Joyeux anniversaire ma fille!
Dès les premiers instants de ta naissance tu as retourné notre horizon de trentenaires biens peinards et tu continues à creuser ton sillon dans nos certitudes.
Ta mémoire a certainement balayé les souvenirs de ton arrivée mais y'a deux ans, ta maman était dans de beaux draps. Rouges écarlates.
Avant ça il y a eu l'appel de l'infirmière à 4h du matin, le vélo sous la pluie pendant qu'Audrey ruisselait d'efforts pour t’expulser.
Débarqué en salle de naissance, le médecin m’annonça la douleur : "Ça ne se passe pas très bien pour le bébé, il va falloir faire une petite césarienne, est ce que vous êtes d'accord?" Il avait le même ton qu’un serveur qui demande de choisir entre le plat du jour ou la carte. Je ne sais plus ce que j'ai répondu et il s'en foutait totalement ; tout était prêt pour l’intervention sauf ta maman. Refoulé à l’entrée de la salle d’opération, j’ai dû la laisser seule avec ses angoisses.
Le temps d’enfiler la blouse de circonstance, bleue et transparente, tu es née en 15 minutes. Je suis devenu le papa le plus rapidement du monde.
Ouverte comme la mer rouge, ta maman était encore inspirée par son pragmatisme que tu apprendras à savourer. Je l'entendis hurler: "Elle a le nez de son papa » ! Ce besoin féminin de rassurer le géniteur...Quel touchant blasphème au moment où l'on est l’assistant du Créateur. Gorgé d’orgueil les parents veulent absolument être une copie de leur petite boule d'anarchie qui passera sa vie à éviter de leur ressembler. Il ressemble à sa mère ! » « Il te ressemble tellement ! » « Tu ne trouves pas qu’il te ressemble ? ». Insupportable. Tous les enfants du monde devraient naître noirs comme les enfants noirs naissent blanc afin de nous rappeler qu'on est juste contributeur de ce tour de magie.
Enfin je vais pouvoir embrasser mon petit lapin blanc.
Avant de te confier à moi, la pédiatre t'allonge dans une dernière cage en verre. Elle te palpe et te manipule comme un poulet qu'on va embrocher. Tu restes imperturbable et après cet ultime effort, elle te momifie en petit santon de Provence. Je pensais que tu allais hurler, que ta petite tête de lardon allait exploser à me faire vriller les tympans; mais non, tu n'as fait que me contempler avec tes grands yeux et quel regard! Celui d'un aveugle retrouvant la vue. Un vrai miracle!
Je t'observe, je te parle, je me présente pendant qu'on répare celle qui a fait 99% du boulot. Tu goûtes déjà à l'inégalité des sexes, je suis totalement envoûté. On se retrouve en famille, tu as faim, maman est là, essentielle et papa est à nouveau spectateur.
Manque plus que l'âne et le bœuf et c'est la nativité. Mais cette image d’Epinal a rapidement volé en éclats laissant la place au réel d’une clinique débordée.
Ta maman s’est mise à faire une hémorragie et le matelas où elle était allongée s’est petit à petit imbibé de son sang. Un vrai Dracula en mousse ce sommier malgré les crucifix sur tous les murs. Les médecins perdus constataient comme moi la saignée massive. Ils étaient aussi peu rassurants que sympathiques. Pour la prochaine naissance on changera d'étable.
Malgré l'atmosphère angoissante tu restais calme ayant l'air de comprendre que ta maman était un peu en train de risquer sa vie et qu'au Moyen Âge je serai rentré tout seul à la maison. Heureusement tu es née un 14 août 2014 et à force de massages et d'incantations, l'hémoglobine s'arrêta de couler. Maman était sauvée mais vidée, il lui faudra plusieurs semaines pour s'en remettre. Pas encore habituée à soutenir ta carcasse de 46 cm et 2,9 kg tu t'es endormi dans mes bras, rassurée par l'issu de ton arrivée au monde.
Grace à toi après avoir connu trente-trois ans d’amour familial et sept ans d’amour conjugal, je découvre depuis deux ans une nouvelle ivresse dont je suis devenue totalement addicte.