Mouvements : Vous proposez une lecture particulièrement intéressante du couple freudien « éros et thanatos » dans la postcolonie (« pulsion de mort » et « instinct de jouissance »). Vous mariez Freud à Foucault, en discutant par exemple la pertinence du concept de biopolitique, afin d’élaborer votre concept de « nécropolitique ». Pouvez-vous expliciter cette expression que vous avez travaillée à partir de l’esclavage mais aussi de la situation contemporaine en Palestine ?
Achille Mbembe : Le texte intitulé « Nécropolitique » est paru bien après De la postcolonie. Il fait donc partie d’un cycle plus récent de mon travail. Dans cette étude, je voulais rendre compte du phénomène que représente l’apparente généralisation de formations du pouvoir et de modes de souveraineté dont l’une des caractéristiques est de produire la mort à partir d’une manière de calcul purement instrumental de la vie et du politique – à partir d’une administration purement dépensière des corps humains, et de laquelle résulte la décharge de tous ceux qui ne comptent pas.
Je partais du fait que nous avons toujours vécu dans un monde profondément marqué par diverses formes de terreur, c’est-à-dire de gaspillage de la vie humaine. Vivre sous la terreur, et donc sous le régime du gaspillage, n’est pas nouveau. Historiquement, la stratégie des États dominants a toujours consisté à spatialiser et à décharger cette terreur en en confinant les manifestations les plus extrêmes dans un tiers-lieu stigmatisé racialement – la plantation, la colonie, le camp, le ghetto ou, comme dans les États-Unis contemporains, la prison. Parfois, ces formes d’occupation et ce pouvoir de segmentation, de confinement et de destruction ont pu être exercées par des pouvoirs privés, souvent sans contrôle – ce qui a conduit à l’émergence de modes de domination sans responsabilité.
Je m’interrogeais donc sur le caractère historique des formes de souveraineté dont le propre est d’administrer la terreur. Il m’est alors apparu qu’ici, le souverain n’est pas tant celui qui décide de l’exception (c’est-à-dire de la vie et de la mort, de la vérité et de la fiction) que celui qui dispose du pouvoir de manufacturer toute une foule de gens dont le propre est de vivre au bord de la vie, ou encore sur le bord externe de la vie – des gens pour lesquels vivre, c’est s’expliquer en permanence avec la mort, dans des conditions où la mort elle-même tend de plus en plus à devenir quelque chose de spectral tant par la façon dont elle est vécue que par la manière dont elle est donnée. Il y a, ici, une sorte de souveraineté dont le propre est l’indifférence à la mort. Cette indifférence à la mort a partie liée avec l’expérience de la plantation et de la colonie ; la manière dont sous le régime de la plantation et en colonie on imagine les différences dans l’humanité et l’on considère comme allant de soi la hiérarchie des races.
La notion de « nécropolitique » suscite donc trois séries de questions. Et d’abord celles qui ont trait aux domaines du superflu – de la vie superflue, celle dont le prix est si faible que cette vie n’a aucune équivalence ni marchande, encore moins humaine propre, cette espèce de vie dont la valeur est « hors économie » – toute économie. Partant de cette sorte de vie, la notion évoque ensuite la sorte de mort qui en constitue comme l’équivalent. Strictement parlant, il s’agit d’une mort à laquelle nul ne s’estime obligé de répondre. Nul n’éprouve, à l’égard de cette sorte de vie ou de cette sorte de mort, un quelconque sentiment de justice.
Finalement, le pouvoir nécropolitique opère par une sorte de réversion entre la vie et la mort, comme si la vie n’était que le médium de la mort. Le pouvoir nécropolitique toujours cherche à abolir toute distinction entre les moyens et la fin. Pour cette raison, il est indifférent aux signes objectifs de la cruauté. À ses yeux, le crime constitue une part fondamentale de la révélation, et la mort de ses ennemis est, par principe, dépourvue de toute symbolisation. Une telle mort n’a rien de tragique. Voilà pourquoi le pouvoir nécropolitique peut la multiplier à l’infini, soit par petites doses, soit par des poussées spasmodiques – la stratégie des « petits massacres », selon une implacable logique de séparation, de strangulation et de vivisection, comme on le voit en Palestine, mais aussi dans d’autres endroits dans le monde
Je parlais de la race. Dans une large mesure, elle est le moteur du principe nécropolitique en tant que celui-ci est le nom de la destruction organisée, le nom d’une économie sacrificielle dont le fonctionnement requiert l’abaissement généralisé du prix de la vie d’une part, et de l’autre le déploiement continu de moyens sans fins. On voit bien ce principe à l’œuvre dans le processus par lequel, aujourd’hui, la simulation permanente de l’état d’exception justifie la guerre contre la terreur – une guerre d’éradication, indéfinie, absolue, sans but ni raison, qui revendique le droit à la cruauté, à la torture et à la détention indéfinie, et donc une guerre qui puise ses armes dans « le mal » qu’elle cherche à éradiquer, dans un contexte où le droit et la justice sont exercés sous la forme de représailles, de la vengeance et de la revanche.
Dorlin, Elsa. « Décoloniser les structures psychiques du pouvoir. Érotisme raciste et postcolonie dans la pensée d'Achille Mbembe », Mouvements, vol. 51, no. 3, 2007, pp. 142-151.