Hello, et bienvenue sur ce blog dĂ©diĂ©, non pas aux aventures dâun nabot vert Ă grandes oreilles, mais aux tribulations de lâadaptateur audiovisuel que je suis (quoique, finalement, la diffĂ©rence ne soit pas si flagrante... :p)
Mais je te vois dĂ©jĂ froncer les sourcils, cher lecteur. âAdaptateur audiovisuelâ ?! C'est quoi, ce truc ? Et quelle diffĂ©rence avec  âtraducteur audiovisuelâ, mmh ? Eh bien, vois-tu, jeune padawan, tout ça est trĂšs subtil, mais si tu veux bien me lire encore un peu, je me propose de te l'expliquer (succinctement, c'est promis).Â
Si tu as dĂ©jĂ eu la chance dans ta vie d'assister, de grĂ© ou de force, Ă des cours de langue Ă©trangĂšre, tu t'es certainement rendu compte que contrairement Ă une idĂ©e rĂ©pandue, pour comprendre et traduire une langue, il ne suffit pas d'un âbon dictionnaireâ bilingue (parce qu'en plus, il paraĂźt quâil y a des petits rigolos qui s'amusent Ă en faire des mauvais. Je te jure, on est pas aidĂ©s ! Mais bref, j'y reviendrai une autre fois).
Non, malheureusement, la langue Ă©trangĂšre est fourbe. TrĂšs fourbe. Elle fait sa vie. Et lâanglais, puisque câest celle que je pratique, ne fait pas exception. Il se fiche, mais alors complĂštement, de savoir que son present perfect correspond en français un coup au prĂ©sent, un coup au passĂ© composĂ©, ou que le verbe to assume ne veut pas du tout dire âassumerâ. Il sâen tape royalement, car, vois-tu, dans son petit monde Ă lui, tout est logique, merci beaucoup.Â
Donc, non, lâanglais nâest pas juste une version codĂ©e du français dont il suffirait d'avoir la clĂ© (un vrai BON dico) pour percer tous les secrets, façon Imitation Game. Ce serait sympa⊠Mais non. (Et si tu n'es toujours pas convaincu(e), je t'invite Ă demander la trad d'une phrase un peu longue Ă un site de traduction en ligne pour t'en assurer - et envoie-moi la rĂ©ponse, qu'on rigole ensemble !)Â
Par consĂ©quent, si on veut faire une traduction Ă proprement parler (câest-Ă -dire comprendre et restituer TOUT ce qui fait le texte et non pas juste les grandes lignes et obtenir un texte en français et non pas en petit nĂšgre), il faut dĂ©jĂ un peu adapter : utiliser les termes, les temps, les tournures françaises qui vont restituer au plus prĂšs le sens et l'intention de la phrase d'origine. Et non pas utiliser mĂ©caniquement les termes donnĂ©s comme traduction par un dictionnaire.Â
The way you make me feel - une phrase au hasard et un excellent titre de Michael Jackson par la mĂȘme occasion.Â
Traduction Google : cette maniĂšre que tu as de me faire sentir - Le sens dâorigine est restituĂ©, je comprends ce que MJ voulait dire. Youpi ! Mais cette phrase est-elle vraiment bien correcte ? Est-ce que je peux vraiment la caser telle quelle dans une conversation, ou la balancer lâair de rien pour draguer ma voisine de pallier ? Mmmm.... Pas si sĂ»r. Grammaticalement, je te cache pas quâelle est quand mĂȘme un chouia bancale, surtout le âde me faire sentirâ. Et sincĂšrement, s'il sâavĂšre que ma voisine de pallier est prof de français, je suis mal barrĂ©.Â
Verdict : Lâeffet que tu me fais - phrase qui a le double intĂ©rĂȘt dâĂȘtre correcte et courante en français et de vouloir dire exactement la mĂȘme chose que le titre de Michael. Bingo ! A moi, le rencard avec la voisine.Â
Seulement, voilĂ . Non seulement, la langue Ă©trangĂšre est fourbe, mais ceux qui la parlent le sont encore plus ! Ces petits saligauds nâhĂ©sitent pas Ă jouer avec les mots, faire de lâesprit, de lâhumour, ou rĂ©fĂ©rence Ă des Ă©lĂ©ments particuliers de leur culture, ou balancer Ă tout bout de champ des expressions toutes faites qui ne veulent rien dire en soi mais tout dire en contexte. Bref, ils nous embrouillent ! On ne peut plus faire confiance Ă personne, ma bonne dame. Et si on se contente de traduire, eh bien, on court le risque de ne pas ĂȘtre plus avancĂ©. Câest lĂ quâil est important dâADAPTER !
He knocked this one out of the ballpark. Une expression amĂ©ricaine plutĂŽt rĂ©pandue. Â
Traduction Google : Il a frappĂ© celui-ci sur le stade (Je vous avais bien dit quâon rigolerait) Merci Google, mais ta phrase ne veut rien dire. Next!
Traduction sans adaptation : Celle-lĂ , il lâa expĂ©diĂ©e hors des limites du stade. Oui, ok, trĂšs bien. Câest moi, ou ça nâĂ©claire pas vraiment ma lanterne ?Â
Adaptation : Sur ce coup, il a cassĂ© la baraque ! ou encore Il a cartonnĂ©, sur ce coup ! Aaaaah ! Ok ! Eh oui, lâAmĂ©ricain est friand de rĂ©fĂ©rences sportives et en particulier de celles qui se rapportent au base-ball, son sport prĂ©fĂ©rĂ©. Quand un joueur de base-ball frappe la balle tellement fort quâil lâexpĂ©die hors des limites du terrain, il rĂ©alise un trĂšs beau coup qui lui vaut les acclamations de la foule en dĂ©lire. Lâexpression est aujourdâhui passĂ©e dans le langage courant pour dĂ©signer nâimporte quelle belle performance.Â
Et ça, Google ne le savait pas ;)
Je prĂ©cise tout de mĂȘme que ce nâest lĂ quâun exemple dâun type dâexpression parmi dâautres, hein ? Les possibilitĂ©s sont endless, comme dirait lâautre, et peuvent demander un peu plus dâefforts de la part de lâadaptateur, mais bon, lĂ , jâavoue, jâai la flemme....
LES CONTRAINTES TECHNIQUES
En plus de tous ces problĂšmes-lĂ , lâadaptateur audiovisuel doit Ă©galement se soucier de certaines contraintes techniques qui peuvent lui rendre la tĂąche plus ou moins difficile.Â
En France, les programmes audiovisuels (films, Ă©missions de tĂ©lĂ©vision, jeux vidĂ©o...) peuvent ĂȘtre adaptĂ©s de trois maniĂšres diffĂ©rentes : ils peuvent ĂȘtre sous-titrĂ©s, doublĂ©s avec un doublage synchro, ou doublĂ©s en voice-over. Et pour chacune de ces mĂ©thodes, eh bien, il y a des contraintes particuliĂšres pour lâadaptateur.Â
Comme tout le monde, tu as dĂ©jĂ dĂ» entendre quelquâun remarquer trĂšs justement que lorsquâon lit les sous-titres, eh bien, truc de dingue, ça empĂȘche de regarder lâimage en mĂȘme temps. Alors, pour permettre au spectateur de ne pas rater toutes les images non plus, ce serait ballot, les sous-titres se doivent donc dâĂȘtre les plus concis possibles. Ils doivent tenir sur deux lignes maximum pour ne pas envahir tout lâĂ©cran (oui, câest toi que je regarde, fastsubber, avec tes explications Ă rallonge dans les ST) et ĂȘtre assez courts pour pouvoir ĂȘtre lus sans problĂšme dans le court laps de temps oĂč ils apparaissent (toujours toi).Â
Le souci pour lâadaptateur, câest que sâil veut traduire tout ce que dit le personnage, la phrase risque trĂšs souvent dâĂȘtre trop longue. Il va donc falloir rĂ©sumer ses propos, voire dans certains cas, faire des choix entre ce quâil faut absolument garder et ce qui nâest pas forcĂ©ment indispensable. Il doit donc adapter pour que son texte soit une traduction fidĂšle, correcte mais aussi assez courte pour pouvoir ĂȘtre lue rapidement. (Et lĂ , câest toi que je regarde, spectateur qui a compris une phrase sur vingt mais qui crie Ă la tĂ©lé âcâest pas ça quâil a dit !â) ;)
Une mĂ©thode qui sâest beaucoup rĂ©pandue ces derniĂšres annĂ©es avec lâavĂšnement dâun genre dâĂ©missions que tout le monde love to hate : la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ©. Car oui, pour faire profiter au public français des aventures fascinantes et Ă forte teneur informative des reality-stars anglophones, on ne se casse pas la tĂȘte Ă les doubler comme une fiction, on se contente de faire jarler (pas vraiment jouer, pas vraiment parler) des comĂ©diens, tout en gardant lâaudio anglais en fond. Câest la mĂ©thode qui, pour lâadaptateur est la moins contraignante techniquement, mais aussi celle qui prĂ©sente le plus de danger immĂ©diat pour la population neuronale...Â
Lâimportant ici est de conserver le ton dâorigine et dâĂ©crire des dialogues les plus naturels possibles.Â
Et sinon, on peut aussi adapter des docu sympas en voice-over...
Enfin, pour la fiction, câest-Ă -dire films, tĂ©lĂ©films et autres sĂ©ries, on a recours au doublage Ă proprement parler, câest-Ă -dire synchronisĂ© avec le mouvement des lĂšvres des acteurs. Cette fois-ci, les contraintes techniques sont Ă©normes, puisquâil faut respecter la longueur des phrases dâorigine (souvent beaucoup plus courtes en anglais quâen français), mais aussi le mouvement des lĂšvres (et en particulier la prĂ©sence de ce quâon appelle les labiales : p, b, m, pour lesquelles la bouche se ferme complĂštement).Â
Le dĂ©faut de cette mĂ©thode de nos jours est justement quâon se focalise tellement sur lâaspect technique du mouvement des lĂšvres quâon en oublie bien souvent dâĂ©crire des dialogues qui sonnent juste et naturels (mais ça aussi, je reviendrai dessus une autre fois). En rĂ©sumĂ©, câest la mĂ©thode casse-gueule par excellence, mais qui prĂ©sente tout de mĂȘme un intĂ©rĂȘt non nĂ©gligeable : le spectateur ne sait pas du tout ce qui est dit en anglais et câest donc lĂ quâon peut se permettre dâadapter vraiment, quitte Ă sâĂ©loigner dans la forme de lâoriginal, et dâĂ©crire de vrais dialogues français, comme ceux-lĂ , par exemple :Â
En conclusion, ĂȘtre un adaptateur audiovisuel, câest sâefforcer dâĂ©crire des dialogues français, grammaticalement corrects, mais surtout naturels et si possible Ă la hauteur des originaux, qui restituent au maximum leur sens, leur ton et leur intention.Â
Et pour cela, la pire chose quâon puisse faire, câest se contenter de traduire...