J’aurai occupé comme chacun d’entre nous une maigre part du monde. Je me serai déplacé sur des ponts, dans des villes, sur une sphère qui se déplace elle-même autour d’une étoile et du centre d’une galaxie. Certes, j’aurai vu le même ciel, les mêmes paysages en train, les mêmes rues, mais je n’aurai jamais été deux fois au même endroit. Les lieux où j’aurai vécu, embrassé, ri, bu et pleuré ont déjà disparu.
J’ai saisi tout cela, à chaque instant. Et je ne sais toujours pas pourquoi cela était si important. Pourquoi il y a eu tant de peurs, pourquoi cela a semblé ne pas toujours m’appartenir. Je connais peu d’entre vous ; et vous me connaissez depuis l’autre côté, comme si nous avions toujours été là. Vous êtes huit cent, et je me demande combien de temps encore nous grandirons jusqu’à ce que je me sente définitivement enchaîné à des chaînes que j’ai moi-même forgées. Voilà, j’ai gagné mon pari ; je ne suis plus seul. Mais comme Michaux dans Nous deux encore, « je ne me reviens pas ». Je crains la désunion de tous ces textes, leur oubli dans le flot et le vacarme des réseaux. Je crains leur urgence, je crains la primauté qui a été donnée à la nécessité de la communication plutôt qu’à la nécessité du poème. En réalité, je crains d’avoir perdu le sens de ma propre démarche, ou de ne l’avoir jamais bien saisie. Certes, je suis allé plus loin. J’ai fait illusion. Mais je me suis perdu de vue. Je cherche encore.
Je cherche ce manque-là, celui qui s’écoule sourdement, celui qui murmure encore que quelque chose ne va pas. Celui qui me fait parfois observer les moments de joie et de musique avec le regard de l’insuffisance. Où est-il, à la fin, le poème que j’ai voulu écrire ? Celui qui me grandit, qui me veut en tête-à-tête dans la fécondité de la nuit ?
Je rentre du Club des Poètes pour la dernière fois de l’année. Les poèmes que j’ai appris et que je dis sont ceux qui sont nés lentement, que j’ai pris par la main un peu plus longtemps. Ceux que la pudeur a su polir, et que j’ai nourris au sein. Souvent, je songe aux poètes d’avant internet, et je souris avec un soulagement à faire trembler la terre.
#poèmesducontrejour
❄️ 19 - 20.12.21 ❄️















