Sur _À nos amis_
« Il nous faut signaler ici une difficulté qui a trait au type d’énonciation du texte. C’est que l’élaboration de cette perception commune, censée permettre aux mouvements de se fédérer et à la Révolution de triompher, se fait selon des modalités discursives singulières. C’est ce qu’une première lecture rend manifeste : il s’agit moins d’argumenter que de révéler. Le ton même du texte, assertif et tranchant, n’est pas celui de l’argumentation théorique, mais celui du pamphlet. Ce discours se présente comme l’émanation évidente du “mieux penser”, du “vrai”. Cette vérité se donne de manière immédiate, comme substitution de bonnes opinions aux mauvaises opinions. Une substitution arbitraire dont le texte est à la fois l’instigateur, le bénéficiaire et le juge. Il ne fait appel à rien d’autre pour démontrer ce qu’il affirme que son propre jugement. L’objectivité auquel se réfère le texte n’est jamais pour lui une contrainte, en ce qu’elle n’est jamais à penser. L’évocation des luttes, par exemple, est toujours opérée sur un mode anecdotique. On note la présence de tel slogan sur un mur ou le plaisir d’être ensemble des insurgés à telle occupation, au même titre qu’on note leur échec. Le discours tient la légitimité de son énoncé de l’être révolutionnaire postulé de ses auteurs. A nos amis est donc d’abord un texte normatif.
[…] Tout le monde, cependant, n’a pas conscience de cette commune situation. C’est précisément ce qui permet de regouper les individus en catégories. Les différences entre les individus ne sont plus des différences objectives mais subjectives, situées sur le plan d’un rapport au monde. Le texte déploie dès lors une typologie des individus qui substitue à des différences sociales conflictuelles l’idée d’une hiérarchie de conscience. Les individus sont classés selon qu’ils sont plus ou moins soumis au monde, à son illusion. En bas de l’échelle, il y a le Bloom, l’“employé pavillonnaire”, le “salary man” qui constitue la population “apathique et apolitique”. Il s’agit en somme de la classe moyenne, de la portion intégrée des travailleurs, des consommateurs. Qualifiés de véritables “walking-dead”, ils incarnent l’apocalypse déjà présente, le résultat d’une civilisation occidentale à l’agonie. En haut de l’échelle, il y a le “Nous”, “nous autre révolutionnaires”, des “insurgés” grecs aux indigènes d’Amérique du Sud en lutte. Les révolutionnaires s’assimilent au peuple, entité politique, constituée de n’importe qui prend son parti. Le révolutionnaire s’oppose en tous points au Bloom : il est actif, celui-ci est passif, il est du côté de la joie, celui-ci est soumis à la tristesse, il est hors du monde, celui-ci y est asservi. Entre la population et le peuple, la catégorie de ceux qui se trompent et que le texte a pour mission d’éclairer, la “gauche”, socialistes et marxistes confondus, à laquelle il est centralement reproché son impuissance (socialistes) et sa soumission aux catégories du monde, notamment à l’économie (marxistes).
Ce qui est nié, c’est que cette condition de métropolitain (le “métro-boulot-dodo”, comme on disait en 1968), qui est le summum de l’aliénation pour le CI, soit considérée comme souhaitable par beaucoup, auxquels elle est refusée – l’accès à un logement, à un emploi stable notamment, et également qu’elle implique l’existence de ces derniers comme exploités. Tant qu’il y aura des banlieues pavillonnaires et des résidences de luxe, ceux qui les construisent ne pourront pas les habiter. C’est moins l’inégalité des conditions objectives qui disparaît dans cette topologie que leur nécessaire intrication. Dire qu’il n’y a pas de différence matérielle de situation c’est surtout déconstruire l’idée de rapports sociaux. L’exploitation ne saurait dans ce cadre être analysée que comme conséquence fortuite d’un “monde” qui de toute façon est mauvais. Lui conférer un statut déterminant c’est tomber sous le coup d’une idéologie, idéologie dont la fonction est précisément d’empêcher la claire saisie de cette commune situation. La lutte des classes est une illusion.
[…] Le terme de « décor » employé par Debord suggérait déjà la facticité de l’espace produit par l’urbanisme, et si ce décor était déjà celui d’un pouvoir, ce pouvoir était nommé, c’était « la domination absolue du capital ». Le Comité invisible va plus loin, car pour lui le décor est le pouvoir, c’est-à-dire que la domination des apparences est totale. C’est cela le « nihilisme » de ce monde, c’est son incarnation, son existence matérielle même, ou même la pure matérialité de son existence. Cette existence est apolitique et dépourvue de langage, « mutique ». Au bout du compte, les raisons d’exister de ce monde ne sont ni politiques (la domination d’une élite) ni économiques (l’exploitation), elles sont purement techniques. Le but de ce monde est de continuer, aveuglément, comme le Golem marche sans savoir où il va ; personne n’en bénéficie véritablement, et les « dominants » comme la police ne sont en réalité là que comme les agents d’entretien d’une machinerie dépourvue de sens, semblables en cela à ces ouvriers qui se contentent de surveiller la bonne marche des machines.
[…] dès l’introduction, le seul motif aux soulèvements révolutionnaires récents est identifié comme “le besoin de changer le monde” (12), ce besoin revêtant le caractère d’une évidence ontologique. On pourrait évidemment se demander pourquoi, dans le cas Tunisien par exemple, ce besoin ne s’est pas manifesté pendant cinquante ans, et pourquoi il s’est exprimé dans le contexte d’une crise économique mondiale et plus particulièrement d’une hausse du cours du prix blé, hausse dont l’Algérie voisine a pu réguler les effets grâce à la manne pétrolière, ce qui l’a maintenue à l’abri des insurrections du Printemps arabe. Cela n’a naturellement rien à voir avec le fait que le peuple algérien aurait eu alors moins besoin de changer le monde que le peuple tunisien. On pourrait en revanche se poser des questions sur ce qui risque de se produire aujourd’hui en Algérie dans le contexte de la chute des cours du pétrole. Mais tout ceci donnerait lieu à de fastidieuses analyses dont l’objectivisme économique tomberait de toute façon à plat. On s’interrogerait vainement sur les origines objectives des insurrections, puisqu’elles n’en ont pas : leur seule source est le besoin qu’elles ont d’elles-mêmes, et ce besoin est éternel, c’est-à-dire anhistorique.
[…] La “position commune” que le texte prétend vouloir affirmer est en réalité une position tout à fait particulière, tant il est vrai que tout ce qui existe réellement a une spécificité. Cette position, c’est d’abord évidemment sa position politique propre, située précisément dans l’altermondialisme qui a vu le jour avec les contre-sommets de Seattle et de Gênes. C’est ce milieu politique particulier, qui va des squats aux black blocs en passant par les tentatives néo-rurales de toute une partie de la jeunesse de la classe moyenne, souvent diplômée mais qui ne trouve pas à s’intégrer socialement au niveau auquel elle pourrait prétendre. C’est, plus récemment, le milieu qui va occuper les ZAD à Notre-Dame-des-Landes ou qui milite parmi les activistes no-TAV au Val de Susa. C’est ce milieu qui, tout en étant une composante de la “gauche de la gauche” citoyenne (ATTAC, écologistes, NPA, etc.) à la remorque de laquelle il est souvent contraint de se placer, ne cesse de la dénoncer comme réformiste. Cette existence politique déterminée, le CI la passe volontairement sous silence, afin de lui ôter sa particularité et de lui donner un caractère général et universel.
[…] Le malaise existentiel décrit dans le livre est celui de la classe moyenne, de tous ceux qui partagent avec les auteurs le dégoût pour leur “commune situation” : “l’égale réduction au rang d’entrepreneur de soi” (49). La vie misérable de la classe moyenne, c’est sa “défiance scrupuleuse”, son “scepticisme raffiné”, “la sexualisation éperdue” de ses rapports (conséquences de l’importance de l’aspect relationnel et de la séduction dans des professions où l’on manie principalement des abstractions), sa “distraction permanente” qui a pour conséquence “ ignorance de soi, donc peur de soi, donc peur de l’autre”. Le nihilisme (et la culture du “narcissisme” cf. C. Lash), la perte de sens dont “on” souffre, c’est la pathologie de l’employé surdiplômé, de la classe moyenne cultivée insatisfaite des emplois qu’on lui propose, mais vivant dans la peur du chômage. C’est cet avenir tout tracé que la jeunesse des contre-sommets et des ZAD refuse, et auquel le CI offre une alternative. »
Source : https://carbureblog.com/2016/11/21/sur-a-nos-amis/

















