, si jamais jâen veux davantage... Non, câest bon, merci !
Câest lâopĂ©ration une boĂźte pour NoĂ«l lancĂ©e sur Facebook par je ne sais qui et qui a incroyablement bien marchĂ©. Le principe Ă©tait de prĂ©parer, dans une boĂźte Ă chaussures, un petit paquet cadeau de NoĂ«l pour une personne inconnue. Dans le paquet, il doit y avoir quelque chose de chaud (gants, Ă©charpe, bonnet, pull...), quelque chose de bon (chocolats, gĂąteaux, bonbons...), quelque chose Ă lire, un jeu (des mots flĂ©chĂ©s, un jeu de cartes...) et un petit mot pour la personne inconnue.Â
Il y a des paquets cadeaux homme et femme. Il y a aussi des paquets cadeaux « Monsieur et son chien » ou « Madame et son toutou », « Madame et son bébé », les choses sont assez bien pensées.
Sophie, qui coordonne lâopĂ©ration localement, nous apporte 300 paquets. 300 paquets quâon va trimballer 30 fois du camion dans le bureau, puis de cette piĂšce Ă celle-lĂ , non finalement ça ne va pas, plutĂŽt lĂ -bas, attendez câest mĂ©langĂ©, on recommence les hommes et les femmes on sĂ©pare, et finalement non on les met lĂ oh puis câest encore mĂ©langĂ© oh bon Dieu on refait, etc., etc.Â
En les rangeant pour la derniĂšre fois, on sâaperçoit que certains paquets ne sont pas marquĂ©s, ni Monsieur ni Madame. On dĂ©cide de les ouvrir dĂ©licatement pour savoir Ă qui les donner. Et lĂ , le choc. Dans le premier paquet - homme - trois vieux polos moisis qui empestent le renfermĂ© et un vieux bouquin Harlequin de cul. On les balance Ă la poubelle, on garde les chocolats de cĂŽtĂ©. DeuxiĂšme paquet - homme - un pull blanc avec un grosse tache dessus. On jette, on garde les biscuits.
On regarde lâheure, 23 h 30, on regarde nos tronches, on est dĂ©goĂ»tĂ©es mais bon câest comme ça : on ouvre tous les cadeaux. On peut pas donner des cadeaux si certains salopards qui les ont faits ont mis des dĂ©tritus dedans parce quâils se sont dits que comme ça irait Ă des moins-que-rien, ils pouvaient leur donner de la merde.Â
Et on refait des paquets convenables. AprĂšs deux dizaines, on dĂ©cide de ne pas toucher aux paquets Femmes : mĂȘme lorsquâelles nâont pas grand-chose Ă donner, les femmes concoctent des paquets avec attention, elles ont lavĂ© un beau vĂȘtement, elles ont mis un rouge Ă lĂšvres, un beau bijou, des serviettes...
Certains hommes, eux, font du vide dans leur placard, leur bibliothĂšque et leur garde-manger. VĂȘtements trouĂ©s, tachĂ©s, faisandĂ©s, nourriture avariĂ©e, livres auxquels il manque des pages.
Durant cette nuit, je pense : dans les paquets des femmes, il y a toute la sororitĂ© du monde. Mais oĂč est donc passĂ©e la fameuse solidaritĂ© masculine ? Celle qui pousse des hommes Ă immĂ©diatement intervenir pour en dĂ©fendre un autre, inconnu, lorsque ce dernier est accusĂ© de viol, de harcĂšlement, de violences conjugales ; celle qui pousse des hommes Ă dire not all men ! parce quâeux aussi sont des hommes, mais pas des hommes comme ça ; celle qui pousse des hommes Ă rire des blagues sexistes de leurs potes, des agressions sexuelles de leurs potes, parce que bon, câest la solidaritĂ© masculine quoi. OĂč est-elle donc passĂ©e lorsquâil sâagit de donner Ă un autre homme, qui jamais ne saura qui vous ĂȘtes, quelques parties de soi ? Finalement, ont-ils la moindre idĂ©e de ce quâest la fraternitĂ©, sâils sont sĂ»rs dâĂȘtre anonymes ?
Janvier 2021. « Ma sĆur, je te prĂ©sente mon mari ». Elle a les yeux qui explosent de bonheur. Six ans quâelle ne lâavait plus vu son mari et il est enfin lĂ . Pour lui, câest un peu plus dur, il vient dâarriver et il est au centre de toutes les discussions, de toutes les curiositĂ©s, alors quâil ne comprend rien Ă ce qui est dit autour de lui, lâhorreur. JâĂ©change avec lui dans sa langue, puis laisse les autres parler dâadministration, rĂ©pond Ă leurs questions, sourit beaucoup, surveille lâhorloge, si seulement jâavais le temps de savourer les moments de la vie.
Avant de partir, le mari me dit quâil a un cadeau pour moi et me pose un sac en papier devant les pieds. Je suis un peu emmerdĂ©e : dans leur coutume, on nâouvre pas le cadeau devant celui qui lâoffre, câest malpoli, il est totalement malvenu de commenter le cadeau, que ce soit en bien ou en mal ; dans la nĂŽtre, câest prĂ©cisĂ©ment le contraire, il faut dĂ©couvrir le cadeau puis sâextasier, trouver ça extraordinaire, le commenter, etc. Je ne sais pas quoi faire avec mon paquet ; le mari, sans surprise, a posĂ© le paquet et sâest dĂ©jĂ tirĂ© dans le couloir comme pour partir. Les Français, eux, veulent lâouverture du cadeau et sâexclament : « Mais attends ! Ohlala mais il est drĂŽle lui ! Ha ha, attends, reviens come come, elle va ouvrir le cadeau quand mĂȘme, she open the euh comment on dit cadeau dĂ©jĂ ? the box ? open the box together ok ? »
Dans sa langue, je dis au mari que je suis dĂ©solĂ©e pour tout ça, il dit - bien sĂ»r - quâil nây a pas de souci. Il nây a mĂȘme pas de box Ă ouvrir, puisque je vois ce quâest le cadeau, ce sont des chaussures, faites au pays.
Je les sors du sac, les Français font des « Ohhh » mi intriguĂ©s - mi curieux et re mi dĂ©goĂ»tĂ©s derriĂšre. Le mari me dit « Merci pour la vie de ma femme et mes enfants. Chez nous, les chaussures, câest important. »Â
Je lui souris et le remercie, je ne trouve pas de mots adaptĂ©s, et lâun des Français dit « ah, y a une tache là » ; sur lâune des chaussures, il y a une aurĂ©ole blanche, faite par le sel de la mer. En une seconde, je visualise le trajet de milliers de kilomĂštres fait par ces chaussures, la façon incroyable dont le mari a dĂ» les tenir serrĂ©es dans son sac, bien emballĂ©es dans du plastique, mais bon si seulement il avait pu prendre un avion et les mettre dans un bagage en soute nâest-ce pas, elles nâauraient pas Ă©tĂ© tachĂ©es et je ressens une telle gĂȘne de recevoir un cadeau si dĂ©mesurĂ©, une telle honte de cette rĂ©flexion obscĂšne, un tel vertige de tout ce mĂ©li-mĂ©lo mais je ne peux pas hurler, je pose juste ma main sur le bras du mari qui a entretemps baissĂ© les yeux et je lui dis : « Merci beaucoup, câest vraiment un trĂšs beau cadeau ». Il me sourit.
En rentrant chez moi, je range prĂ©cautionneusement les chaussures dans un sac et les pose sur une Ă©tagĂšre dans un placard : je ne pourrai jamais les porter, elles sont dix fois trop grandes. Le mĂȘme soir, sa femme mâĂ©crit un message avec une dizaine dâĂ©mojis qui explosent de rire : « je crois que les chaussures sont trop grandes ma sĆur, câest parce que mon mari il pensait que tu Ă©tais une gĂ©ante ».
FĂ©vrier 2021. Câest un mail au milieu des autres, qui demandent des renseignements administratifs, juridiques, de lâaide, des rendez-vous, un mail qui dit « Salut les potes ! On a dĂ©cidĂ© de vous envoyer un chĂšque chaque mois, en fonction de ce quâon arrivera Ă rĂ©colter comme dons, bon courage Ă vous ! » et câest signĂ© Archives de la Zone Mondiale. Je dis salut, ok, merci, bonne journĂ©e.
Plus tard, je reçois une enveloppe avec un premier chĂšque et un CD de musique, que je refile Ă Y., le responsable logistique, câest sa came cette musique.Â
Plus tard encore, ma collĂšge qui fait la compta bondit du canapĂ© et court vers moi en disant : « Archives de la zone mondiale ?!! Ils nous font des dons ?! » Je dis ouais, ne comprenant pas pourquoi câest si extraordinaire. « Mais punaise, câest le label des BĂ©ruriers noirs, de Ludwig von 88, quoi !! » Ah... Elle rigole. « Mais toi alors, tây connais vraiment rien en musique !! » Elle rigole encore, des Ă©toiles dans les yeux. Elle me demande, toujours avec ce regard de groupie : « Ils ont dit quelque chose ? Et toi tu leur as dit quelque chose ? » Euh ouais, ils ont dit : salut, et moi jâai dit salut.
Mars 2021. En pleine permanence, je bute dans le couloir sur un homme avec un carton dans les bras. Je le regarde deux secondes de façon interrogative : il me dit quâil ne veut rien, simplement donner un carton de vĂȘtements pour enfants et un sac de jouets. Ah, super, merci, je les prends et les pose dans un coin, je mâen occuperai plus tard.Â
22 h, la permanence terminĂ©e, je passe devant le carton en sortant du bureau, fais demi-tour, rallume la lumiĂšre et regarde les vĂȘtements, ok, mets un mot dessus pour que quelquâun les emporte au vestiaire. Puis jâouvre le sac de jouets : il nây a lĂ que des jouets qui font du bruit, des castagnettes, une flĂ»te, un xylophone, en bref le cauchemar de tous les parents qui nâont pas une maison de 300 mÂČ et/ou des nounous qui supportent la crĂ©ativitĂ© sans bornes de leurs chĂ©rubins musiciens et/ou un moral dâacier. Mais rien qui ne soit destinĂ© Ă des parents survivant Ă 4 dans une chambre dâhĂŽtel de 9 mÂČ, ou dans des HLM Ă 8 personnes dans 50 mÂČ, dans des logements insalubres et mal isolĂ©s, ou bien encore Ă ceux qui dorment dans la rue ; rien qui ne donnerait pas encore plus de migraines Ă des personnes qui en ont dĂ©jĂ constamment.Â
Je fixe le sac deux minutes, en me demandant pourquoi les gens font ça. Et je le balance intĂ©gralement Ă la poubelle.Â
Mars 2021. « Non, mais quand mĂȘme il y a des gens gentils, me dit Moussa. Lâautre jour, on Ă©tait sur un chantier, on faisait de la plomberie pour un Monsieur, on Ă©tait chez lui. Parce que souvent on va faire des chantiers dans des entreprises mais lĂ câĂ©tait chez un Monsieur. Alors quand on fait la pause Ă midi, le Monsieur il mâappelle, et il me dit âTu as une gamelle pour dĂ©jeuner ?â et moi je lui dis ânon, je vais aller mâacheter un kĂ©babâ, alors il mâa donnĂ© 20 euros, et il mâa dit âTiens, va tâacheter ton kĂ©bab avec çaâ. Quand mĂȘme, câest gentil ça !! comme ça, il mâa donnĂ© 20 euros !!
« Alors, je suis allĂ© au kĂ©bab, jâai pris un gros menu kĂ©bab, frites, boisson, ça faisait 10 euros, je suis revenu, jâai rendu les 10 euros au Monsieur. mais il mâa dit âNon, non, garde-les pour toi, tu trouveras bien quelque chose Ă en faire.â Il mâa dit ça en souriant. Quand mĂȘme, câest gentil ça !!
« Alors lĂ , jâai pensĂ©, tiens je vais venir te donner les 10 euros pour que tu tâachĂštes des cigarettes. »
Je recrache le SevenUp que jâĂ©tais en train de boire. « Mais enfin, Moussa, il a raison le Monsieur, garde-les pour toi les 10 euros, tu trouveras bien quelque chose Ă en faire ! »
Il me fixe, le regard dĂ©terminĂ©, et me rĂ©pond : « Jâai trouvĂ© justement. »
Voyant que je ne parviendrai pas Ă le faire changer dâavis, jâattrape le carnet de reçus de lâassociation : « Bon, alors tu fais un don de 10 euros Ă lâassociation, comme ça, ça paiera un kĂ©bab Ă un jeune un jour. Ăa te va ?
â Ăa me va.
â Tu es drĂŽlement gentil, Moussa.
â Oui, câest ce que je dis, y a des gens gentils ! »









