Conversation autour de l'accrochage d'une exposition (approche ethnographique) âșâșâș http://www.oscar-romeo.com/?p=9131
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 A/ SITUATION GĂNĂRALE
B/ LâEXTRAIT
C/ LA TRANSCRIPTION
D/ LâANALYSE
E/ CONCLUSION
 A/ SITUATION GĂNĂRALE
 Préambule
Ce travail dâanalyse de conversation sâinscrit dans le cadre dâune pratique rĂ©guliĂšre de documentation des projets artistiques auxquels je participe en tant quâartistes et/ou coordinateur, organisateur. Lâessentiel de ces projets se fait sous le nom dâOscar RomĂ©o, qui est une sorte de nom dâemprunt, derriĂšre lequel on travaille Ă plusieurs, selon les projets et les besoins. Les projets sont pour lâessentiel des collaborations entre artistes, designers et intellectuels; les rencontres et les conversations y jouent une part non nĂ©gligeable. Et le travaille de documentation de ces rencontres est aussi important que ce sur quoi on travaille ensemble1. Depuis les premiers projets, on sâest intĂ©ressĂ© au vĂȘtement, Ă lâĂ©conomie de lâart, Ă la photo, Ă la vidĂ©o et plus gĂ©nĂ©ralement, on est enclin Ă porter notre attention sur les formes dâart en marge. Ce qui offre donc un Ă©ventail relativement large.
Le travaille de documentation se fait essentiellement sur internet, sur les rĂ©seaux sociaux et sur un site2 qui est Ă la fois un lieu de publication, de communication et de diffusion. Câest plus quâun simple portfolio en ligne, disons que ça sâapparente Ă ce quâon appelle les livres dâartiste3, mais sur internet.
Lâobjet de mon mĂ©moire4 et les choix que jây ai fait ne nĂ©cessitant pas lâutilisation de lâanalyse de conversation, jâai profitĂ© de ma curiositĂ© pour lâethnomĂ©thodologie et lâanalyse de conversation et des exigences administratives de lâĂ©cole, pour augmenter ce travaille rĂ©current de documentation de nos pratiques artistiques par ce travail de description et dâanalyse que permet cette mĂ©thodologie. Cette analyse ne sâinsĂšre donc pas dans un projet de recherche Ă proprement parler.
 1 On est entre deux et une dizaine suivant les moments et les projets.
2 Celui-ci en lâoccurrence oscar-romeo.com
3 Lâappellation livre dâartiste, est un terme Ă©mique qui dĂ©signe, au sens large, toutes publications papier dont le contenu et le travail Ă©ditorial on fait lâobjet dâune attention toute particuliĂšre de la part des artistes en question. Ă la diffĂ©rence dâun catalogue dâexposition ou dâune monographie par exemple, oĂč dans lâusage, les artistes interviennent moins, voir pas du tout, sur la partie Ă©ditoriale, qui est alors Ă la charge de lâĂ©diteur. Bien sĂ»r, les frontiĂšres ne sont pas nettement dĂ©finies et dans certains cas, un catalogue dâexposition peut Ă©galement ĂȘtre un livre dâartiste par exemple.
4 Lâobjet de mon mĂ©moire est sur la scientificitĂ© dâune parodie scientifique.
LâaccĂšs au terrain et le recueil des donnĂ©es
Dans le cas quâon va Ă©tudier, la scĂšne se dĂ©roule dans une galerie, Ă Paris, en avril 2015, pendant le montage dâune exposition collective. Câest une galerie dâart du type de celles qui sont prĂ©sentes pendant la FIAC, avec une liste dâartistes quâelle a la charge de reprĂ©senter. Nous sommes entre un et quatre jours avant le vernissage. JâĂ©tais prĂ©sent sur place pendant lâenregistrement, je faisais partie des artistes qui exposaient, je mâaffairais, au moment de lâenregistrement, Ă autre chose. Un second membre de lâĂ©quipe (dâOscar RomĂ©o) Ă©tait Ă©galement sur place. Au total, nous Ă©tions entre 5 et 6 personnes sur les lieux.
Lâextrait est issu dâune conversation entre une artiste et une scĂ©nographe. Elles sont toutes les deux amies. Lâartiste prĂ©sente son « accrochage » (comment elle a organisĂ© les objets dans lâespace dâexposition) Ă son amie scĂ©nographe qui est venue lui donner conseil. Cette scĂ©nographe, travaille entre autre pour le musĂ©e national dâart moderne de la ville de Paris. Elle jouit donc dâune certaine lĂ©gitimitĂ© Ă lâĂ©gard de cette activitĂ©. Elle est passĂ©e sur sa pause dĂ©jeuner. Lâartiste en question fait partie de la galerie, câest Ă dire quâelle fait partie de la liste dâartistes reprĂ©sentĂ©s par la galerie. Et pour cette exposition en particulier, qui est une exposition collective, elle est la personne qui a sĂ©lectionnĂ© les autres artistes. Toutes les piĂšces prĂ©sentĂ©es dans lâexposition sont des collaborations entre elle et un autre artiste ou collectif.
Lâobjet de la conversation est donc liĂ©e Ă cette visite de lâexposition que lâartiste fait Ă la scĂ©nographe. PrĂ©cisĂ©ment, la conversation porte sur un portfolio qui est composĂ© de plusieurs images, de textes et dâune couverture. Lâensemble nâest pas reliĂ©.
Au niveau du dispositif dâenregistrement, aprĂšs avoir prĂ©venu, le matin en arrivant, jâavais laissĂ© un enregistreur tourner pour capter quelques moments et documenter les phases de montage. Ătant donnĂ© quâĂ lâĂ©poque, je nâavais pas spĂ©cialement prĂ©vu de lâinscrire dans une dĂ©marche scientifique, je nâai collectĂ© aucunes autorisations. Pour cette raison, jâai tout anonymisĂ©. Pour faciliter la lecture on appellera notre artiste Jeanne et la scĂ©nographe Cathy.
Je joins aussi Ă cette analyse trois photos de lâobjet en situation dont il est question dans la conversation (une vingtaine dâexemplaires dâun portfolio). Le portfolio dâexposition sur la tablette (A). Sous la tablette, le tas de portfolio avec leurs couvertures bleues. Sur les photos B et C on peut apercevoir le contenu du portfolio; au mur (B) et Ă©galement au premier plan dans les mains dâune personne (C). Les photos ont Ă©tĂ© prises quelques jours aprĂšs lâextrait, au moment du vernissage.
 Le choix de cette séquence
La mise en scĂšne de lâexposition est ici le lieu de nĂ©gociation entre deux points de vues supposĂ©s, celui de la scĂ©nographe et celui de lâartiste. Jeanne, lâartiste quâon entend dans cette extrait, porte en quelque sorte la double casquette de commissaire de lâexposition et dâartiste. Les objets prĂ©sentĂ©s sont tous le fruit dâune collaboration entre elle et un autre artiste ou collectif. Il nây a pas dans cette exposition de commissaire dâexposition attitrĂ©1 et le galeriste nâest quasiment pas intervenu dans lâaccrochage. Câest donc elle, qui, de façon collaborative avec les artistes quâelle a invitĂ©e, a coordonnĂ© lâaccrochage de lâexposition. Et câest elle qui a demandĂ© Ă son amie Cathy, de venir lui donner conseil sur lâaccrochage et la scĂ©nographie.
La scĂ©nographie et lâaccrochage sont des moments oĂč il est prĂ©fĂ©rable de savoir composer avec les susceptibilitĂ©s de chacun. Dans le cas de notre extrait, la conversation et la relation sont plutĂŽt fluides.
1 Lâintervention dâun commissaire dâexposition pour coordonner une exposition dans une galerie, nâest pas inexistante, mais reprĂ©sente une faible proportion dans ce type dâespace. Les galeries dâart exposent prioritairement et le plus frĂ©quemment leurs artistes, et la logique de rentabilitĂ© financiĂšre directe de leur modĂšle Ă©conomique ne facilite pas les interventions extĂ©rieures de commissaires dâexpositions attitrĂ©s.
 Pourquoi commencer et finir la séquence de cette maniÚre
Cette conversation dans lâexposition sâest organisĂ©e autour des piĂšces exposĂ©es. Jeanne a prĂ©sentĂ© Ă Cathy lâensemble des piĂšces, successivement, lâune aprĂšs lâautre, en sâarrĂȘtant plus ou moins longtemps devant chacune. La conversation a donc suivi la sĂ©quence dâactions. Le changement thĂ©matique et le dĂ©placement dâune piĂšce Ă lâautre sont corrĂ©lĂ©s. Jâai sĂ©lectionnĂ© le moment oĂč elle discute du portfolio. PrĂ©sentĂ© une publication, qui plus est une sĂ©rie limitĂ©e, dans un espace dâexposition pensĂ© sur le modĂšle du white cube peut vite poser des difficultĂ©s.
 Nomenclature :
A = Jeanne (lâartiste)
B = Cathy (la scénographe)
 1. A : lĂ tâas lâĂ©dition avec heu:: (0.8) avec Matthieu, avec les textes de Matthieu, et donc en fait heu mh (1.0) lâo lâobjet câest ça (tapote sur le portfolio) enfin avec la, quand câest avec heu avec lâenveloppe et tout °tu vois°
2. B : ouais (0.5) donc ça tu vas les vendre câest ça ?
3. A : ouais ils sont Ă vendre
(début bruit de feuilles manipulées)
4. B : je peux regarder ?
5. A : heu non [aprĂšs je lâouvre je te montre un:: ouvert voilĂ
6. B : [non (inaud.) donc donc ça il faut le prĂ©senter câest ça ?
7. A : bah en fait on on se disait que ça pouvait ĂȘtre assez beau je sais pas ce que [tâen penses
9. A : si câest euh:: ouais
11. A : en tas comme ça parce quâen plus la [couleur est
13. A : ouais (.) est assez assez beau
15. A : et lĂ on a on pouvait peut-ĂȘtre mettre une petite=
17. A : une petite tablette
18. B : ouais câest bien ça=
19. A : =et du coup avoir ça et pouvoir regarder
20. B : ouais (0.5) ouais et ça câest le nombre que tâas ? (bruit de feuilles)
22. B : dâaccord
(bruit de feuilles)
23. A : on peut en avoir plus mais en fait câest le [ nous on en a plein dâautre
26. B : =bah si câest un tas (.) faut quâil y en ait pas mal (bruit de feuilles)
27. A : faudrait quây en ait plus ?
28. B : ouais (1.0) non ?
29. A : si (2.0) ouais faut quâon en fasse dâautre (.) câest que câest un peu de boulot on a on a [ fait ça Ă plusieurs mais
30. B : [ non bah non laisse tomber câest pas grave
31. A : nan nan mais si si nan je vais essayer dâen faire dâautres (0.5) si jâai le temps
 On peut remarquer que les premiĂšres allocutions de tours de paroles se font par questions. Lâextrait dĂ©marre avec Jeanne qui, dans sa prĂ©sentation de lâaccrochage, dĂ©signe le portfolio.
En 1, deux pauses, deux allongements syllabiques et deux marqueurs de trouble laissent supposer une hĂ©sitation. Jeanne dĂ©signe le portfolio par le dĂ©ictique ça, accompagnĂ© dâun geste qui pointe le tas de portfolio en tapotant dessus et termine par °tu vois° au volume sonore relativement bas, qui peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une invite Ă rĂ©pondre. La rĂ©plique de Cathy (2) qui sâamorce sur un ouais, une courte pause et un donc, peut laisser penser quâelle nâa pas vĂ©ritablement anticipĂ©e ce quâon peut considĂ©rer comme une invite et que la question est une construction improvisĂ©e, sans lien Ă©vident avec ce qui vient dâĂȘtre dit prĂ©cĂ©demment. La question ne semble pas poser de problĂšme Ă Jeanne qui rĂ©pond sans hĂ©sitation.
1. A : lĂ tâas lâĂ©dition avec heu:: (0.8) avec Matthieu, avec les textes de Matthieu, et donc en fait heu mh (1.0) lâo lâobjet câest ça (tapote sur le portfolio) enfin avec la, quand câest avec heu avec lâenveloppe et tout °tu vois°
2. B : ouais (0.5) donc ça tu vas les vendre câest ça ?
3. A : ouais ils sont Ă vendre
(début bruit de feuilles manipulées)
Cathy poursuit sur une autre question (4), je peux regarder ? auquel Jeanne rĂ©pond nĂ©gativement aprĂšs un marqueur de trouble (5), heu non. Sâen suit immĂ©diatement une rĂ©paration de Jeanne et un chevauchement de Cathy (5; 6). Jeanne, en dĂ©crivant verbalement ce quâelle est en train de faire, lâinvite Ă regarder le portfolio dĂ©jĂ ouvert, on peut noter Ă©galement un allongement syllabique en fin dâĂ©noncĂ© (5), aprĂšs je lâouvre je te montre un:: ouvert voilĂ . Ce type de formulation, oĂč un interlocuteur dĂ©crit ce qui est en train de se passer, est une description rĂ©flexive de lâactivitĂ©, cette procĂ©dure fait partie de la classe des formulations en ethnomĂ©thodologie et consistent pour un participant Ă faire dâun fragment de la conversation une occasion pour dĂ©crire cette conversation, lâexpliquer, la caractĂ©riser, ou pour en expliquer, traduire, rĂ©sumer ou donner lâessentiel, ou encore pour noter quâelle obĂ©it Ă des rĂšgles ou quâelle sâen Ă©carte (H. Garfinkel, 2007, p. 448). Garfinkel fait remarquer que ces pratiques de formulation sont reconnues comme telles par les autres participants, elles sont manifestes. En 6, on peut noter un chevauchement de Cathy dĂšs lâĂ©nonciation du non de Jeanne. On peut observer que Cathy dĂ©marre sur une reprise textuelle du non et, aprĂšs une rĂ©pĂ©tition, amorce encore une question (6), donc donc ça il faut le prĂ©senter câest ça ?, qui semble poser problĂšme Ă Jeanne. Je ne sais pas si on peut vĂ©ritablement parler de trouble, disons quâon peut supposer quâil y a, pour Jeanne, un problĂšme de sens. Il est dâailleurs intĂ©ressant de noter quâelle ne rĂ©pond pas vĂ©ritablement Ă la question de Cathy.
En 8, Cathy semble approuver par une lexicalisation Ă©quivoque la question venant en fin de tour prĂ©cĂ©dent. Le chevauchement nous indique probablement quâelle a anticipĂ© la fin de lâĂ©noncĂ©, câest-Ă -dire quâelle a Ă©tĂ© en mesure de comprendre la question avant que celle-ci ne soit totalement formulĂ©e.
4. B : je peux regarder ?
5. A : heu non [aprĂšs je lâouvre je te montre un:: ouvert voilĂ
6. B : [non (inaud.) donc donc ça il faut le prĂ©senter câest ça ?
7. A : bah en fait on on se disait que ça pouvait ĂȘtre assez beau je sais pas ce que [tâen penses
9. A : si câest euh:: ouais
Cathy poursuit rapidement avec une autre question qui est aussi un mouvement thĂ©matique par transition progressive (10), en tas ?. Concernant les mouvements thĂ©matiques, de Fornel remarque quâon admet gĂ©nĂ©ralement, Ă la suite de Sacks, quâune caractĂ©ristique gĂ©nĂ©rale de lâorganisation thĂ©matique dans la conversation est le passage graduel dâun thĂšme Ă un autre : une procĂ©dure courante permettant un tel passage est la transition progressive1 (stepwise transition, Sacks, 1972) (La linguistique cognitive, en cours de publication, 2000, p.159). Elles vont rester sur cette thĂ©matique qui va courir jusquâĂ la fin de lâextrait. Ă partir de ce mouvement thĂ©matique, va dĂ©marrer un ensemble dâĂ©noncĂ©s collaboratifs entre les deux interlocutrices (sur les activitĂ©s collaboratives de construction dâobjets de discours, voir Mondada 19942). Jeanne rĂ©pond Ă la question de Cathy en tas ?, qui se caractĂ©rise par une reprise textuelle et poursuit sur une justification (11), en tas comme ça parce quâen plus la [couleur est, qui va amorcer une Ă©valuation du tas en question parce quâen plus la [couleur est. Cathy enchaĂźne avec encore une question en chevauchement (12) qui dĂ©marre sur un marqueur de trouble, sans lien direct apparent avec ce que dit Jeanne, mais toujours sur le thĂšme du tas, [au au au sol ?. Les deux Ă©noncĂ©s de Cathy sont produits sur un ton interrogatif, qui confĂšre Ă lâĂ©lĂ©ment anticipĂ© le statut dâune tentative de formulation demandant confirmation. Ces deux Ă©noncĂ©s, en tas ? et [au au au sol ?, sont ratifiĂ©s par Jeanne, en 11, par une reprise et une intĂ©gration dans le propos en cours, en tas comme ça parce quâen plus la [couleur est, et en 13 par un acquiescement, ouais (.) est assez assez beau. Dans lâĂ©noncĂ© 13 justement, Jeanne rĂ©pond Ă Cathy, ouais, et aprĂšs une courte pause vient enchĂąsser dans sa rĂ©ponse ce qui semble ĂȘtre la suite de son Ă©noncĂ© prĂ©cĂ©dent, qui terminait sur lâamorce dâune Ă©valuation de la couleur, la [couleur est (11). En 14, Cathy rĂ©pond par un ouais qui semble ĂȘtre un acquiescement du assez beau de Jeanne. Ce phĂ©nomĂšne de poursuite de son propre Ă©noncĂ© quâon remarque avec Jeanne de 11 Ă 13, on le trouve Ă©galement un tour plus haut, de 10 Ă 12, quand Cathy, en chevauchement dit [au au au sol ? qui semble ĂȘtre la suite de son Ă©noncĂ© prĂ©cĂ©dent en tas ?. On peut noter sur ces trois paires adjacentes (10-11; 11-12; 12-13), que malgrĂ© la dimension collaborative, Jeanne et Cathy semblent poursuivre et anticiper, dâune certaine façon, chacune de leurs cĂŽtĂ©s. Ce qui semble aller dans le sens des remarques de Mondada sur le fait que la production collaborative nâest pas nĂ©cessairement liĂ©e Ă un type dâinteraction convergent, mais quâelle est plutĂŽt une « stratĂ©gie de second locuteur », par laquelle celui-ci manifeste des formes diverses dâaccord ou de dĂ©saccord en exhibant une interprĂ©tation anticipatrice de ce que le premier locuteur est en train de formuler (Mondada, 1999). Cette production collaborative se poursuit sur les deux paires adjacentes suivantes (15-16 et 16-17) une petite=une tablette (15-16), suivie dâune reprise textuelle de Jeanne, une petite tablette (17). Câest une maniĂšre pour Cathy de contribuer de façon spĂ©cifique au propos et de montrer Ă Jeanne quâelle y adhĂšre. Sâen suit un enchainement confirmatif de Cathy (18) et sans pause la poursuite de Jeanne (19).
11. A : en tas comme ça parce quâen plus la [couleur est
13. A : ouais (.) est assez assez beau
15. A : et lĂ on a on pouvait peut-ĂȘtre mettre une petite=
17. A : une petite tablette
18. B : ouais câest bien ça=
19. A : =et du coup avoir ça et pouvoir regarder
20. B : ouais (0.5) ouais et ça câest le nombre que tâas ? (bruit de feuilles)
Au tour 19-20 et jusquâĂ la fin, on repart vers des tours de parole de factures plus classique, qui se situeront essentiellement dans une prĂ©fĂ©rence pour lâenchaĂźnement confirmatif 3. Mais notons le, en maintenant le thĂšme du tas, initiĂ© prĂ©cĂ©demment. Dans cette fin de sĂ©quence, Cathy va Ă©mettre un doute sur la taille du tas de portfolio, sous entendant quâil nây en nâa peut-ĂȘtre pas assez. Regardons en dĂ©tail le dĂ©roulement. Cathy commence par poser une question Ă Jeanne et ça câest le nombre que tâas ?, prĂ©cĂ©dĂ© dâune rĂ©pĂ©tition de son acquiescement au tour prĂ©cĂ©dent entrecoupĂ© dâun blanc, ouais (0.5) ouais, ce qui laisse supposer un lĂ©ger trouble. Cet Ă©noncĂ© est une prĂ©-sĂ©quence de lâĂ©noncĂ© 26, bah si câest un tas (.) faut quâil y en ait pas mal oĂč entre les deux, elle va prendre acte des rĂ©ponses et justifications de Jeanne. Jeanne anticipe dâailleurs et trĂšs rapidement comprend que câest le nombre de portfolios qui pose problĂšme. Ă lâĂ©noncĂ© 23, on peut noter un point saillant qui nous indique que Jeanne se doute de ce que sous entend son interlocutrice, en se justifiant prĂ©cisĂ©ment sur le fait quâelle peut avoir plus de portfolio, on peut en avoir plus mais en fait câest le [ nous on en a plein dâautre. Jusquâici, Cathy nâa pas Ă©noncĂ© clairement ce qui semble lui poser problĂšme, malgrĂ© lâindice ça câest le nombre que tâas quâelle pose en 20. Il faut attendre six tours de paroles pour quâen coupant la parole Ă Jeanne, elle Ă©nonce ce qui visiblement lui posait problĂšme, bah si câest un tas (.) faut quâil y en ait pas mal (26). Le moment oĂč elle a prend la parole nâest pas un point dâallocution de tour de parole explicite, elle saisit la parole. Ce Ă quoi Jeanne rĂ©plique par une question, faudrait quây en ait plus ?. Ă laquelle Cathy acquiesce avec une pause, ouais (1.0) non ? et enchaĂźne sur une invite non ? (28). Toujours dans une prĂ©fĂ©rence pour lâenchaĂźnement confirmatif, Jeanne rĂ©pond en se justifiant (29). On peut relever les deux pauses, dont une de deux secondes, et la rĂ©pĂ©tition on a on a. Dans la foulĂ©e, Cathy maintient lâenchaĂźnement confirmatif de câest un peu de boulot, de lâĂ©noncĂ© de Jeanne, avec en chevauchement sa confirmation : non bah non laisse tomber câest pas grave (30). Jeanne poursuit dans la continuitĂ©, ponctuĂ© de divers marqueurs de trouble en rĂ©pĂ©tition nan nan mais si si nan et dâune pause avant de terminer sur un fragile si jâai le temps.
 1 Sur les mouvements thĂ©matiques, de Fornel prĂ©cise que Sacks a aussi montrĂ© quâau mouvement thĂ©matique par transition progressive, sâoppose le mouvement thĂ©matique avec frontiĂšres qui se caractĂ©rise par la fermeture dâun thĂšme suivi de lâinitiation dâun autre. Certains contextes sĂ©quentiels dans la conversation peuvent donner lieu Ă lâapparition de types de sĂ©quences qui permettent dâinitier un thĂšme en rupture avec les thĂšmes prĂ©cĂ©dents. Il sâagit par exemple 1) des ouvertures, 2) des fermetures et 3) des sĂ©quences qui suivent les clĂŽtures thĂ©matiques (Maynard, 1980, Button et Casey, 1984, 1985). Lâapparition dâun nouveau thĂšme suppose donc une sĂ©quence de clĂŽture du thĂšme prĂ©cĂ©dent. (La linguistique cognitive, de Fornel, 2000, Ă paraĂźtre, p.159)
2 Dans un article de 1999 sur lâĂ©laboration collective des descriptions, Mondada dĂ©veloppe que lâintĂ©rĂȘt de ces activitĂ©s est multiple : elles permettent dâobserver la façon dont les descriptions et autres contributions thĂ©matiques des interlocuteurs sont socialement construites en situation (Mondada, 1995b); elles illustrent bien la façon dont le tour est organisĂ© conjointement par les participants, notamment en relation avec certaines modalitĂ©s de passage dâun premier Ă un second locuteur; elles exercent un effet de loupe sur la façon dont des formes linguistiques sont Ă©laborĂ©es aux fins pratiques de lâinteraction (Mondada, 1995c, 1998)
3 Michel de Fornel explique quâil prĂ©fĂšre nommer la prĂ©fĂ©rence pour lâaccord, prĂ©fĂ©rence pour lâenchaĂźnement confirmatif, pour Ă©chapper aux apories. Il faut donc soigneusement distinguer entre lâattente structurelle vĂ©hiculĂ©e par une action, qui est toujours rĂ©gie par la prĂ©fĂ©rence pour lâaccord ou, comme je prĂ©fĂšre la dĂ©nommer, la prĂ©fĂ©rence pour lâenchaĂźnement confirmatif, et les attentes particuliĂšres quant Ă lâaction rĂ©alisable par lâinterlocuteur. Il est donc possible dâĂ©chapper aux apories de la prĂ©fĂ©rence pour le dĂ©saccord comme principe structural tout en conservant la possibilitĂ© que certains types dâactions entraĂźne comme rĂ©ponse prĂ©fĂ©rĂ©e de la part de lâinterlocuteur le dĂ©saccord. Il faut postuler lâexistence dâun double systĂšme de projection et dâattentes. En vertu de la prĂ©fĂ©rence pour lâenchaĂźnement confirmatif, une action projette toujours une action en retour qui sâaccorde avec elle. Mais elle peut aussi, pour certains types dâactions, attendre une action en retour en dĂ©saccord avec lâaction projetĂ©e. (La linguistique cognitive, Ă paraĂźtre, 2000, p.58)
 Cette interaction relĂšve dâun type dâĂ©changes particuliers, ce quâen littĂ©rature on nomme un genre. Il est caractĂ©risĂ© par une distribution de rĂŽles oĂč lâun des membres se positionne comme auteur et lâautre comme critique ou conseiller. Ce genre conversationnel fait apparaitre un recours massif au questionnement. Les questions sont le fait de lâinterlocuteur tandis que le locuteur oscille entre prĂ©sentation de son/ses projet(s) et rĂ©ponses. Les rĂ©ponses viennent re-spĂ©cifier ou simplement prĂ©ciser le rĂ©cit des projets.
Ici, lâextrait est la transcription dâune conversation qui enchaĂźne plusieurs prĂ©sentations. Les prĂ©sentations portent sur lâaccrochage et non sur les piĂšces exposĂ©es et câest de cet accrochage que doit rĂ©pondre, en tant quâauteur, un commissaire dâexposition ou celui tenant ce rĂŽle.
On peut aussi distinguer des catĂ©gories de questions. Elles relĂšvent dâun besoin dâinformations et servent une amĂ©lioration de la comprĂ©hension (paire 2-3 par exemple). Parmi ces questions, certaines vont faire apparaĂźtre un problĂšme, problĂšme qui devra ĂȘtre Ă la fois gĂ©rĂ©, par exemple avec une prĂ©-sĂ©quence et une prĂ©fĂ©rence pour lâenchaĂźnement confirmatif, comme entre les tours 20 et 31 qui concernent la question du tas, et enfin donner lieu Ă une solution oĂč, dans le cas prĂ©sent, les deux interlocutrices sâentendent sur le fait que le tas nâest pas assez gros. On peut peut-ĂȘtre faire une distinction entre les questions qui ne posent pas de troubles et qui donnent lieu Ă une rĂ©ponse immĂ©diate et les questions qui au contraire posent un problĂšme et doivent ĂȘtre gĂ©rĂ©es.
Il est Ă©galement intĂ©ressant de noter le mouvement thĂ©matique par transition progressive (10) qui va ouvrir sur une phase de production collaborative. Dans certain cas ça manifeste une forme dâaccord (16-17) ou les deux interlocutrices semblent penser la mĂȘme chose, et Ă dâautres moments de dĂ©saccord, ou elles donnent lâimpression, en quelque sorte, de poursuivre ensemble la conversation chacune de leur cĂŽtĂ© (11-12).