L’amie perdue
Je suis une bête curieuse, une âme solitaire. J'erre inlassablement dans le même coin de la cour. J'ai huit ans et je viens de perdre ma seule amie au monde. Cette séparation est douloureuse. C'est un déchirement. Désormais, je suis seule. Plus que jamais abandonnée à moi-même. Aux yeux des autres, je n'existe pas. Ma fragilité me colle à la peau. Ma sensibilité est un poison. Je ramasse les coups comme d'autres ramassent des fleurs pour leur mère. Sans jamais rien dire. Sans parler ni crier. Je ne sais que me taire, me laisser faire sans bruit, sans déranger personne. J'entends les rires à chaque fois que mes larmes coulent d'elles-mêmes. Mes souffrances sont invisibles. L’amie perdue me hante. Pourtant, tout ce que je souhaite est une amie, avec qui rire et échanger comme les autres. C’est la première chose que j’espère en entrant au collège malgré mes craintes. J’en rencontre une à qui je m’accroche vite. Elle me fait rire et m’encourage. Je passe le plus clair de mon temps avec elle. J’échange avec elle, même en dehors des cours. Avec le temps, j’apprends à communiquer avec les autres, malgré le fait que cela reste difficile. D’autres personnes viennent agrandir mon cercle de connaissances tout au long de ma scolarité. Certaines me deviennent proches, d’autres me trahissent, une autre abuse de moi. L’amie perdue est loin, mais reste dans mes pensées. Les brimades continuent. J’essuie coups, moqueries et humiliations continuellement. Personne ne m’aide. Les adultes ferment les yeux. Certains me culpabilisent. Chaque jour est une épreuve. Je doute. Je pleure. Je reste discrète et réservée. Je rêve dans mon coin. J’écris. Je construis mon univers dans mon esprit. Je m’évade dans un ailleurs qui m’est propre. Mon imagination devient ma plus fidèle alliée. Malgré cela, le temps des adieux est difficile. Je sais que la fin de ma vie de collégienne m’éloignera à jamais de mes amies. Me retrouver seule dans un nouvel établissement me terrifie. L’amie disparue devient un fantôme. Il me semble la reconnaître parfois. Je la cherche inconsciemment. Ce changement m’est difficile. Je m’intègre mal. Je deviens introvertie. Je lis. J’étudie. Je cultive mes passions. Je noue quelques relations en dehors de ma classe. Je rencontre mon double qui me devient très proche. Nous nous comprenons facilement. Nous nous confions l’une à l’autre. Nous nous écrivons des lettres intimes de plus en plus longues. Nous partageons des instants de complicité, des moments d’émotions partagées. Pourtant, elle est la source de la trahison la plus dévastatrice de mon existence. L’amie disparue n’est plus qu’une image, un lointain visage dans mes souvenirs. Sortie du système scolaire, je m’écroule. Je m’isole. Dans la noirceur que devient mon quotidien, je me rapproche d’une connaissance du lycée du même âge que moi. Nous échangeons et nous nous voyons régulièrement. Nous discutons de choses toujours plus intimes. Nous découvrons sans cesse nos similitudes. Il devient mon meilleur ami, le meilleur que je n'aie jamais eu. Puis mon meilleur ami devient mon premier amour. Puis mon premier chagrin d’amour. Nous restons bons amis, mais le temps nous éloigne. Cette perte m’est encore plus douloureuse que les précédentes. Au fil des années, je m’effondre. Je me laisse couler de plus en plus profondément. La maladie finit par me rattraper. Je perds mes repères. Mes amis disparus ne sont plus que des souvenirs. Je me retrouve seule, comme je l’ai toujours été.









