Chapitre 6 / Sur la route
Leur problème c’est que le centre social loue l’endroit actuellement, et que ça ne leur va pas pour deux raisons. Premièrement c’est très cher, et deuxièmement, ils veulent pouvoir être indépendant des pressions financières. Alors leur plan c’est d’ouvrir un squat dans quelques mois, et de déménager, peut être à plusieurs endroit, et continuer leurs actions. Ils doivent aussi trouver un lieu pour stocker leur meuble, et trouver des colocataires pour les aider à payer le loyer.
Pour ma part, un squat, je pense que ça va marginaliser leurs actions. Je leur demande s’ils ont pensé à se mettre en commun pour acheter un terrain et construire une maison, se brancher aux énergies alternatives, cultiver leur propre bouffe grâce à la permaculture et ne plus dépendre de rien, ou de plus grand chose. Mais pour eux, leur combat est ici, dans la ville.
Je pense que les villes sont foutues, mais s’ils y croient, pourquoi pas. Eux, ils font quelque chose d’utile pour les autres, ils agissent vraiment. Ce ne sont pas simplement de beaux parleurs. Même si nous ne sommes pas d’accord, ils ont la noblesse de se battre pour ce en quoi ils croient, jusqu’au bout.
Bien sûr, pendant la réunion, ça parle vite, alors, je ne comprend pas tout. Dans la salle, il y a Zoé et Max que j’ai rencontré la veille. Je pense que Zoé est leur leader inconscient, c’est vers elle que se tendent les oreilles, et elle donne le rythme.
Elle a quelque chose quand elle parle, et elle à cette flamme dans le regard, ces étincelles. Les regards font tout. Elle est vraiment belle, dans le sens le plus noble, dans ce qu’elle dégage comme énergie positive.
A la fin de la réunion, je me rends compte que l’heure à laquelle devait m’attendre Hannah est largement passée. Je vais jeter un coup d’oeil dans les autres pièces. Elle est là, elle discute. Elle me dit de ne pas m’inquiéter en entendant mes excuses, elle n’a pas eu le temps de s’ennuyer. La personne avec qui elle parlait s’en va, et nous aussi. Je passe dire au revoir aux autres, et, au cas ou je ne les revoit pas, je voulais leur souhaiter de réussir leur projet de squat, parce que ce qu’ils font me touche, et qu’ils font du bien autour d’eux. Je dis aussi des bêtises qui font rire Zoé. Je suis heureux d’avoir entendu son rire une dernière fois.
Je n’aurais pas eu droit au violon finalement. Je reviendrais.
J’ai demandé à Hannah les 3 valeurs qui pour elle comptent le plus, pendant que je faisais la cuisine.
Elle m’a répondu que c’était :
Tout remettre en question
Et ? Et je me souviens plus de la troisième !
Elle m’a raconté qu’à la fin du lycée, quand la cloche a sonnée, elle s’est levée et a déchiré son cahier de maths, devant toute la classe, en disant que les maths et la prof pouvait bien aller se faire foutre. Elle a été renvoyée symboliquement.
Elle m’a aussi expliqué comment je devais m’y prendre pour faire du stop afin d’atteindre le Wicklow Mountains National Park.
Nous avons parlé encore un peu, et elle est allée se coucher. Ça fait des jours qu’elle traîne un devoir, “an essai”, à rendre en philosophie en étudiant un auteur qui associe la religion et la raison, et elle doit analyser sa pensée. C’est une athée convaincue et ça la barbe, mais c’est très important, elle doit bosser tous les jours. C’est pour Lundi.
Le lendemain matin, je suis parti à 8h30. Elle dormait encore. J’ai frappé à sa porte pour la prévenir et je me suis dirigé vers le centre ville. J’ai prit un bus en direction de Bray, comme elle me l’avait dit.
Mais je passe un arrêt appelé Bray je ne sais quoi, old road. Alors je décide de descendre au suivant. Le chauffeur, qui parle vite, pas fort et avec un putain d’accent, baragouine un truc qui finit par “pour votre propre sécurité”.
J’ai plissé les yeux, et comme je n’ai pas réussi à comprendre sa phrase même en essayant de me concentrer très fort, je suis descendu quand même. Il a fait une tête désabusée en lâchant un truc du genre “bon comme vous voulez”.
Bon, il avait peut être pas tout à fait tort le bougre. Je suis au bord d’une voix rapide, dans une zone industrielle. Je me suis gouré quelque part.
J’entre dans une boutique qui vend des poignées de porte et des serrures. Je leur explique ce que je veux faire, et déjà ils trouvent ça bizarre, mais ils m’aident quand même. Ils m’indiquent un endroit sur internet, Kilmacanoge, pour espérer que quelqu’un s’arrête. Ici, les gens ne s’arrêtent pas. Il faut attendre le bus.
Je les remercie et je fais du stop devant l’arrêt de bus. J’attends peut être deux minutes et Joe s’arrête.
Il a son business à Bray, il fait de l’élagage et du jardinage. Il me dit qu’il a beaucoup de boulots en ce moment parce que des officiels vont visiter la ville. Il va même mettre du faux gazon un peu partout pour faire classe.
Il me demande ce que je fais, animateur nature, et du coup il me parle de son frère. Il vit dans la campagne irlandaise, il est fermier, et il est fou de nature. Il part chasser en forêt, il pratique les anciens rites des dieux celtes, et il fait des câlins aux arbres. Avec un groupe de païens, il se réunit aux solstices et ils font de grandes fêtes en l’honneur de leurs dieux et de la nature.
Il m’a peint un sacré tableau de son frangin. Nous parlons de choses et d’autres. Joe est d’accord pour dire que notre génération perd énormément à ne plus se voir enseigner de vrais savoirs faire, et nous avons à peine le temps de développer que le voyage s’arrête, il doit me déposer ici.
Je suis à l’endroit où j’aurais dû arriver en bus. C’est un endroit vraiment pourrie pour faire du stop. Joe, t’es un mec bien mais t’es aussi un enfoiré.
Il y a genre milles directions autour d’un rond point, et la seule route dans ma direction est une voix d'accélération pour accéder à l'autoroute. Bien sûr, personne ne s’arrête ici. Même pas la peine d’envisager de me mettre plus loin, ce serais encore pire.
Toutes les personne dans leurs voitures me font un signe différent, en pointant dans des directions improbables. J’ai eu le droit vers la gauche, vers le droite, vers le haut, vers le bas, devant et derrière, et je ne comprend toujours par ce qu’ils voulaient dire. Parce qu’en fait ils font tous la même chose, peu importe leur signe, ils ne s’arrêtent pas.
Je me casse, et je demande à la station essence en bas de la route si on peut m’aider.
Tout le monde me raconte des trucs différents.
Décidément cet endroit est vraiment bizarre.
Au bout de la dixième personne à qui je demande, je prend le truc qui me parait le plus intelligent : traverser la voix rapide par un pont et rejoindre des petites routes.
Malheureusement, ça m’a bien l’air d’être une belle connerie. Rien dans ma direction non plus.
Je veux au seul endroit qui a le mérite de ne pas aller à l’opposé. La route est déserte, c’est une montée, entourée de forêts et de murs de pierres, et de ce que j’en vois, elle n’a pas l’air d’avoir de fin.
Quelques voitures passent, et au bout d’un petit quart d’heure, la voiture d’Alan s’arrête. Il est ingénieur dans une grosse société d'électricité et il rend visite à ses parents. J’ai de la chance, son père est un habitué de l’endroit où je veux me rendre, et il y a une entrée tout prêt. Moi, je pensais qu’il me restait facile une heure, une heure trente de route à manger avant d’arriver à bon port.
En avançant avec la voiture, je me rend compte à quel point il m’a sauvé la vie. On ne croise personne, tout est en montée, le village le plus proche est à plusieurs dizaines de kilomètres et c’est un véritable labyrinthe.
D’ailleurs, même lui s’y perds. Il appel son père, ça parle d’une cascade. Ça me plaît.
“Ok, je vais te déposer aux portes de la Wicklow Way, un peu avant la cascade Powerscourt, et ça te mènera aux parc national.”
Sitôt dit, sitôt fait, en deux minutes Alan me laisse à l’entrée d’une grande forêt de conifères qui s’ouvre sur un chemin pentu et sinueux.