Écrire fut longtemps pour moi un moyen de m'accrocher par à-coup à la vie qui passait et filait sans moi, car j’étais attachée par les pieds à un corps endeuillé pétri de larmes. J’écrivais, souvent, parfois la nuit, quand le blocus de mes émotions lâchait soudain sous la déferlante, quand j’étais enfin seule, et qu’un filet d’air pouvait circuler dans la chambre, enfin. D’autres fois, j’écrivais le matin, encore protégée par la quiétude de la maison endormie, émerveillée par cette singulière lumière du matin que filtrait mon velux sur les murs jaunes, et que je n’ai jamais vraiment revu autre part.
J’écrivais bien, le rythme des phrases avaient une certaine élégance, une certaine justesse de ton, les mots étaient parfaitement choisis, coloraient à la perfection les sentiments qui habitaient mon corps et résonnaient en moi. Ils éclataient par vague chacun des obstacles, chacune des résistances, et me permettaient de crier quelque chose que je ne pouvais que murmurer à demi-mo(r)t.
J’écrivais dans un texte en 2015 : “Au fond de ma tête, je me suis enfermée dans ma chambre, assourdie par l’immobilité qui m’est restée chevillée au corps durant toute la journée, prostrée, dans l’impossibilité de faire quoique ce soit. Mon corps est gelé. Mon âme est gelée. Je crois que tout en moi est transi par la peur bleue de se déployer. Tout veut rester terré, surtout ne s’engager dans rien, surtout ne pas se mouvoir trop loin, trop fort. Je perds la tête, mon cœur se sclérose, je sens que quelque part quelque chose est mort.”
Tout était dans les mots, et je n’en comprends la portée qu’aujourd’hui, 7 ans plus tard. Lampadophores d’un secret ténu mais radical, je criais pour que la mort ne m’emporte pas avec elle avant que la vie n’ait commencé.
Et puis la chaîne s'est brisée. Je sens que j'aime à nouveau depuis quelques mois. Ce qui se meut est moins fatal, moins effrayant, risquer de vivre est devenu plus confortable. J’ai quitté la chambre, quitté la maison, abandonné mes cerbères à leurs tristes chaînes. Les vagues de l'envie caressent le rivage, et j’ai envie de m’envoler parfois. D’une fuite à coeur perdu dans les ombres ignobles, je perçois soudain la possibilité d’une allégresse.
Je crois que je désire. Et ce n'est pas rien. Mes pieds sortent peu à peu du limon dont j’ai, quoiqu’il en coûte, émergé. Les mots se transforment et je cherche un nouveau langage. L’écriture est l’amour d’une vie, ma relation secrète, ma douce sauveuse. Je rêvais les garçons qui viendraient élargir mes contrées et m’emmener au large. Mais le vrai cadeau de cette femme qui un jour m’offrit la reconnaissance, la bienveillance et l’écriture, m’offrit les liens qui me permettraient un jour de sortir du caveau primordial.
Je ne puis qu’écrire puisqu’il le faut, mais je ne veux plus survivre. Je veux que les mots se déploient dans le soleil mérité.