"La plus longue période de gestation connue d'un vertébré n'est ni celle de la baleine bleue (11 mois 1/2), ni celle de l'éléphant (22 mois), mais celle du requin-lézard, un requin préhistorique très rare que l'on ne peut observer normalement qu'en profondeur. Il peut avoir une période de gestation allant jusqu'à 3 ans et demi."
Trois ans et demi de gestation...
Il y a trois ans et demi, je m'essayai à une ultime et vaine tentative de retour à la vie professionnelle au guichet de la réception d'un hôtel dont le nombre d'étoiles était inversement proportionnel tant à la qualité de la prestation qu'au nombre de zéro figurant au bas de ma fiche de paye. Toutefois, de par sa situation géographique dans l'hyper-centre de la capitale Aquitaine, l'hôtel suscitait l'intérêt de pas mal de touristes étrangers, nomades hommes d'affaires, équipes de football, et surtout d'organisateurs de concerts, la plus grande salle de spectacle de la ville se trouvant à deux pas de là.
Ainsi, au détour d'un "bonjour Monsieur" et d'un "bienvenu à l'hôtel biiiiip... Madame", je croisai successivement, outre des gloires du sport, du business, de la politique ou des trois réunis, un grand nombre d'artistes venus chercher, entre les "cloisons-riz-la-croix" de ce béton-dortoir un sommeil qui semblait les avoir abandonné sur une aire d'autoroute... Un imitateur réac, habitué du canapé rouge de notre ennui dominical, un très courtois rappeur à dents de jaguar, numéro un mondial du hip-hop français, un boys-band américain sur le retour, fasciné par la paire de chaussures que je porte (la classe tu l'as ou pas... prends ça), un tonton chanteur de soul pour liftier, qui croit que Otis Redding c'est la marque d'un ascenseur, une chanteuse à gouaille, alter-égo-mondialiste de la môme moineau qui s'évertue à défoncer la porte que je lui ouvre en grand. J'en passe, et pas des meilleurs...
Voilà le quotidien palpitant qui m'attendait les prochains mois ; une certaine peopolisation des formules de politesse que je réservai jusque là à mes courriers administratifs. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, et puis j'ai une jolie cravate dont le satiné fuchsia relèvera sans aucun doute la pâleur verdâtre de mon teint de noctambule. Salamalecs et cirage de pompes, mmmouèf.
Heureusement...
Deux silhouettes se dessinent dans le contre-jour du sas automatique de l'entrée. Je lève à peine la tête, trop affairé à terminer la saisie informatique des coordonnées bancaires du précédant client énervé par mon manque de dextérité dactylographique.
-Voilà monsieur, bon séjour !! (connard)...
L'une des deux personnes s'approche au guichet, l'autre restait en retrait, occupée qu'elle étaità regarder les quelques croûtes qui faisaient office de décoration murale . Je place la phrase d'accueil obligatoire et apprise par coeur :
- Bonjour monsieur, l'hôtel gnagna est heureux de gnagnagna et espère que gna...
Mais il m'interrompt. Il ne parle pas français, enfin très mal.
- Je a pris two chambres pour nom Smith.
- Yes monsieur un instant... I look my computer, lui répons-je dans un anglais de collégien français. Smith, Smith... Smith.... Yes !! I have you !! M'exclamai-je, Archimède des eaux profondes du logiciel de réservation...
- You have two suites in the name of...
La pendule de mon horloge interne s'arrêta, les voitures qui circulaient dehors passaient au ralenti, j'étais dans Matrix ; la personne qui jusque là était resté en retrait me faisait maintenant face.
- In the name of Smith, Patti Smith...
J'en perdis mon latin mais en retrouvai des velléités de cowboy, bravant les interdits et le devoir de réserve que m'imposaient ma position et mon statut, je me lançai et lui exprimai toute mon admiration et la joie qui était mienne de pouvoir lui parler.
Patti Smith en personne... Elle fait partie de ma vie depuis mon adolescence, ses albums tournent en boucle dans ma mémoire de fan, je les écoute encore. C'est la mère nourricière, la louve romaine de Rockulus et Rollus. "Horses", "Radio Ethiopia" sont des albums monuments et j'invite tout le monde à les découvrir ou les redécouvrir.
Elle accepta gentiment de partager cinq minutes et un café avec moi, je lui parlai de son expo-photo que j'avais vu à paris, des quelques vins délicieux qu'elle pouvait demander au restaurant de l'hôtel mais je terminai cette mémorable rencontre par un grand moment de solitude quand je m'entendis lui lancer un surréaliste "Il a l'air cool Springsteen". Elle sourit, me remercia, et retourna à la vie qui était la sienne.
Je rentrai chez moi avec un sentiment que je connaissais bien ; une sorte de boule dans la gorge, et une phrase qui résonne dans la tête: "Qu'est-ce que tu fous ?". Je ne me sens pas très bien, j'ai besoin de parler. c'est la fin, demain j'irai pas bosser...
Heureusement...
- Allo ?! C'est Mamath... Comment tu vas Akim ?
- Bof...
Je lui raconte mes tribulations de réceptionniste et termine mon récit par un définitif "De toute façon j'arrête", ne sachant pas trop ce que l'avenir me réservait.
Math, c'est mon petit frère, il sait me redonner le moral, c'est un optimiste chronique, batteur des très regrettés Radiosofa, et Radiosofa c'est le reste de la famille ; Toto, Miff, Loud et Fab, une belle fratrie en vérité. Ce sont eux qui m'ont véritablement poussé à mener à bien mes projets musicaux, tellement poussé que ça m'a conduit à un premier album signé chez Columbia en 2005.
C'est pendant cette conversation téléphonique que Math me propose de participer à un atelier d'écriture à trois, avec lui et Helmut Tellier (La maison Tellier), juste pour voir ce qu'il en sortirait.
S'en suivit un texte, puis deux, puis cinq, puis dix... On se rappelle, on s'enregistre comme on peut de petites mélodies qui deviennent très vite des chansons. On en fait quoi ?
Math me met en contacte avec Guillaume, son ancien manager qui a pour projet de publier un album de reprises de blues. Ce dernier me propose d'y participer, je lui envoie une chanson de Johnny Cash enregistrée à l'arrache ; il aime beaucoup et me demande de lui faire écouter mes propres chansons. Il kiffe...
C'est parti, on va se débrouiller, mais on va faire l'album, ça prendra le temps qu'il faut, peu importe, on va faire cet album et on va le sortir, le sortir à la force du poignet mais surtout avec une vraie volonté et un engagement total de tous les protagonistes. Plus que leur temps, ils ont engagé leurs propres deniers. Tout le monde y croit et les quelques concerts que l'on donne reçoivent un accueil plus que chaleureux. Le Kalif de Rouen nous pousse au cul, et une tournée en première partie de Julien Doré se profile.
Gildas prend le relai pour mener le projet à son terme et nous voilà dans la dernière ligne droite.
Nous avons enregistré une douzaine de chansons, et c'est finalement un E.P 6 titres qui sera disponible lors de nos prochains concerts et que nous proposeront en écoute gratuite à partir du 14 février 2014.
Trois ans et demis de gestation, comme le requin-lézard... Merci les gars.