Disiz authentiquement irradié
Il y a deux semaines Serigne M'Baye Gueye sortait son douzième album Disizilla et entame par là même une nouvelle métamorphose.
L'appeler par son véritable nom est assez aisé tant ses albums permettent de voir l'évolution permanente de l'homme qui se cache derrière les disques. De Poisson Rouge à Disizilla, nous prenons la pleine mesure de la trajectoire d'une vie, avec ses amours, ses colères, ses doutes, ses réussites, et ses échecs.
Les débuts jusqu'à la rencontre de Miss désillusion.
En 2000, si l'on prenait le temps de se plonger dans son premier album (Le Poisson Rouge), au-delà du fait que Disiz était un jeune artiste talentueux et fougueux, avec du recul, on pouvait déjà entrevoir les prémisses du monstre qu'il décrit dans son dernier album : un jeune d'une cité d'Evry élévé par une mère célibataire qui veut se faire une place dans le Rap (Le challenger), voulant faire le bien (L'avocat des anges), et attentif au monde qui l'entoure pour en créer des récits (Le poisson rouge). Seulement, les deux premiers singles, J'pète les plombs et Ghetto sitcom, montreront de lui une image beaucoup plus lisse, certes sympathique et qui existe bel et bien, mais qui finira par lui peser. Car le problème avec une image, peut importe ce qu'elle représente intrinséquement, c'est toujours le regard que l'on pose dessus qui importe.
Même si les quelques albums suivants seront quoiqu'on en dise des suites logiques du premier, avec des passages très idéalistes (d'autres diraient naïfs), on sent poindre un ras-le-bol du milieu du Rap à mesure que les années passent. Ainsi, au sortir des émeutes de banlieue de 2005, et alors que la société est de plus en plus sous tension, le Rap, qui suit toujours l'air du temps, prenait un chemin qui rendait les paroles de plus en plus violentes. Le pinacle sera atteint avec l'album collaboratif entre L.I.M. et Alibi Montana. Disiz, de son côté, n'arrivant plus à se retrouver dans l'écosystème du Rap français de l'époque, préfére sortir un album rempli à ras-bord de storytelling que de perpétuer un fantasme malsain sur les cités. Il rappait d'ailleurs sur l'intro des Histoires extraordinaires d'un jeune de banlieue :
"Je suis là pour foutre la merde quand le rêve est interdit. Je suis là pour mettre un terme, et contrer toutes ces conneries. (...) Leur Rap de rue, c'est de la merde, ils vous prennent pour des cons. (...) Moi, quand je rappe, mon rêve c'est qu'on s'élève."
Sur le même album, dans l'outro cette fois-ci, il envisageait même déjà d'arrêter le Rap, 3 ans avant la sortie de Disiz The End qui devait sceller la fin de sa carrière de rappeur.
L'amertume et première mutation.
Après une absence de 3 ans, vint la cassure Disiz The End, le présentant plus solitaire que jamais. Dans la vidéo qui servira de premier single, Il est déjà trop tard, il apparaissait d'ailleurs totalement retiré dans le désert mauritanien. Si subsiste tout de même une lueur d'espoir dans ce monde quand il évoque l'amour qu'il porte à ses enfants ou sa mère, de manière très touchante (Papa Lova, J'ai changé), l'album cache une face aussi sombre que sa pochette : Sur le morceau 27 octobre, il évoque froidement "le nid de serpent" qu'est le Rap game avec une sombre histoire de truands qui cherchent à lui soutirer de l'argent pendant que sa femme était à l'hopital en train d'accoucher de leur fille. Il est facile d'imaginer que ces menaces et cet univers anxyogène le pousse à tout plaquer.
A la fin de l'album, Disiz se dit en fin de cycle et présente sa mutation en Peter Punk.
Parenthèse du fiasco et leçon apprise.
Faisons court : Dans le ventre du crocodile, l'album de Disiz Peter Punk, est un échec. Aussi sincère et honnête qu'ait été la démarche, elle a des allures d'errance. Une errance qui ne va pas à son terme. Si la musique est loin d'être mauvaise, elle n'est pas aussi folle qu'entendue sur l'outro du dernier album, et ne tranche pas tant que ça de que Disiz avait pu proposer sur ses quelques albums précédents. Le morceau qui ressortira le plus auprès des fans est La Luciole dont l'interprétation ne s'éloigne pas beaucoup de ce qui avait été fait sur Les histoires extraordinaires d'un jeune de banlieue. Disiz semble se retenir, le rebranding a été inutile et plus cosmétique qu'autre chose. Cet égarement lui aura tout de même permis de prêter beaucoup moins d'attention aux étiquettes qu'on pourrait lui coller, et qu'il se colle à lui-même. En effet, l'idée de vouloir quitter le monde du Rap pour faire du Rock était déjà s'échapper d'une case pour s'enfermer dans une autre.
S'étant sorti de cette déconvenue, Disiz signe son retour au Rap et retrouve ainsi sa zone de confort (Un frigo, un coeur, et des couilles). Sa trilogie Lucide (Lucide, Extra-Lucide, Transe-Lucide) semble même le faire sortir de l'ombre qui lui pesait dessus depuis l'époque de Disiz The End.
Le monstre remonte à la surface
Si le spleen semble absent de l'album suivant, Rap Machine, il s'est bel et bien immiscé sur Pacifique. L'envie d'ailleurs, représentée par un carré bleu, et un pessimisme teinté de nostalgie semble courir sur une bonne partie du disque. La luminosité atteinte sur Lucide s'estompe à mesure que l'on s'enfonce dans les abysses. Il suffirait d'un rien pour vriller.
Disiz explique dans un portrait pour Le Monde : « Au moment où j'avais enregistré Pacifique, j'attendais mon cinquième enfant. J'étais un peu plus apaisé, j'avais encore de l'espoir. Et puis, sur ce disque, c'est peut-être le ressac. C'est la colère. Ma mère a eu un cancer du sein. Par conséquent, tout ce qui est dans Disizilla a un rapport avec les radiations »
Le monstre qui sommeillait au fond de lui se réveille. Il explique plus loin dans l'interview : « Avec la réussite, j'avais fui les trucs pas cool. Aujourd'hui, à 40 ans, c'est comme si tout ce passé resurgissait d'un coup »
Sur l'intro de ce dernier album en date, Disiz donne le la :
"Je suis fou de rage. Ma mère a pris de l'âge. Et je n'y peux rien, le bonheur a pris le large. Putain, mais quelle vie de merde ! Maintenant vient le cancer ! J'en veux à mon père; à la Terre entière. Je suis un Kaïju, nique l'année dernière. J'suis pas v'nu faire mon trou, j'viens faire des cratères."
Ayant passé nombres de chansons à dire combien il aime sa mère plus que tout, qu'elle a été la seule personne qu'il avait étant enfant et le lien puissant qui les unis, le public comprend que ce n'est pas anodin. Il n'en faut pas plus pour péter les plombs comme il le rappait étant plus jeune. Le Kaïju Disizilla n'est qu'une manifestation de cette colère, et toutes les emmerdes accumulées, mise de côté et refoulées, ont finit par tout faire exploser en lui. Tout le passé remonte à la surface. La production du morceau Terre Promise donne d'ailleurs cette impression de vagues souvenirs de jeunesse pendant les couplets. Cette chanson pourra d'ailleurs donner la part belle à ceux qui lui reprochent d'utiliser un ton enfantin à 40 piges alors qu'ils sont les mêmes à se branler sur L'Enfant Seul d'Oxmo Puccino qui dit clairement que personne ne guérit de son enfance.
Bref, ce dernier album est brut, enregistré dans l'urgence et n'a pas été retouché. On parle souvent d'authenticité lorsqu'on parle d'un rappeur mais très peu se trouve dans la même catégorie de Disiz tant il peut se livrer sur ses albums, même lorsqu'il n'évoque pas explicitement sa vie privée.
Si la psychanalyse de comptoir qu'est cet article devait aller jusqu'au bout, on dirait quand même que l'on souhaite du mieux dans la vie de Disiz. Parce que le malheur fait faire des bons albums, mais à quel prix ?