C’est en parcourant mes photos à la recherche du meilleur cliché pour illustrer mon souvenir de la piste Ho Chi Minh que je me suis réellement aperçue de l’emprise de cette moto. Sur une période de quatre jours, je n’ai qu’une dizaine d’images et celle-ci est sans doute la meilleure. Je me rappelle maintenant comment le démarrage du moteur conditionnait nos esprits. Le regard porté vers l’avant, vers une cible lointaine et invisible, on pouvait rouler des heures tant que ce bon vieux moteur tournait. Mélange d’angoisse de la panne et de fascination, la route aura possédé nos corps et nos consciences au point d’éloigner toute idée d’arrêt photo. Et pourtant, la piste Ho Chi Minh est un chef-d’oeuvre. Artère vitale de la communication entre le Nord et le Sud du Vietnam, cette longue route a été maintes fois détruite sous les bombardements américains puis reconstruite par l’arrière Vietnamien, essentiellement composé de femmes qui prenaient des risques énormes pour assurer la pérénité de cette voie d’accès. Quel plaisir de rouler dessus! Pas de bosse, pas de cratère et une fréquentation limitée: les énormes bus n’empreintent pas la piste qui relie Hanoi à Hue en serpentant au milieu des rizières, des collines et de la jungle. Au contraire d’Hanoi, on ne compte pas sur les touristes pour vivre. L’approche est très différente. On s’étonne souvent de notre présence et on rit à la vue de ces deux blanc-becs et de leur paquetage de gitan, filant vers le sud à dos de Honda Win. On baraguouine un “Bonjour, comment ça va?”, on donne de bons conseils. On sourit beaucoup. La vie semble plus paisible, comme les buffles d’eau qui paissent tranquillement un peu partout. Oh biensur, on travaille dur. Le riz ne tombe pas tout cuit dans les bols. Les chapeaux pointus sont à l’oeuvre. J’admire ces gens qui marchent pieds nus dans les champs. Quelle maîtrise et quelle connaissance de son environnement! Cela dit, on apprend vite ici. C’est effarant de constater à quel point les enfants sont dégourdis et adroits. Il faut dire que dès qu’ils savent marcher, on les laisse faire à peu près tout et n’importe quoi. M’éloigner de la route, moi? Les serpents s’aventurent souvent jusqu’au bitume alors non merci, très peu pour moi. Pour les vietnamiens, c’est un jeu d’enfant. La dangereuse beauté du Vietnam en aura séduit plus d’un mais pour pouvoir la toucher du doigt, il faut vraiment être vietnamien. Moi, je me serai simplement contenter de regarder le spéctacle des paysages qui défilent. Quand la pluie ne tombait pas, c’était extraordinaire. Je n’ai pas de photos, mais n’ayant pas les priorités du pilote, j’ai eu la chance de pouvoir admirer à ma guise ces nuances indénombrables de vert, cette végétation aux formes inconnues, les rares plantations de thé, ces maisons coloniales et ces paillotes qui émergeaient ça et là entre les cocotiers, ces scènes de vie vietnamienne… La beauté de la piste Ho Chi Minh sera mon souvenir égoïste. Tampis. Tant mieux.