« Rape & revenge », décryptage d’un genre très controversé du cinéma
Les films « rape & revenge », genre cinématographique reposant sur un scénario qui met en scène un ou plusieurs viol(s), suivi(s) d’une vengeance, soulèvent de nombreuses critiques.
Films « rape & revenge » du haut vers le bas et de gauche à droite : « I Spit On Your Grave » de Meir Zarchi, The Jerry Gross Organization (1978), « Baise-moi » de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, Pan-Européenne Distribution (2000), « Elle » de Paul Verhoeven, SBS Distribution (2016) et « Promising Young Woman » de Emerald Fennell, Universal Pictures (2020)
Taxé de misogynie, de sensationnalisme ou carrément d’apologie du viol (comme ce fut le cas de Elle), le rape & revenge traîne une réputation sulfureuse. Ce sous-genre cinématographique s’est développé au cours des années 70, avec des classiques comme I Spit On Your Grave ou La Dernière maison sur la gauche qui, effectivement, ne lésinaient pas sur les tétons, ni sur la violence gratuite. Au début des années 2000, la France a produit son propre cru, avec Irréversible de Gaspar Noé, et surtout Baise-Moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, taxé de pornographie et retiré de l’affiche quelques jours après sa sortie.
Pourtant, depuis quelques années, le genre attire à nouveau, et connaît une résurgence qui l’éloigne du cinéma d’exploitation de ses débuts : au Elle de Birke et Verhoeven, viennent s'ajouter M.F.A., Revenge, The Nightingale, Violation, ou encore Promising Young Woman, qui a carrément remporté l’Oscar du meilleur scénario en avril 2021. Ils sont en majorité produits, écrits et réalisés par des femmes, et généralement plus soucieux des dynamiques de genre.
Exploration des dynamiques de domination
Si les cinéastes se tournent encore vers le rape & revenge, malgré son héritage ambigu, et sans forcément en apprécier les codes, c’est parce qu’il peut fournir un riche terreau scénaristique. Le genre, proche du cinéma d’horreur, permet d’explorer les dynamiques de domination de manière viscérale.
Leah McKendrick, scénariste, productrice et actrice, a passé un an et demi sur le script de M.F.A., l’histoire d’une étudiante aux Beaux Arts qui se lance dans une quête sanglante de revanche après avoir été violée. Elle espérait offrir, à travers son film, une justice qui manque cruellement aux victimes de viol dans la vie réelle. « Je voulais présenter une histoire très familière, avant de dévier vers un chemin plus fantastique, qui soit cathartique pour les survivantes. Peut-être que le système judiciaire nous a abandonnées, mais Noelle, mon héroïne, ne nous abandonnera pas. »
Vengeance de Noelle, « M.F.A. », Leah McKendrick, Dark Sky Films (2017)
Comme Leah McKendrick, la scénariste et réalisatrice Coralie Fargeat ne connaissait pas les codes du rape & revenge lorsqu’elle a décidé de faire Revenge, un thriller sanglant où une jeune bimbo pourchasse ses agresseurs en plein désert. Inspirée entre autres par Mad Max et Rambo, la cinéaste française voulait avant tout faire un revenge movie, sur la renaissance d’une jeune femme sous-estimée de tous. « Je voulais décrire un ensemble de violences qui pouvaient avoir lieu à l’encontre des femmes. Et c’est l’image du viol qui m’est venue comme la pire des violences, en tout cas celle qui, cinématographiquement, a un symbole et englobe presque toutes les autres. »
Mais inclure un viol dans un film comporte ses propres spécificités. Avant la sortie de Elle, David Birke était inquiet : « J’étais conscient du fait qu’avoir un viol dans un film allait attirer une certaine attention qui dépasserait le cadre du film ». Le scénariste n’a donc pas été surpris par l’édito taxant le film d’« apologie du viol », publié dans le Huffington Post par la co-fondatrice d’une association féministe – au contraire, c’est l’absence d’un plus grand nombre de retours négatifs qui l’a étonné. « Si on avait fait un film sur une femme qui se venge d’un meurtre, jamais de la vie il n’y aurait eu d’édito dessus. Comme il s’inscrit dans un contexte de domination masculine, le viol est un crime qui aura toujours une dimension politique, c’est indéniable. »
Filmer le viol, occultation ou voyeurisme ?
L’un des questionnements les plus épineux du rape & revenge porte sur la représentation même du viol : faut-il le filmer, et si oui, comment ? « Certains cinéastes ne filment pas le viol de manière très graphique, ou le filment du point de vue de l’homme, de manière voyeuriste ou fétichisante, ce qui rend ces scènes plus faciles à consommer », analyse Leah McKendrick. « Parfois ils font un raccord sur un visage, ou un gros plan sur une boucle de ceinture que l’on défait ». D’autres, comme Emerald Fennell avec Promising Young Woman, choisissent carrément d’occulter ce moment.
Dans Elle, David Birke et Paul Verhoeven ont eu recours à plusieurs outils pour éviter de rendre les scènes de viol érotiques. Le film s’ouvre sur un chat qui observe, de loin, le viol de sa maîtresse, « pour que dès le départ, on soit dans la position d’un spectateur distant. Et puis, on arrive à la toute fin de la scène. »
Michèle Leblanc (Isabelle Hubert) est violée par un agresseur inconnu dans « Elle » de Paul Verhoeven, SBS Distribution (2016)
Coralie Fargeat, elle, a préféré ne pas montrer frontalement le viol de son héroïne, s’appuyant plutôt sur des symboles, et sur la puissance du hors-champ. « Comme pour moi, le viol en lui-même n’était pas le sujet du film, je n’avais pas la nécessité de le montrer crument. Je voulais que la mise en scène puisse mettre en valeur la violence de ce moment, mais différemment. » À la place, on voit la main de Jennifer qui tape contre la vitre, ou l’ami du violeur qui, dans la pièce d’à côté, monte le son de la télé pour couvrir les cris. L’image la plus forte, c’est ce très gros plan sur la bouche du complice, qui mâche au ralenti des oursons en guimauve, « comme si toute la violence de la scène était vue dans cette mâchoire, qui écrabouille les oursons comme l’héroïne est en train de se faire écrabouiller ».
Pour M.F.A., Leah McKendrick et sa réalisatrice Natalia Leite ont au contraire opté pour une scène graphique et sans fard, avec un plan moyen qui montre la violence de l’acte dans son ensemble, avant de se focaliser sur le visage tétanisé de la victime. « Je pense qu’il est plus facile pour nous de consommer des images que l’on a déjà vues. Et c’est peut-être pour ça que la scène est si dure à regarder, parce que les films ont l’habitude de nous ménager lorsqu’il s’agit de viol. Mais si la scène vous met mal à l’aise, c’est normal », explique Leah McKendrick.
Stéréotypes de genre et financement sexiste
Si Promising Young Woman, produit par Margot Robbie, a récemment bénéficié d’un budget d’un peu moins de dix millions de dollars, la grande majorité des rape & revenge sont des films à micro-budget. Philippe Godeau, qui a produit Baise-moi en 2000, relativise : « Si on fait un film différent comme l’était Baise-moi, moi je trouvais ça normal qu’on prenne un part de risque importante. Il y a des films qui doivent se faire avec moins d’argent pour avoir plus de liberté. »
Coralie Fargeat, elle aussi, a eu du mal à obtenir le budget nécessaire pour Revenge, mais elle l’attribue plus au fait qu’il s’agissait d’un film de genre. La cinéaste se dit cependant marquée par les retours de certains financiers, « qui disaient que le scénario était très misogyne, parce que mon héroïne était une fille qu’on qualifierait de “légère”, et que tout le monde aurait été beaucoup plus à l’aise si c’était une fille plus éduquée, plus “respectable”. On m’a suggéré plein de fois de changer le personnage, de la rendre “un peu plus smart”, et je disais que non, mon propos, justement, c’est qu’on projette cette violence sur cette figure-là, et ce n’est pas pour rien. »
Jen (Matilda Lutz) dans « Revenge » de Coralie Fargeat, Rezo Films (2017)
Dans les rape & revenge traditionnels, les violeurs sont souvent des voyous terrifiants, des hommes masqués ou des rednecks dégénérés. Les victimes, elles, sont passives et virginales. Coralie Fargeat avait bien en tête les tropes féminins de l’horreur lorsqu’elle a écrit son personnage: « je ne voulais surtout pas que ce soit la scream queen qui n’arrête pas de crier. Et je ne voulais pas non plus que ce soit quelqu'un d’autre qui la sauve ». Pour Leah McKendrick, c’est le personnage du violeur qui méritait d’être revisité ; elle en a ainsi fait quelqu’un de charmant, discret et respectueux. « C'était très important pour moi qu’il ne s’agisse pas d’un inconnu caché dans un buisson pendant qu’elle rentre tard la nuit. Souvent, le violeur, c’est ton ami. C’est un garçon sur qui tu avais un crush, ou bien juste un mec du cours d’Histoire. »
La résurgence du rape & revenge dans les années post #Metoo n’a certainement rien d’anodin. Lorsqu’elle travaillait sur son script en 2016, Leah McKendrick dit avoir reçu le conseil d’un grand producteur hollywoodien: « Il m’a dit “C’est le moment. Fais ton film maintenant”. Je me demande ce qu’il savait ». Son film est sorti en salle le 13 octobre 2017, six jours après l’article du New York Times accusant le producteur Harvey Weinstein de viol et de harcèlement sexuel. Coralie Fargeat, dont le film est sorti quelques mois plus tard, a aussi été frappée par cette concomitance. « Il y a eu la rencontre d’un sujet avec son époque, qui a permis au film de s’envoler. »
Mais l’accueil semi-controversé de ces films en atteste : malgré toutes les précautions, faire un rape & revenge consensuel reste encore une mission impossible aujourd’hui. « Forcément que c’est clivant, et quelque part j’ai envie de dire tant mieux », estime Coralie Fargeat. « Quand Revenge est sorti en France, le film se faisait assassiner sur internet par des mecs blancs de 40 balais. Je pense qu’ils se sentaient agressés (rires). Mais être clivant pour moi n’est pas du tout négatif, c’est que le film a un parti pris fort et qu’il déclenche quelque chose ». Une opinion partagée par David Birke : « comme le viol est une expérience humaine extrême, si on tente de le capturer et que ça ne fait pas réagir le public, c’est très mauvais signe ».