Joshua. Je t'appelle, du fin fond de mes sanglots. Je prononce ton prénom et je sais que tu n'es pas près de moi, alors je continue. Ma boîte de mouchoir se vide et ils s'entassent sur mon lit. Joshua, je t'appelle, du fin fond de ma souffrance.
Et puis tu apparais. Tu es assis à ma fenêtre, elle s'ouvre grand quand je te vois. La bourrasque soulève tout, les feuilles volantes, mes cheveux, les tiens. Tu es là, je sens ton odeur vanillée pénétrer mon espace imaginaire et la fumée de ta clope m'enivrer dangereusement.
- « Alors, ma belle? On pleure à chaudes larmes? »
Tu souris. Je pourrais croire que tu te moques, mais c'est si faux, je te connais tant. Sans un bruit, tu replies tes jambes pour les rentrer dans la chambre, mais tu restes assis là, à une sage distance de moi, obstruant mon unique échappatoire. Je tiens toujours un mouchoir contre mon visage rougis par les pleurs. Je hoquette, je suis incapable de te dire ce que j'ai, mais tout ça au fond, tu le sais.
- « S, ma douce...»
Tu te penches à peine en avant, et je sens la froideur terrifiante de ton corps se réchauffer à l'approche du mien. Tes doigts saisissent une mèche noire qui barre mon regard, et tu me souris, fermant tes si beaux yeux. Puis enfin, tu m'accordes la paume rassurante de ta main, tu assieds mon visage en elle, pendant un court instant qui calme les battements dévastateurs de mon cœur tourmenté.
C'est à peu près comme si tu l'avais saisi doucement pour le congeler, et ce froid qui se propage en moi calme les brulures qui gonflent mes yeux. Il calme mon agitation, mes sanglots, ma tristesse.
- « C'est mieux, comme ça. Mais dès que je te laisserai, tu pleureras de plus belle. Tu le sais, cela. »
J'avais beau le savoir, j'en avais besoin. Je ne pouvais pas continuer. Je sentais toujours ton index et ton pouce, ton majeur, ton annulaire masser doucement la peine sombre qui pénétrait mon cœur comme une pommade. Doucement, tu faisais aller ta magie. Tu ne parviendrais pas à annihiler la peine, mais pour un instant, te savoir là me redonnait un espoir. Lequel, je n'aurai pu le dire.
« Ma cigarette se termine, ma douce. Je ne pourrais rester plus longtemps. Lentement. Ça ira...»
Mais ça n'allait pas. Et quand ta paume quitta ma joue pâle, je ressentis à nouveau une chaleur immonde, humaine m'envahir de plein fouet. Elle ne brûlait pas, elle était déjà résolument encrée en moi, en l'état de suie suffocante qui couvrait lourdement, telle une chape de béton, mon cœur détruit.
Mon visage se décomposait, reformait une grimace de douleur, de tristesse, de longue agonie.
« Bon dieu. Je ne peux rien faire de mieux, je ne peux pas...Rester indéfiniment auprès de toi. Je ne peux pas te couper de ton monde, quand bien même celui-ci te rende si misérable...»
Je le savais. Je lui avais moi-même demandé de s'en aller et de me rendre à ma réalité, quel qu’elle soit, un certain jour du troisième mois de l'année. Il avait accepté, il m'avait fait promettre de ne plus m'enfermer dans cet autre monde qui me sauvait tant de la noyade. J'avais promis.
Et quand enfin, il éloigna sa froideur de moi, j'eu un nouveau soubresaut, un ultime haut le cœur et de nouveaux sanglots qui me rendirent incapable de le voir. J'avais mal, partout. Plus encore qu'après cet interlude que j'aurai aimé voir durer une année.
Pour l'avoir moi-même imaginé, je savais. Que Joshua allait me regarder un instant, ses yeux tristes parcourant ma courte chevelure noire. Il aurait aimé reposer sa main sur mon crâne, faire quelque chose pour m'interdire de souffrir. Mais il se retenait, autant pour lui que pour moi. La souffrance que je ressentais l'animait tout autant. Peut-être qu'il désirait vivre, et pour cela, il devait me laisser comme j'étais.
Mourante.
Pour l'avoir moi-même créé, je savais que Joshua se lèverait, prendrait une longue inspiration avant de faire un pas en avant, sa jambe dans le vide. Et disparaître.
Il avait éteint la lumière en partant. Dans le noir, je pleurais, comme une enfant. Hoquet, cri, respiration décapante et rire déstructuré. Je ne pouvais lui dire que comme les autres, il trouvait un moyen de m’abandonner. Je le lui avais demandé. Et j’associais cela à ma peine présente. Je le lui avais demandé, à lui aussi.
Il avait aussi laissé la fenêtre ouverte. Peut-être pensait-il que ce froid-là, lui aussi, pourrait me guérir.
Mais ce n'était pas le cas.