Leftovers
23.02.2020
C’est dimanche. Le dernier jour des vacances d’hiver. Je me suis réveillée à cinq heures, tiraillée par la peur de l’infection persistante dans mon corps, allongeant mon énergie dans le canapé devant l’écran. Attendre. Mes yeux se sont rouverts cinq heures plus tard : j’avais regardé intensément la deuxième moitié de la saison 1 de Leftovers, buvant une à une les émotions des personnages.
Je les sentais se débattre dans une cage, et je la sentais, je la sentais cette cage. Cage de deuil, cage de honte. Adjugés coupables.
C’était un autre sujet, mais le lien dans mon esprit s’est fait aussitôt. Il y avait dans cet acte un geste peu commun de boire du vin sans envie, de manger sans faim, (hier soir) de regarder sans sommeil, cette série. Un désir de fuite : la peur de retourner au travail, comme chaque fois, de s’endormir là-dessus, sur ces images d’impuissance et de regret. Mais aussi fuir le sujet des derniers jours. La sourde réalité de la fin d’un monde. La collapsologie, l’effondrement comme ils disent. Un monde qui balance, vautré dans l’absurdité ou les déjections bovines, affamé d’espoir, bavant de cruauté, de peur, de peur, de voir le monde finir, et eux avec, sans raison ni pourquoi.
Alors oui, retourner au travail. Mais pas seulement. Cette peur qui me prend chaque fois deux journées, deux journées massivement lourdes sur mes épaules, deux journées où je remets doucement le masque pour affronter ce petit morceau de jeunesse. Remettre le masque pour inventer à bout de bras une nécessité, un peu de vie, un peu de joie. Des mots, des paroles échangées. Je les adore ces mômes. Je les adore et peut-être que c’est pour eux que j’en ferai pas. Les miens n’ont jamais vu la mer, et pourtant elle se vide pour leurs besoins, pour leurs sourires. Elle se vide depuis des décennies, comme le ciel, comme les savanes, comme les forêts. Le monde se vide et se videra, comme une urne ébréchée, sans secours. Nous serons emportés, il ne restera qu’eux, on fera comme si on ne l’avait pas vu venir. On se couvrira de deuil, d’études, de recherche. On se couvrira de religions.
Le masque pèse lourd sur les paupières. Il pèse lourd de mensonges. Et ce n’est pas mon rôle, je fais ma part et j’en ai quelque chose à foutre d’eux. Parfois, ils ne me le rendent pas bien, mais je remets quand même la cape, perdant parfois quelques morceaux de moi-même au passage. Je ne fais plus de littérature. La littérature s’est tue. L’écriture n’avait plus lieu d’être. Retiens ta respiration, ou regarde par où ça vient. Regarde ce qu’ils nous ont fait.

















