On nâĂ©tait pas amoureux, on sâaimait, pas avec amour, mais je nâen sais rien, y avait un truc. Peut-ĂȘtre au-delĂ de tous les sentiments quâon pouvait connaĂźtre dans la vie, tu vois, câĂ©tait au-delĂ de tout ça, il nây avait aucun mot pour dĂ©crire ce quâil y avait entre elle et moi. CâĂ©tait elle et moi, câest tout. On se coupait un peu du monde, parce que quand on se voyait câĂ©tait jamais avec les autres, on nâavait pas besoin des autres, juste de nous deux. Puis, dans le cas oĂč y avait les autres, on nâĂ©tait plus rien.
Tu vois, câĂ©tait ça le problĂšme, câest que tout Ă©tait bancale. Parce quâelle, elle mâaimait. Elle mâaimait alors elle me dĂ©testait. Elle me dĂ©testait tout le temps et elle, elle me menaçait de partir tout le temps aussi. Jâavais pas envie quâelle parte, mais elle sâĂ©tait cassĂ©e lĂ .
Je lâai rattrapĂ©, je lui rĂ©pĂšte alors arrĂȘte, alors elle me dit dâaccord.
Je lui rĂ©pĂšte, sâil te plaĂźt, arrĂȘte, elle me dit dâaccord et elle rentre chez moi. Elle regarde le lit et sâassoie plutĂŽt sur la chaise. Elle commençait Ă mâirriter, tu vois. Jâaimais pas quand elle faisait ça, la moue comme ça. Elle a posĂ© ses jambes sur le bureau ce matin-lĂ et sâest allumĂ©e une cigarette. Je lui demande si elle veut parler, elle me sourit et elle me dit quâelle sâen fout quâil y ait eu une fille dans mon lit. Je lui dis pourquoi tâas pleurĂ© au premier alors. Elle hausse les Ă©paules, Ă©crase sa clope Ă peine fumĂ©e, et me dit, je suis Ă bout, je dois me quitter, je vais imploser de ma peine. Puis elle se touchait le coeur, et elle faisait un geste comme si elle voulait se lâarracher et câĂ©tait violent . Elle a parlĂ© longtemps jusquâĂ que je mâendorme ,pas parce quâelle me faisait chier, je lâĂ©coutais mais jâavais pas dormi, tâsais. Alors elle nâa plus rien dit, je lâai entendu se lever, elle mâa embrassĂ© le front et sâest tirĂ©. Il pleuvait beaucoup ce jour-lĂ , puis jâavais regardĂ© la pluie toute lâaprĂšs-midi avec un sentiment dĂ©gueulasse qui me pĂ©trifiait .Câest lĂ quâelle a commencĂ© Ă sâen aller. Elle sâĂ©tait tirĂ©e, puis, je nâavais pas entendu parler dâelle pendant un mois. Pendant une semaine, je me foutais de son silence, jâsais pas, je mâinquiĂ©tais pas trop, jusquâau lundi, tu vois, parce que jâavais ouvert la porte, et quand je me suis rĂ©veillĂ© Ă neuf heures, elle Ă©tait toujours pas lĂ . Alors jâai refermĂ© la porte. Jâai essayĂ© de lâappeler, je lui ai Ă©crit, je lâai cherchĂ© sur les rĂ©seaux sociaux, puis, je sais pas, tu vois, elle avait ce don de disparaĂźtre avec une telle transparence que tout le monde finissait par croire quâelle nâavait jamais existĂ© . Je lâai dĂ©testĂ© dâĂȘtre partie. La premiĂšre fois, câĂ©tait trop dur. Je ne comprenais pas, jâavais lâimpression quâelle ne reviendrait pas. Puis, je voulais mĂȘme pas savoir au final ce quâelle foutait, je voulais juste quâelle soit en sĂ©curitĂ©, quâelle ne fasse pas la conne. Parce que je savais quâelle avait besoin un peu dâĂȘtre seule.
Elle Ă©tait revenue le premier lundi du mois, en me couchant jâavais priĂ© dâentendre ses putain de phalanges contre la porte, tu vois, alors jâavais ouvert la porte ce matin-lĂ , au cas oĂč, puis de toute façon je la connaissais trop bien pour ça. Elle avait besoin de calcul dans toutes ses dĂ©marches, câĂ©tait un mois pile, pas plus, pas moins.
Jâavais levĂ© lâoeil, juste pour la voir. Pour voir son visage, ses hanches, je sais pas, elle mâavait manquĂ©. Puis, quand jâai levĂ© lâoeil, jâai peinĂ© Ă la reconnaĂźtre, jâai eu peur, tu vois. Son corps avait changĂ©, elle avait perdu du poids, sa criniĂšre Ă©tait teinte en blonde, elle avait de nouvelles fringues, elle sâest allongĂ©e Ă cĂŽtĂ© de moi, et je me souviens, elle mâa juste dit, je suis dĂ©solĂ©e. Jâai rien dit, je lâai juste serrĂ© contre moi. Puis elle sâĂ©tait tirĂ©e encore avant que je ne me rĂ©veille. Puis, elle ne rĂ©pondait pas, ou parfois elle revenait deux lundis de suite, mais ce nâĂ©tait plus pareil. Quand je dormais et quâelle ne dormait pas, elle Ă©crivait sur son carnet. Jâai lu une fois, ça ne mâaidait pas, elle ne parlait de rien, en fait. Elle parlait du bruit, du silence. Parfois de rien.
On ne buvait plus de cafĂ©s ensemble, on ne parlait plus, je sais pas, elle ne voulait jamais me dire pourquoi elle avait disparu, elle nâen parlait pas. Parfois je lui criais fort dessus, parce quâelle Ă©tait devenue bizarre. Jâarrivais pas Ă la cerner, elle me regardait avec les yeux dâune mĂŽme et une voix de madame. Je crois quâelle essayait de grandir mais quây avait sa gamine en elle qui lâen empĂȘchait. Alors elle partait, et revenait, mais parfois je ne lui ouvrais mĂȘme plus la porte quand elle tapait contre la porte. Alors elle restait dormir contre la porte, jusquâĂ que je doive sortir de chez moi, puis elle se relevait en me voyant et me crachait Ă la figure ou me giflait, ou parfois elle pleurait, puis elle disait je suis dĂ©solĂ©e, je veux retourner en arriĂšre, sâil te plaĂźt.
Alors tout devenait mieux, elle rĂ©ussissait mĂȘme Ă me rendre dingue. Dingue, tu vois. Je devenais dingue. On sortait, on se baladait, on buvait nâimporte quoi, on mangeait nâimporte quoi, et elle aimait crier, parler vite et rire beaucoup dâun coup comme sâil lui manquait du temps, elle courrait dans tous les sens puis elle me frappait toujours pour rigoler. On regardait les arbres, on regardait le ciel, on regardait le monde puis la terre elle avait beau tourner, jâavais lâimpression quâelle arrivait Ă tout figer sur son passage. Puis, un jour, quand on se disait au revoir, elle sâest arrĂȘtĂ©e pour me regarder, et je lui ai dis quoi, elle a haussĂ© les Ă©paules, puis jâai dit ben alors, et elle a haussĂ© les Ă©paules encore. Je lui ai tournĂ© le dos et elle est restĂ©e.
Puis, elle est repartie, encore. Mais je peux pas en parler, trop longtemps. Je comprenais pas, je nâai jamais compris, tu vois. Personne ne voulait me dire oĂč, ni pourquoi. Je sais pas .Alors elle est revenue, trois mois plus tard, encore, puis câest pas moi qui lui ait ouvert la porte, je nâen avais mĂȘme pas la force, tu sais (ses yeux sont mouillĂ©s).
Elle sâest allongĂ©e Ă cĂŽtĂ© de moi, jâai failli lâĂ©trangler, je voulais juste lui sauter dessus et lui crier dessus jusquâĂ faire Ă©clater ses tympans. Mais au lieu de ça, jâai attendu quâelle sâallonge et je crois que jâai failli pleurer comme un gamin, je lui ai juste dit un truc, genre, arrĂȘte de tâen aller sâil te plaĂźt. Puis jâai dit putain, je crois, elle sâest mise Ă pleurer comme une malade, genre je nâavais pas les yeux ouverts, mais elle a pleurĂ© comme une putain. Jâai ouvert les yeux et elle avait le dos tournĂ©, tu vois. Et, puis, elle nâavait plus de cheveux. Elle avait le crĂąne chauve. Plus rien. Rien. La peau sur les os et le crĂąne chauve. Jâai failli me crisper, hurler encore plus fort, je voulais cogner les murs avec mes poings, puis moi, tout ce que jâĂ©tais fichu de faire, câĂ©tait de me rendre compte que câĂ©tait vrai, alors jâai prit ses poignets, puis jâai vu le bracelet, alors je me suis levĂ©, je crois que lĂ jâai un peu tout foutu en lâair, jâai tout cassĂ©. JâĂ©tais Ă©nervĂ©, pas contre elle, contre le monde, contre la vie, tu vois. Alors elle sâest approchĂ©e de moi, toute tremblante, toute pleurante et elle mâa juste dit, arrĂȘte, toi arrĂȘte sâil te plaĂźt. Je lâai prit dans mes bras, je lâai serrĂ© tellement fort, que lâon nâa formĂ© quâun. On ne formait quâun. Un. (il essuie ses yeux avec sa manche).
Je ne lâai jamais revu.