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Le premier design de claraluciani.tumblr.com a été réalisé par etherealthemes et le header par cherry gem design avec les photos prisent par Francois Rotger pour ELLE France (Juin 2021).
PORTRAIT : Clara Luciani, montée victorieuse.
Extirpée du mal-être provincial, la chanteuse défend un premier album féministe, tout en veillant à faire la part des choses.
Au milieu de la conversation, Clara Luciani aurait aimé glisser une citation de Flaubert, y renonçant faute de s'en souvenir avec exactitude et d'avoir son portable à portée de la main pour servir d'antisèche. Non que la musicienne pousse le fantasme romanesque jusqu'à se projeter en Bovary des années YouTube et Spotify. Mais, plus sobrement, car l'auguste Gustave a parfaitement su transcrire, selon elle, cette atonie de la vie en «région» - selon le vocable désormais homologué - qui aura tant plombé sa prime jeunesse. A défaut, la Méridionale se souviendra en revanche de la Chanson des jumelles des Demoiselles de Rochefort, de Jacques Demy : «Mais j'en ai jusque-là, la province m'ennuie / Je veux vivre à présent de mon art à Paris.»
Sitôt dit, telle la Zazie de Queneau, voici donc l'inspirée aspirante - jadis fan de l'interprète homonyme d'Un point c'est toi, premier concert de sa vie, où l'emmènera son père - qui gagne la capitale en 2011, «la guitare sur le dos»… Au grand dam de parents nourrissant pour leur progéniture «l'espoir d'une vie stable et d'un travail correct» (sic), dans le prolongement d'une scolarité rectiligne jalonnée de bonnes notes, jusqu'à des études d'histoire de l'art conséquemment abrégées à Aix-en-Provence. Mais, à propos d'ex, c'est une rupture amoureuse après deux années d'idylle qui va inciter Clara Luciani, au seuil de la vingtaine et au bord du précipice, à prendre la tangente. Et modifier le cours d'une existence qui la voit désormais épousseter les contours crédibles d'une chanson francophone pleine d'allant, où les filles (Juliette Armanet, Angèle…) squattent le haut du panier.
Sorti début avril, son premier album au relief vigoureux, Sainte-Victoire, porte jusque dans l'énoncé la promesse d'une pop altière, où le cachet d'un timbre grave dénué de fioriture transmue le chagrin d'amour en résilience crâne. A l'instar du titre d'ouverture, qui fait office de sésame radiophonique - la Grenade : «Hé toi, qu'est-ce que tu regardes ? / T'as jamais vu une femme qui se bat ? / Suis-moi dans la ville blafarde / Et je te montrerai comme je mords / Comme j'aboie.»
De fait, Clara Luciani a du chien, grande brune à frange aux cheveux aussi longs et lisses, que le regard se coordonne à un franc-parler suffisamment avenant pour inciter à mettre les poncifs («en sortant une chanson, il faut accepter qu'elle nous échappe»… «je reçois beaucoup d'amour et vis les choses intensément…») sur le compte du noviciat. Avec un père employé de banque (et fan des Beatles, William Sheller, Jacques Higelin) et une mère aide-soignante, évoqués du bout des lèvres, la Provençale ne s'encombre guère, de toute façon, des artifices de la bienséance people, elle qui pousse dans la méritocratie d'un milieu «très modeste» où, aux fringues et au cinéma qui «coûtent cher», on préfère une fréquentation assidue de la bibliothèque, avec Colette et Virginia Woolf pour vade-mecum.Pourtant, même complété par une sœur aînée également versée dans la musique, le contexte familial a beau sembler stable, le quotidien à Septèmes-les-Vallons, localité limitrophe du nord de Marseille, n'en est pas moins perçu comme pesant par Clara Luciani. «La lecture, l'écriture et la guitare m'ont bien aidée, resitue-t-elle aujourd'hui. Car à 11 ans, je mesurais déjà 1, 76 m, et les moqueries dont je faisais l'objet ont laissé en moi des séquelles dont, même parvenue à l'âge adulte, il n'est pas évident de se défaire. Dès que j'entrais quelque part, je percevais ma taille comme un handicap, tout comme je détestais ma voix. Jusqu'au moment où, ces "singularités" enfin admises, la scène m'a aidé à surmonter mes fragilités.»
«Il existe une dimension mélancolique et torturée chez Clara qui, de par son physique et son statut social, en a bavé pour faire sa mue, complète Pierre Cornet, le patron de son label, qui la connaît depuis plusieurs années. Mais, fondamentalement travailleuse dans un milieu artistique où tant de jeunes prétendants sont issus de la petite et grande bourgeoisies, elle a su, parallèlement à des jobs de boulangère, de serveuse de pizzeria ou d'hôtesse lui permettant de joindre les deux bouts, révéler un potentiel qui ne doit rien à personne.»
Vivant aujourd'hui en colocation - mais pas à la colle, nuance - avec son claviériste, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, Clara Luciani a accroché le bon wagon en sympathisant avec le chanteur du groupe dans l'air du temps, la Femme, qui, de passage dans le Sud, lui a confié son numéro de téléphone. La civilisation byzantine, qu'elle a commencé à étudier sans conviction à la fac, n'y survit pas. Empoignant le micro comme une bouée de sauvetage, Clara Luciani collectionne alors les rencontres et collaborations, avec la Femme, donc, mais aussi Nekfeu, Calogero, Raphaël et surtout Benjamin Biolay, qui la chaperonne. Dégoupillé en plein hourvari féministe, l'album de l'auteure-compositrice d'ascendance corse et sicilienne est perçu par certain(e)s comme la bande-son de cette Drôle d'époque, titre d'une des chansons, qui dit : «Où sont passés tes seins ? / Ta cambrure de félin ? / Tantôt mère nourricière, tantôt putain vulgaire / Conduis-toi, conduis-toi, conduis-toi / Comme une femme, une femme.» L'admiratrice de Françoise Hardy ne rentre cependant qu'à pas feutrés dans la mêlée. «Avant tout autobiographique, mon disque détaille des sensations physiques et émotionnelles très personnelles. Après, si on élargit la considération, je possède bien sûr une fibre engagée et souhaite que le débat survive aux hashtags, punchlines et récupérations commerciales du moment, tels les flocages "girl power" de Zara. Mais le fond de ma pensée reste qu'il faut savoir nuancer son propos en refusant de banaliser les frotteurs, comme de diaboliser les hommes à la première occasion.»
A part ça, Clara Luciani concède changer d'état d'esprit comme de tee-shirt («un jour, je trouve tout le monde magnifique, et le lendemain, tout me paraît insurmontable !») ; voter à chaque élection - sans daigner préciser la nature du bulletin ; ne souscrire à aucun dogme religieux ; et espérer «construire une famille, le jour où la musique ne sera plus une priorité absolue».
Illustré par un large sourire, c'est un vibrant et spontané «trop cool !» qui ponctue la rencontre. Sans qu'on comprenne exactement à quoi l'envolée se réfère.
Article par Gilles Renault, photo Yann Rabanier pour Libération (10 juin 2018)
Clara Luciani assiste à la soirée des Trophées Chopard 2021, lors du 74ème Festival du film de Cannes, au salon Croisette de l'hôtel Majestic (9 juillet 2021).
Clara Luciani était en couverture d'ELLE France (Juin 2021).
Clara Luciani était en couverture d'ELLE France (Juin 2021). Photos : Francois Rotger Coiffure : Rudy Marmet Maquillage : Aya Fujita Manucure : Hanae Goumri