Curiosité #68 : Flic
J'ai lu "Flic" de Valentin Gendrot. Il est journaliste, la jeune trentaine, et décide d'infiltrer la police voyant comme tout un chacun les cas de violence se répéter et la détresse de la profession (mal payée, mal considérée). Une infiltration qui, figurez-vous, passe crème : au bout de trois mois de formation à Saint-Malo le voilà contractuel, un gun à la ceinture. Son bouquin paru en septembre 2020 a semble-t-il été accueilli en partie sur le mode "on apprend rien de nouveau" : les flics sont violents, on le savait merci. Je ne partage pas ce point de vue. De ses 6 mois en commissariat à Paris 19, j'ai appris plein de trucs dont je ne connaissais pas l'ampleur. Exemple : une de ses premières sorties en patrouille, les flics embarquent dans leur fourgon une personne migrante, le tabasse en détente et le laisse en plan à Pantin. Un truc dont on comprend ensuite qu’il est classique : les policiers déplacent souvent des personnes en-dehors de leur territoire de responsabilité pour ne plus avoir à s’en occuper, ne se privant pas pour castagner au passage. Ces interventions-là ne figurent pas dans la main courante que les policiers sont censés remplir après chaque intervention, chaque jour. Ce qui ressort du bouquin est que la rhétorique politique des violences isolées qu’on nous sert à échéances régulières ne tient pas très longtemps en lisant les discussions du journaliste infiltré avec ses collègues. Ces collègues racontent assez librement en interne comment une fois sur deux ils se défoulent en voiture ou en garde-à-vue sur les personnes interpellées. Une fois, Valentin Gendrot est même entendu par une sorte d’inspection interne pour des violences commises par des policiers qu’il accompagnai. Lui veut aller aussi loin que possible dans son infiltration, surtout qu’avant de pouvoir atterrir dans le commissariat de son choix, il a dû se taper un an en sortie d’école à l’infirmerie psychiatrique de la Préfecture de police de Paris, à faire le chauffeur. Il a donc mérité son temps en sous-marin au sein de la police. Puis la pression de corps est énorme : les “balances” ne sont clairement pas les personnes à qui les policiers risquent de se confier. Il prend donc la décision - hyper critiquable - de faire ce que tout le monde fait dans la police : couvrir les “collègues”. Il n’a rien vu, rien entendu, ce sont les policiers qui ont été agressés. Les policiers impliqués dans ces violences ne seront en aucune façon inquiétés. Et on se rend compte à la lecture que cette culture de la violence est hyper prégnante, totalement décomplexée, et on comprend mieux vu de l’intérieur pourquoi une affaire de violence policière chasse l’autre et que rien ne change réellement. Autre enseignement : le racisme là-aussi totalement décomplexé qui a cours. Le petit jeu au comico du 19e arrondissement, c’est à qui fera le plus de contrôles et d’interpellation de “bâtards”. Comprenez : pour les contrôles, toute personne qui n’est pas blanche sera systématiquement privilégiée. Sans parler de ces scènes hallucinantes où tu entends des flics en train de vociférer sur des personnes interpellées, sur le mode “vous n’êtes pas chez vous ici monsieur”, “vous êtes des merdes”, ces scènes de voiture où on profite du passage dans un tunnel pour faire des clés de bras et mettre des claques à un ado, et ainsi de suite. Autre gros enseignement : le décalage stratosphérique des attentes du pouvoir vis-à-vis de sa police et les moyens qui leur sont alloués pour y arriver. Aux 150 000 policiers de France, on fixe des ribambelles d’acronymes imbitables sur l’attitude qui devrait être la leur en termes de déontologie, de respect des citoyens, d’intégrité. Mais dans les faits, ils sont formés en 12 mois pour les gardiens de la paix (3 mois pour les contractuels), font des permanences à rallonge, en prennent plein la tronche de toutes parts, doivent écoper tous les maux de la société, le tout pour 1500 balles par mois au démarrage. La détresse des flics Valentin Gendrot en a aussi été témoin : des suicides qu’on annonce sur la boucle Whatsapp du commissariat, des flics qui sont autorisés depuis les attentats de 2015 à rentrer chez eux avec leur arme de service, et même autorisés à l’emmener avec eux en-dehors de leur territoire de rattachement professionnel, et la tentation qui va avec de se faire sauter la carafe, l’exposition permanente à la violence, le choc traumatique que cela constitue… Là aussi, l’omniprésence de la violence au sein de la police s’explique bien. L’auteur pointe d’ailleurs de manière intéressante que cette police cheap n’est pas une fatalité. Et de donner rapidement l’exemple de la Norvège qui a décidé de changer les modalités de formation de ses policiers, notamment sur le racisme. Valentin Gendrot raconte aussi comment les violences faites aux femmes sont évoquées sur une demi-journée en fin de formation pour les contractuels, sur le mode “des femmes qui sont tabassées par leur mari vous en verrez plein”, mais que les policiers ne sont absolument pas compétents sur la manière d’accueillir, d'aiguiller et de protéger ces femmes. Pour toutes ces raisons, je trouve que le témoignage de Valentin Gendrot est précieux et l’infiltration, qui est un classique du journalisme (Albert Londres, Florence Aubenas, Jean-Baptiste Malet…), apporte définitivement quelque chose. Lisez son livre ! https://www.editionsgouttedor.com/.../-e2-80-9cflic-e2-80...














