Entre les nuages, Antigone regarde la cérémonie impassible des astres, elle serre sa main dans celle d'Œdipe : “Les étoiles me font penser à notre mère.” Il ne répond pas, puis comme à regret : “Toi et moi, Antigone, nous n'étions pas faits pour comprendre une vraie reine de la terre. Une reine qui ne veut que la terre, qui ne daigne aimer qu'elle. Étéocle et Polynice lui ressemblent mais, de son image dorée, il ne leur reste que la fureur. Ils croient combattre pour un royaume et c'est de l'ombre de leur mère qu'ils rêvent encore de s'emparer pour en priver l'autre à jamais.”
— Henry Bauchau (Œdipe sur la route, 1990)
photo : Irène Papas dans Antigone (Yórgos Tzavéllas, 1961)
Dans les inspirations de la nuit précédente, ce qui me semble neuf c’est la place d’Antigone dans l’histoire des femmes. La liberté est toujours représentée comme une femme et une mère. Antigone est seulement fille et sœur et amante. Sa virginité semble nécessaire aux actes de liberté qu’elle pose en ne s’inclinant pas devant la pression sociale qui agit si fort sur nous.
[…] la révolution des femmes en Occident est peut-être l’événement social le plus important de ce siècle. C’est depuis le temps où Mao disait, de façon si belle, que la femme est la seconde moitié du ciel, ce que je pense aussi. La façon dont j’ai parlé, et parlerai encore, d’Antigone est peut-être ma pierre ou mon caillou, dans l’édifice de cette révolution.
[…] Je ne la voyais pas si importante en commençant. Je la vois maintenant indépendante d’Œdipe et de Clios, comme de ses frères, de Créon et de Thèbes. Elle aime mais ne dépend pas. Elle fait voir une façon d’être plus humaine, elle meurt non pour Polynice mais pour transmettre à Sophocle et à nous ce qu’elle est devenue, ce qu’elle a acquis dans sa longue épreuve avec Œdipe et ses efforts vains pour éviter l’affrontement et la mort de ses frères. Ce qu’elle nous transmet c’est une vision plus juste, plus complexe aussi des rapports entre l’homme et la cité. Une vision plus libre de la femme, de sa pensée, de son cœur et de l’énergie douce qu’elle peut déployer. Elle est celle qui sait que pour dire totalement oui à la vie il faut parfois être capable de dire non à l’événement et à la collectivité. Elle demeure une image essentielle et une des raisons de fierté de notre civilisation.
[…] j’en suis d’une certaine façon amoureux et […] cette intimité entre nous éclaire ma vieillesse. Par contre j’ai dit qu’elle était pour moi la plus haute et étonnante figure féminine de la tradition grecque. Seule, dans la tradition judéo-chrétienne la Vierge Marie a la même stature. Mais Marie existe par et pour son fils, elle ne parle qu’à travers lui. Antigone dit sa propre parole. Elle décide elle-même de suivre Œdipe, elle ne le décide pas d’ailleurs, elle le fait. Elle y va. Elle décide de retourner à Thèbes alors qu’elle pourrait rester à Athènes. Dans sa lutte avec Créon elle ne conteste pas la loi de la cité qui est alors la loi des hommes. Elle affirme seulement qu’il y a une loi plus haute et qu’en tant que femme elle entend suivre. Elle reste encore aujourd’hui un modèle de ce que pourrait être une pensée, une éthique, une action féminine délivrée des modèles masculins qui pèsent encore tant sur les femmes. En face d’Antigone un homme peut entrer dans une colère meurtrière comme Créon, il ne peut plus craindre d’être victime de sa séduction ou de sa ruse.
Entre Antigone et Ismène. Le non croissant d’Antigone et le oui croissant d’Ismène. Je m’interroge : est-ce que ce non que je n’ai jamais vraiment prononcé, est en moi ? Est-ce que c’est un non à la vie comme elle va et que pourtant j’accepte, pour un oui à l’œuvre ? Il me semble que le non est en Antigone, dans la mesure où elle m’échappe. C’est un non aux hommes. Non, je ne veux pas être comme eux, même pas comme ceux que j’ai aimés : Œdipe, Clios, Hémon, les deux frères. Non, non, je ne veux pas être comme eux. Et toi Ismène qui portes un enfant, tu ne le veux pas non plus. Tu veux faire une œuvre de vie, pas de mort, pas de puissance, pas une cité avec son or, son armée, ses prisons. Non, rien qu’un tout petit enfant qui veut naître de toi. N’apportant rien. Rien que sa vie.
— Henry Bauchau (Journal d’Antigone, 1999)
photo : Étudiante inconnue jouant Antigone, 1953 [archives Hartke Theater, Université catholique d'Amérique à Washington DC]
Patrick Bauchau dans le rôle du philosophe René Descartes (1596-1650) dans "La Reine Garçon" biopic de Mika Kaurismäki (2015) sur la vie de la reine Kristina (Christine) de Suède (1626-1689), juillet 2018.
El bulevar periférico. Henry Bauchau. Pre-Textos: 2012. 256 págs.
“Un ser misteriosamente despertado a su condición mortal” es la definición que el belga Henry Bauchau hace sobre la muerte de alguien. La novela El bulevar periférico es una inserción en el mundo de la mortalidad a partir de la agonía de su nuera Paule, enferma de cáncer, a quien el narrador visita constantemente en el hospital, y el recuerdo de su amigo durante la milicia: Stéphane.
Curiosamente, aunque Stéphane, a quien conoció en el ejército en 1940, debería tener su edad mientras la Paule de 1980 es joven, en la mente del narrador se han invertido los roles y Paule exhibe su calvicie por culpa de la quimioterapia mientras Stéphane, ahora un espectro, muestra un pelo rubio intenso, el dorado de la eterna juventud. El narrador no oculta la admiración por Stéphane, no solo su mejor amigo sino el hombre que sacó lo mejor de sí, que lo llevó a escalar y le enseñó a hacerse hombre, y finalmente le dio una gran lección moral. El inolvidable Stéphane. La historia de su vida, dinámica, deportiva, eternamente joven, se engarza con las visitas al hospital, donde ronda la desesperanza y luego la muerte. Todos debemos saber que el ser humano es un “animal moribundo”, como lo describe Philip Roth, pero existen formas distintas de cumplir con esa condición mortal. La de Paule es el declive lento, el ingreso hacia la oscuridad de la noche paso a paso, con la posibilidad no solo de despedirse de los demás sino también de comprender qué es la muerte o el proceso hacia ella. El de Stéphane, en cambio, es un viaje por vía rápida, una muerte joven, una vida cegada en medio de una guerra, defendiendo una postura que dignifica la vida, pues desde la clandestinidad es un héroe de la Resistencia. En realidad, ambos son heroicos en su enfrentamiento hacia lo desconocido. La heroicidad de Paule implica el dolor, la de Stéphane el honor. Pero una vida –o una muerte- se corresponde con la otra.
Si el verdugo de Paule es el cáncer, el de Stéphane se resume en un hombre que es su némesis, su negativo, significativamente apellidado Shadow. Stéphane pertenece a la resistencia y Shadow a las tropas de la SS. Uno y otro juegan una partida de ajedrez, donde Stéphane es el Rey blanco y Shadow la Dama negra, pues va en su caza. Hacia la mitad de la novela, las visitas del narrador a Paule se turnan con sus visitas a la celda donde Shadow sobrevive a la guerra y agoniza también. El aspecto de él es el de un ser horrendo, a quien todos le temen, aún herido y vencido. La imagen misma del fin. Shadow goza con su propia imagen de condenado, y describe al narrador lo que quiere saber: cómo fue la muerte de Stéphane, a quien encontraron arrojado en un río. Justamente en un río, él, que podía trepar cerros enormes pero no era capaz de nadar y le tenía fobia al agua.
Sin embargo, a pesar del horror de que le describe Shadow, el narrador entiende algo profundo de tanto leerse a sí mismo: “Fue Shadow, fueron sus ojos los que descubrieron en Stéphane a un gran hombre desconocido. Yo solo había visto en él a un hombre guapo, a un magnífico alpinista, a mi amigo. Incluso prefería no saber que me quería. Y si hoy lo quiero de verdad, ¿a quién se lo debo, sino a Shadow?” Los contrarios se vuelven complementarios. Para que Stéphane exista como un héroe, para que su valor adquiera dignidad, necesita un Shadow vengativo y cruel que lo persiga. Para que la vida humana tenga sentido, necesitamos la muerte.
Y es así. Aquel bulevar periférico, la circunvalación que rodea París a la que alude el título literalmente (aludiendo a los viajes del narrador hacia el hospital, pero también al pasado y a la conciencia de sí mismo), un lugar tantas veces transitado, conduce a la muerte pero también a la aceptación de la condición mortal, que es un modo de reafirmar la vida. No en vano el narrador lee durante toda la novela, citando frases en voz alta, el libro Historia de la muerte de occidente de Philippe Ariés, donde lee el título de un capítulo (“La muerte domesticada”) que le parece inaceptable. Hasta que lo acepta.
Sobre la carátula
Puedo decir que compré este libro sin conocer a Bauchau pero seducido por la prosa, por la historia y también por la carátula. Aquella calle que parece desierta, pero que se deduce muy transitada por las grietas, y aquel hombre desolado que esconde su cabeza en sus brazos. Una imagen magnífica.
Otras carátulas
La carátula de la edición francesa es un desperdicio, con aquella silueta de un hombre de cabeza cuadrada en una jalea de colores, como un helado derretido. No entiendo.
Un livre audio par Michael Lonsdale de Déluge d'Henry Bauchau, grand moment littéraire en perspective grâce aux Editions Thélème.
L'histoire : Un petit port du sud de la France, de nos jours. Un cercle d'amitiés se forme autour de Florian, peintre vieillissant, iconoclaste, pyromane et réputé fou. Avec l'aide de ses compagnons, l'artiste se lance alors dans une œuvre monumentale illustrant le Déluge
"Au sommet de la colline, une lumière douce et argentée grandit et soudain, au-dessus des près et des bois, la pleine lune domine le ciel. Elle éclaire Œdipe et le fait rayonner de la pâleur d'un autre monde. Il se courbe, il s'agenouille sur la meule, en face d'elle. Il dresse vers le ciel un masque inattendu, un long museau argenté et il pousse un hurlement qui fait souffrir et se prolonge à l'infini. Beaucoup sentent se hérisser leur échine, car ils entendent le loup le plus antique et qui hurle à la lune. Un loup venu du fond des âges abominables, celui qui suivait Apollon avant de devenir le conducteur du char solaire. Le loup qui précédait les rats de la peste et qui anime toujours, dans le cœur des hommes, les puissances de destruction. Tous ceux qui plongent encore leur racines dans ce sol ancestral se lèvent, pressés par le désir de hurler avec Œdipe et de s'unir en meute autour de lui."